‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 56 sur 253 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Mahtori avait à peine laissé apercevoir le premier indice de son véritable projet; une décharge générale des hommes des frontières prouva qu'il avait été compris. Mais la rapidité de la fuite des Indiens rendit cette démonstration tout à fait inoffensive. Pour prouver combieu il en faisait peu de cas, le chef dahcotah répondit à la détonnation par un hurlement, et brandissant sa carabine au-dessus de sa tète, il fit un circuit dans la plaine, mais le gros de la troupe avait continué sa course en ligne directe et les principaux guerriers, après cette manifestation de leur sauvage dédain, prirent place à l'arrière-garde avec une dextérité et un ensemble qui nromaient que c'était encore là un stratagème. En effet, plusieurs décharges se succédèrent, jusqu'à ce qu'enfin l'émi^rant furieux abandonnât toute idée de recourir à d'aussi faibles moyens. Alors, il commença une poursuite rapide, se bornant à tirer par intervalles un coup de fusil, afin de donner l'alarme à la garnison , qu'il avait prudemment laissée sous le commandement de la redoutable Esther. La course continua de cette manière pendant quelque temps, les cavaliers gagnant graduellement du terrain. Cependant le petit point bleuâtre s'agrandissait en se dessinant sur le fond du ciel comme une Ile qui s'élève du sein de la mer, et les sauvages poussaient de temps à autre un hurlement de triomphe. Mais déjà les vapeurs du soir s'accumulaient sur toute la lisière orientale de la Prairie, et avant que la troupe eût parcouru la moitié du chemin, les obscurs contours du rocher avaient disparu dans les brouillards. Mahtori , qui s'était replacé à l'avant-garde, guida néanmoins la marche avec la sûreté d'instinct d'un chien de race, ayant soin seulement de ralentir un peu le pas, car les chevaux étaient essoufflés. Ce fut alors que le vieillard s'approcha de Middleton et lui dit en Anglais: — Il va se passer une scène de pillage à laquelle je ne me soucie guère de prendre part. — Que voulez-vous? il serait dangereux de nous fier aux mécréants qui sont sur nos derrières. — Foin des mécréants, qu'ils soient blancs ou rouges! I\egardez devant vous, mon garçon , comme si nous parlions de choses inditférentes, ou comme si nous vantions les chevaux des Sioux, car ces drôles aiment à entendre louer leurs chevaux , comme dans les Établissements ui. -" pauvre mère aime à écouter l'éloge de son enfant gâté- C'est bien , tlattez l'animal , et passez la main sur les colifichets dont les Peaux rougi's ont décoré sa crinière, l'œil fixé sur une chose, et l'esprit sur une autre. Ecoutez! si les choses sont conduites avec jugement, nous pourrons; quitter ces Tétons à la tombée de la nuit. — Bonne idée! s'écria .Middleton qui avait gardé un souvenir pénible du regard d'admiration avec lequel Mahtori avait contemplé la beauté d'Inez, et du petit incident qui s'en étaitsuivi. — Mon Dieu ! mon Dieu! quelle faible créature est l'homme, quand les donsde la nature sont étouffés sousla science des livres et sous des mœurs efféminées! Une nouvelle exclamation comme celle-là révélerait aux coquins que nous complotons contre eux, aussi promptement que si nous le leur disions à l'oreille en langue sioux. Oui, oui, je counais ces dénions ; ils ont l'air aussi insouciant que des faons folâtres, mais il n'en est pas un qui n'ait les yeux sur nos moindres mouvements : de la prudence donc, afin de déjouer leur astuce. 'Voilà qui est bien ! flattez le cou de votre cheval; souriez comme si vous en faisiez l'éloge, et tenez l'oreille ouverte de mon côté pour entendre mes paroles. Ayez soin de ne pas trop fatiguer votre monture : quand vous entendrez hurler Hector, ce sera le signal ; le premier hurlement sera pour se tenir prêt, le second pour

se séparer de la troupe, et le troisième pour partir: suis-je compris? — Parfaitement, parfaitement! dit Middleton tremblant d'impatience de mettre ce plan à exécution, et pressant contre son cœur le petit bras enlace a sa taille : Parfaitement; dépêchons- nous , dépèchons-nous. — Oui, l'animal a de bonnes jambes, continua le Trappeur en langue tetonne, comme s'il eût continué la conversation ; en même temps il traversa la foule avec précaution jusqu'à ce qu'il se trouvât auprès de Paul, et il lui communiqua ses intentions eu prenant les mêmes mesures fie prudence.

L'intrépide chasseur d'abeilles reçut cette communication avec joie, déclarant qu'il étai', prêt à combattre toute la bande des sauvages si la chose devenait nécessaire. Quand le vieillard quitta ce second couple, il jeta les yeux autour de lui pour découvrir le naturaliste. Le docteur, non sans beaucou|i de peine de sa part et de celle d' Asinus, avait conservé sa position au centre des Sioux, aussi longtemps qu'il y avait eu quelque raison de craindre le feu d'ismaël. Quand le danger eut disparu, son courage se ranima pendant que celui de sa monture commençait à décroître. En raison de ce changement mutuel, l'âne ci son cavalier se trouvaient alors à l'arrièregarde. Le Trappeur réussit à s'y rendre sans exciter les soupçons de ses astucieux compagnons. —Ami , commença le vieillard, vous conviendrait-il de passer une douzaine d'années parmi les sauvages avec la tête rasée, le visage peint, et peut-être une couple de femmes et cinq ou six enfants métis qui vous appelleraient leur père? — Impossible! s'écria le naturaliste; je suis peu disposé au mariage en général,et plus spécialement à tout mélange desvariétés de l'espèce, mélange qui ne tend qu'à iiiterromprerharmonie delà nature; en outre, c'est une puérile innovation dansl'ordre de toutes les nomenclatures. — Oui, oui, I vous avez raison d'avoir delà répugnance pour nn tel genre de' vie ; mais SI les Sioux vous tiennent une fois dans leur village, c'est à cela qu'il faut vous attendre, aussi vrai que le soleil se lève et se couche à la volonté du Seigneur. — Me marier à une femme qui ne serait pas ornée des charmes de l'espèce! répondit le docteur; de quel crime suis-je cou[iable pour qu'un châtiment si rigoureux me soit infligé? Marier un homme contre l'impulsion de sa volontv, c'est faire viole4ice à la nature humaine. — Maintenant que vous parlez de la nature, j'ai quelque espoir que le don de la raison n'a pas tout à fait quitté votre cervelle, répondit le vieillard, avec une légère expression de malice. Comment donc! ils trouveront en vous un sujet d'afl'ections si remarquable qu'ils sont gens à vous marier à cinq ou six femmes. J'ai connu de mon temps des chefs favorisés qui avaient des épouses sans nombre. — Mais pourquoi méditeraientils contre moi cette vengeance? demanda le docteur dont les cheveux commençaient à se dresser sur sa tète ; quel mal leur ai-je fait? C'est une manière de vous témoigner leur amitié; quand ils apprendront que vous êtes un grand médecin, ils vous adopteront dans la tribu , et quelque chef puissant vous donnera son nom , et peut-être sa fille, ou bien une ou deux des femmes qui ont longtemps vécu dans sa hutte, et dont les qualités lui sont connues par expérience. — Ah! que le grand régulateur de l'harmonie naturelle me protège! s'écria le docteur; je n'ai pas même d'affinité pour une épouse unique, à plus forte raison pour un duplicata et un triplicata. Sans nul doute, j'essaierai la fuite avant de consentir à une conjonction imposée par la violence. — Il y a de la raison dans vos paroles, mais pourquoi ne pas fuir dès à présent? I Le naturaliste jeta autour de lui un regard eflrayé , comme s'il eût voulu mettre immédiatement à exécution son projet désespéré; mais les sombres figures qui l'entouraient de toutes [larts lui parurent tout à coup triplées, et l'obscurité qui commençait à s'épaissir sur la Prairie lui parut une clarté pareille à celle du soleil en plein midi. — La fuite serait prématurée, répondit-il. Laissez-moi, vénérable venator, au conseil de mes propres pensées; et lorsque mes plans seront convenablement classés, je vous ferai part de ma résolution. — Résolution ! répéta le vieillard en secouant la tête avec un certain mépris pendant qu'il lâchait les rênes à son cheval et le laissait se mêler aux coursiers des sauvages; résolution ! c'est une chose dont on parle dans les Etablissements, et qu'on sent sur les frontières... Mon frère connaît-il la bête que monte le Visage pâle? continua-t-il en s' adressant en langue sioux à un guerrier au visage sombre, et en faisant avec le bras un geste pour attirer son attention sur le naturaliste et le débonnaire Asinus.

Le Teton tourna un moment les yeux vers l'animal, ma» dédaigna de manifester le moins du monde l'etonnemeot qu'il avait éprouvé, comme iou"5 ses compagnons, en voyant pour la première fois un quadrupède aussi rare. Le Trappeur n'ignorait pas que, si alors les ânes et les mulets commençaient à être connus des tribus voisines du Mexique, il était rare qu'on en rencontrât à une grande distance au nord des eaux de la Platte. H devina doue le muet etonnement caché sous les traits basanés du sauvage, et prit ses mesures en conséquence.— .Mon frère croit-il que le cavalier est un guerrier des Visages pâles? demanda-t-il après un intervalle suffisant pour ua examen complet du pacifique extérieur du naturaliste.

L'éclair de mépris qui sillonna les traits du Teton fut visibk, même à l'obscure lueur des étoiles. — Un Dahcotah est-il stupidtt répondit-il. — C'est une nation sage dont les yeux ne sont joiaHb

LES VE1L[,ÉES I^ITTEKAIRES ILLUSTREES

fermés; je m'élotiiie beaiicoiii) qu'ils ii'aiuiit pas ircoimu li; j,M'aiKl mugicieii dos Longs Couteaux! — NVagli! s'ooria l'iiulion et l'oloiinoiiRMit éclata sur son vlsujji; souilirc et rigide, conuue un éclair illiiiniiiaul les ténèlires de la nuit. — l,e Dalicotali sait ([uc ma langue n'est pas fourchue. Qu'il ouvre davantage les yeux; ne vuit-il pas ua très grand niugicion'/

La lumière n'était pas nécessaire pour remettre sous les yeux du sauvage tous les détails du costume et de l'équipage véritablement rtinarouable du docteur Battius. De même que le reste de la troupe, et eoinorniémeiil h la pratique universelle des Indiens, ce guerrier, sans compromettre sa gravité par la manifestation d'une curiosité puérile, avait ce|iendant fait en sorte que pas un seul trait distinctif des étrangers ne pût échapfier à sa vigilance. 11 connaissait l'air, la taille, le costume et les traits, et jusqu'à la couleur des yeux et des cheveux de chacun des Longs-Cuuteaux dont il avait fait si singulièrement la rencontre ; et il avait profondément examiné les causes qui avaient pu amener une pareille troupe au milieu de la solitude. Il avait déjà examiné la force physique de chaque individu, et dûment conqiaré ce dont il» étaient capables avec leurs intentions présumées. Ce ne pouvaient être des guerriers, car les Longs-Couteaux, de même que les Sioux , laissaient leurs femmes dans leur village quand ils entraient dans le sentier de la guerre. Les mêmes raisons s'opposaient à ce qu'il les prit pour des chasseurs ou même des marchands, caractères sons lesauels les blancs se montraient habituellement parmi les vvigwams. Il avait entendu parler d'un grand conseil dans lequel les Longs-Couteaux (les Américains de l'Union), et les Visages blancs basanés (les Espagnols), avaient fumé ensemble, etoùces derniers avaient vendu aux premiers leurs incompréhensibles droits sur ces vastes régions, à travers lesquelles la nation des Dahcotahs avait erré librement pendant tant de siècles. Son esprit simple n'avait pu embrasser les raisons en vertu desquelles un peuple s'arrogeait ainsi une suprématie sur les possessions d'un autre; et l'on comprendra facilement que la communication du Trappeur l'avait prédisposé à croire que le grand magicien des Longs- Couteaux était venu avec le projet d'exercer, dans l'intérêt des droits mystérieux de son peuple, quelques-unes de ses pratiques secrètes. Mettant donc de côté toute réserve, pour ne laisser voir que le sentiment de son ignorance, il se tourna vers le vieillard, et étendant les bras, comme pour lui montrer combien il était à sa merci, il lui dit- — Que mon père me regarde; je suis un sauvage des Prairies; mon corps est nu, mes mains vides, ma peau rouge. J'ai frappé les Paunies, les IConzas, les Oraahaws, les Osages, et même les Longs-Couteaux. Je suis un homme parmi les guerriers, mais une femme parmi les magiciens. Que mon père parle : les oreilles du Tetoa sont ov- ■vertes. Il écoute comme un daim qui croit entendre les pas du cougar. — Telles sont doue les sages et impénétrables voies de Celui qui seul peut distinguer le bien du mal! murmura en anglais le Trappeur. Aux uns il donne la ruse, et aux autres il accorde le don du courage! Il est triste de voir une noble créature comme celle-ci, qui a combattu dans plus d'une escarmouche sanglante, s'abaisser devant la superstition, comme un mendiant qui demande les os que vous jetteriez aux chiens. Le Seigneur me pardonnera de me jouer de l'ignorance de ce sauvage; car il sait que ce n'est pas jiour insulter à son état ni pour me prévaloir du mien, mais afin de sauver des existences mortelles, de faire triompher l'opprimé, et de déjouer les diableries des méchants!... Teton, coniinua-t-il dans la langue de celui qui l' écoutait, je vous le demande, n'est-ce pas là un magicien merveilleux? Si les Dahcotahs sont sages, ils ne respireront (las l'air qu'il respire, ils ne toucheront pas ses vêtements. Ils savent que le mauvais Esprit aime ses propres enfants, et n'épargnera pas ceux qui leur font du mal.

Le vieillard exprima celte opinion d'une manière solennelle et sentencieuse, puis s'éloigna, comme s'il eu eiit assez dit. Le résultat justifia son attente. Le guerrier auquel il s'était adressé ne tarda pas à faire part de cette importante conversation au reste de l'arrière-garde, et bientôt le naturaliste fut l'objet de l'attention et du respect général. Le Trappeur, qui savait que les Indiens adoraient souvent le mauvais Esprit en vue do le Oechir, attendit l'elfet de. sa ruse avec la froideur d'un homme qui n'y était pas le moins du monde intéressé. Il ne fut pas longtemps sans voir ces sumbies figures s'jjloigncr l'une après l'autre, fouetter leur cheval et aller au galop.se réunir au cenln; de la troupe, si bien que Weuclia seul resta auprès de lui et d'Obed Battius. La stupidité même de ce morose sauvage, qui continuait à regarder le pri'tendu sorcier avec une admiration hébétée, était le sent obstacle qui s'opposât encore au succès coiniilet de la ruse du Trappeur. Connaissant parfaitement le caractère di; cet Indien, le vieillard s'occupa immédiatenieul de s'en débarrasser à son tour. Pou.ssant son cheval près de lui. Il lui dit tout bas, et en ap|)uyaiit sur ses paroles : — Weucha a-t-il bu aujourd'hui du lait des Longs-Coiitoaux'f — llugli! s'écria le sauvage, cette qiie.itioii ayant souilain rappelé du ciel en terre toutes ses obtuses pensées. — Le grand capitaine de mon peupleqni marche en tète de la colonne a une vache qui n'est jamais vide; et je Miii qu'il ne tardera pas à dire : « Quelqu'iia de mes frères rouges a-l-il»oif'/ »

Ces paroles étaient à jieine articulées que Weucha comme les autres accéléra le pas de sa bête, et se mêla au sombre groupe ()ui marchait à quelques verges en avant. Le Trappeur, qui savait combien l'esprit du sauvage est inconstant et higer, ne perditj)asun moment pour iiroliter de cet avantage. Il revint aufirès dObed... — Voyez-vous cette étoile qui .scintille comme qui dirait à quatre portées de fusil au-dessus de la Prairie, là-bas du côté du nord? — Oui; elle fait partie de la constellation de... — Foin de votre con- .stellation ! Voyez-vousl'étoileque je veux dire ? Répondez en anglais du pays, Oui ou Non. — Oui. — Dès que j'aurai tourné le dos, lâchez la bride à votre àiie et tachez de perdre de vue les sauvages ; alors prenez le Seigneur pour appui et cette étoile pour guide. Ne tournez ni à droite ni à gauche, mais profitez des minutes, car votre bêle n'a pas l'allure rapide, et chaque pouce de la Prairie que vous gagnerez sera un jour ajouté à votre liberté ou à voire vie.

Sans attendre les questions du naturaliste, le vieillard piqua des deux, et ne tarda pas à se réunir au groupe qui marchait en tète. Alors Obed se trouva seul. Asinus obéit volonti(;rs à l'impulsion que lui donna bientôt son maître; mais celui-ci était poussé par un mouvement de désespoir et non nar une intelligence distincte des indications qu'il avait reçues; et*ft conséquence il permit bientôt à sa monture de ralentir le pas. Toutefois, comme les Tétons allaient au grand g^ilop, il ne fallut qu'un moment, pour leur faire perdre entièrement de vue le naturaliste. Sans plan, sans projet, sans autre espoir que d'échapperà ses dangereux voisins, le docteur, après s'être assuré que le sac qui contenait le misérable débris de ses échantillons et de ses notes était encore à la croupe de sa selle, tourna la tète de son âne dans la direction de l'étoile signalée, et le frapfiant avec une sorte de furie, il réussit bientôt à transformer en un galop rapide l'allure du patient animal. A peine avait-il eu le temps de descendre dans un enfoncement et de gravir l'éminence suivante, qu'il entendit ou crut entendre la voix de vingt Tétons vociférer'son nom en bon anglais. Cette illusion donna une impulsion nouvelle à son ardeur, et jamais professeur de la science des entrechats ne joua des jambes avec plus de dextérité que ne le fit le naturaliste en donnant du talon sur les côtes d'Asinus. Ce conflit dura sans interruption pendant quelques minutes, et, selon toute apparence, il se serait continué indénniment, si le caractère plein de douceur de l'animal n'eût fait place à une excitation extraordinaire. Prenant jusqu'à un certain point exemple sur la manière dont son maître témoignait son agitation, Asin;;3 changea seulement la position de ses talons, de manière à les élever en l'air avec toute la vigueur de l'indignation, mesure qui décida sur-le-champ la controverse en sa faveur. Obed prit congé de son siège comme d'une position qui n'était plus tenable; et toutefois son corps continua de suivre l'iinpulsion (iremière, pendant que l'âne, en conquérant paisible, prenait possession du champ de bataille, et commençait à brouter l'herbe desséchée, comme le fruit de sa victoire. Quand le docteur Battius se fut remis sur ses jambes et eut rallié ses facultés un peu en désarroi par suite de la manière précipitée dont il avait abandonné sa première position, il retourna en quête de ses échantillons et de sonàne. Asinus se montra magnanime : l'entrevue fut amicale, et le naturaliste continua sa route avec un zèle très louable, mais d'un pas beaucoup plus modéré. Cependant le vieux Trappeur n'avait pas perdu de vue le mouvement dirigé par lui. Ohed ne s'était pas trompé en supposant que son absence avait été remarquée, quoique son imagination eût pris certains cris sauvages pour les sons qui composaient son nom latinisé : voici simplement ce qui s'était passé. Les guerriers de l'arrière-garde n'avaient pas manqué d'informer toute la troupe du caractère mystérieux dont il avait plu au Trappeur de revêtir le confiant naturaliste. La même croyance au merveilleux qui, à la réception de cette nouvelle, avait fait avancer les derniers, ramena maintenant la tète vers la queue de la colonne. Le ihicteur n'y était plus, et les cris qu'il avait entendus n'étaient que la clameur sauvage qu'avaient poussée les Indiens dans laïu-eniière explosion de leur farouche désup|ioiiitenient. .Mais l'autorité de Mahtori vint promptemenl en aide a l'adresse du Trappeur pour faire taire cette elT(M-vescence dangereuse. L'ordre cnrin rétabli, et le chef indien étant informé du motif pour lequel ses jeunes hommes avaient laissé échapper des man\l'eslations imprudentes, le vieillard, qui avait pris place à côté de lui, vit avec inquiétude une expression de profonde défiance sur .son visage basané. — Oii est votre sorcier? demanda le chef en se tournani tout à coup vers le Trappeur, comme s'il eût voulu le rendre responsable de l'absence d'Obcd. — Puis-jedire à mon frère le nombre des étoiles? Les voies d'un grand magicien ne sont pas connue les voies des autres hommes. — Keoutez-moi, tête grise, et comptez mes paroles, continua l'autre du ton hautain du pouvoir absolu; les Dahcotahs n'ont pas choisi une femme pour leur chef; quand Mahtori sentira la iiiiis.sance d'un grand niagicicn, il tremblera; jusque-là il regardera avec ses propres yeux sans emprunter ceux d'un Visage pâle. Si votre sorcier n'est pas avec ses amis demain matin, mes jeunes hommes le chercheront. Vos oreilles sont ouvertes : a.ssez.

Le Trappeur ne fut pas fâché d'un aiiui lonfl; délai ; il avait déjà

LA PRAIRIE

soupçonné que le chef teton était un de ces esprits forts qui, dans toute société, brisent les liens de l'usage et de l'éducation ; et il vit alors clairement qu'il fallait, pour le tromper, un artitice différent de celui qui avait si bien réussi avec les autres. Toutefois l'apparition du rocher, avec sa masse escarpée, sortant pour ainsi dire des ténècres, mit fin pour le moment à la conversation, etMahtori donna toutes ses pensées à l'exécution de ses desseins sur le reste des prouriétés de l'émigrant. Un murmure circula dans la troupe au moment où chaque guerrier aperçut le but désiré, après quoi l'oreille la plus exercée n'eût pu saisir d'autre bruit que le léger froissement des pieds contre les grandes herbes de la Prairie. Mais il n'était pas facile de tromper la vigilance d'Esther. Depuis longtemps elle écoutait avec inquiétude les sons suspects qui arrivaient à travers l'immense solitude jusqu'au rocher, et le cri soudain arraché aux Indiens avait été entendu par les senlioelles préposées à la garde de la citadelle. Les sauvages, qui avaient mis pied à terre à quelque distance, n'avaient pas encore eu le temps de s'approcher de la base de la colline, quand la voix de l'amazone s'éleva au milieu du silence général, et dem^mda intrépMement : — Qui est là-bas? répondez sur votre vie; Sioux ou démons, je ne vous crains pas! ^

Il ne fut fait aucune réponse à ce défi, et chaque guerrier s'arrêta où il se trouvait, certain que sou' corps basané se confondait avec les ombres de la plaine. Ce fut en ce moment que le Trappeur résolut d'effectuer son évasion. Il avait été laissé avec le reste de ses amis sous la surveillance des hommes chargés de garderies chevaux, et comme les blancs étaient tous restés en selle, le moment lui parut favorable pour l'exécution de sou projet. L'attention des gardiens était dirigée vers le rocher, et un épais nuage qui passa sur leurs tètes eu cet instant obscurcit jusqu'à la faible lumière qui tombait des étoiles. Se penchant sur le cou de son cheval, le vieillard dit à voix basse : — Où est mon chien? où est-il?.. Hector!... où es-tu, mon bon chien'?

Le fidèle animal entendit les sons de cette voix connue, et répondit par lin gémissement d'amitié qui menaçade s'élever jusqu'au diapason d'un hurlement. Le Trapjieur se relevait après le succès de cette ruse, (juand il sentit la main de Weucha lui serrer le cou pour étouffer sa voix en l'étranglant au besoin. Profitant de cette ciiconstance, et comme s'il eiit tait un effort naturel pour respirer, il fit entendre un second murmure sourd, lequel provoqua une seconde explosion des gémissements de son chien alarmé. Weucha aussitôt abandonna le maître pour reporter sa vengeance sur l'animal; mais Esther se fit de nouveau entendre, et tout fut suspendu pour écouter. — ()ui, hurlez et déformez votre gosier tant que vous jiourrez, monstres des ténèbres, dit-elle avec un rire méprisant; je vous connais : attendez, vos méfaits vont être éclaiiés. Mettez le feu, Phoebe, mettez le feu; votre père et nos garçons verront que leur présence est ici nécessaire pour recevoir leurs hôtes.

Comme elle parlait encore, une lumière, pareille à celle d'une 61auclie étoile, parut au point le plus élevé du roc; elle fut suivie bientôt d'une langue de feu qui serpenta quelque temps dans les détours d'une énorme pile de broussailles, puis se déploya en une vaste nappe avec un mouvement oscillatoire, répandant une éclatante lueur sur tous les objets environnants. En même temps, du sonmiet du roc se firent entendre des éclats de rire moqueur auxquels se mêlaient des voix de tout âge. Le Trappeur regarda autour de lui pour reconnaître où étaient ses amis Obéis.sant au signal, Middleton et Paul s'étaient retirés un peu à l'écart, et maintenant ils étaient prêts, selon toute a[>parenco, à commencer leur fuite quand les cris d'Hector se feraient entendre pour la troisième fois. Lie fidèle animal avait échappé à la poursuite deWeuclia et se trouvait de nouveau couché entre les pieds du cheval de son maître. Cependant |i; cercle de lumière s'étendait grad : '.leraent, et le vieillard, toujours guide par la même prudence et par un coup d'œil aussi sûr, attendit patiemment un moment plus favorable. — C'est maintenant, Ismacl , luiirmurait-il tout bas, c'est maintenant, si tu as l'oeil et la main aussi silrs qu'autrefois, c'est maintenant qu'il faut tailler des croupières à ces Peaux rouges qui prétendent s'approprier tout Ci; que tu possèdes, jusqu'à ta femme et tes enfants! Maintenant, mon brave des frontières, il faut prouver ta race et montrer ta bravoure!

Un cri lointain s'entendit du côté par où s'apptochaitlatrouped'Israaël, qui sans doute voulait annoncer à la garnison féminine que les secours n'étaient pas loin. Esther répondit à ce son agréable [lar un cri de sa voix cassée, et en même temps, dans la precïière explosion de sa joie, elle s'éleva de toute sa hauteur au-dessus du rocher de manière à être visible pour tous ceux qui étaient en bas. Non contente de cette exhibition périlleuse de sa personne, elle commençait déjà des gestes de triomphe, quand la sombre figure de Mahtori se projeta tout-à-coup sur le fond lumineux ; il la ssisit et lui attacha les bras sur les côtés. Trois autres guerriers paru^snt ensuite au sommet du rocher, semblables à dès démons nus, errant au milieu des nuages. Bientôt les tisons du fanal volèrent en Uir, puis il se fit une obscurité profonde, Comme dans cet instant redoutableoù les derniers rayons du soleil sont éclipsés par l'interpo- Bitioù de la, lune. Un hurlemeat de triomphe fut pous«é par les

sauvages à leur tour, accompagné plutôt que suivi d'un bruyant et long hurlement d'Hector. En un instant, le vieillard se trouva entre le cheval de Middleton et celui de Paul , la main étendue sur la bride de chacun d'eux, afin de réprimer l'ardeur des cavaliers.— Doucement, doucement! murmura-t-il ; leurs yeux sont maintenant merveilleusement fermés, coramesi le Seigneur lesavait frappés d'aveuglement ; mais leurs oreilles sont ouvertes. Doucement ! doucement! pendant cinquante verges au moins, nous ne devons marcher qu'au pas.

Les cinq minutes d'incertitude qui suivirent parurent un siècle à tous, sauf le Trappeur. Leur vue s'habituant peu à peu à percer les ténèbres, ils redoutaient la moindre lueur comme si c'eut été l'éclat du jour. Cependant le vieillard laissa par degrés les chevaux presser le [las jusqu'au moment où on atteignit le fond de l'une des vallées : alors, riant à sa manière silencieuse, il làciia les rênes et dit : — Maintenant nos bêtes peuvent jouer des jambes ; mais suivons la direction des grandes herbes pour amortir le son de nos pas.

Il est inutile de dire avec quel empres.semenl ses ordres furent suivis. Au bout de quelques minutes, on gravit et traversa une éuiinence, après quoi on continua de fuir au grand galop, ayant toujours en vue l'étoile indiquée, comme la barque battue des flots vogue dai>j; la direction du fanal qui annonce le porl.

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