CHAPITRE XXII
Un silence profond régnait derrière les fugitifs aussi bien (jue dans les solitudes ouvertes devant eux. Le Trappeur lui-même appliqua toutes ses facultés exercées à saisir quelques signes qui pussent lui annoncer le commeucemeutdes hostilités entre la troupe de Mahtori et celle d'Ismaël; mais avant qu'aucun indice de ce genre ne parvint jusqu'aux fugitifs, leurs coursiers les mirent hors de la poilée du sou. De temps à autre le vieillard marmottait de méconteiuement, mais il ne manifestait son inquiétude qu'en pressant la marche do ses compagnons. Il avait montré du doigt en passant l'endroit où Is famille de l'émigrant avait campé dans la nuit où uous l'avons présentée au lecteur; mais à dater de ce moment, il garda un silence que ses compagnons considérèrent comme de mauvais augure, car ils connaissaient assez son caractère pour être convaincus qu'il fallait des circonstances bien critiques pour troubler la tranquillité d'aine ordinaire au vieillard. — N'avons-nous pas fait assez de chemiL' '! demanda .Middleton au bout de quelques heures, dans la crainte où il était qu'lnez et Hélène ne pussent résister à tant de fatigue ; nous avons été grand train, et nous avons traversé une vaste étendue de plaines; il est temps de chercher un lieu de repos. — Il faudra le chercher dans le ciel, si vous vous sentez incapable de soutenir une plus longue marche, murmura le vieux Trappeur ; si les Tétons et Ismaël en étaient venus aux coups, comme ils le devaient naturellement, nous aurions le temps de regarder autour de nous, et de calculer non-seulement les chances, mais les commodités du voyage; mais au point où nous en sommes, je déclare que ce serait nous exposer à une mort certaine ou à une captivité sans fin que de nous livrer au repos avant que nos tètes soient pleinement à l'abri dans quelque retraite assurée. — Je ne sais, repondit l'impatient jeune homme, plus préoccupé des souffrances de la fragile créature qu'il soutenait que de 1 expérience de son compagnon ; je ne sais s'il en est ainsi. Nous avons déjà fait plusieurs lieues, et je ne vois p.is graude apparence de danger... Si vous craignez pour vous, mon bon ami, croyez-moi, vous avez tort..- — Votre grand-|ière, s'il vivait, et s'il était ici, interrompit le vieillard en appuyant avec force un doigt sur ie bras de Middleton, votre grand-pere m'eût épargné ces paroles. 11 avait quelques raisons de croire qu'au printemps de mon âge, quand mon regard était plus perçant que celui du faucon, et mes membres aussi agiles que les jambes du chevreuil, je ne tenais pas trop avidement et trop passionnément à la vie; comment donc epruuverais-je maintenant un attachement puéril pour une cho.se que je sais être vaine et accompagnée de chagrins et de souffrances'.' Que les Tétons disposent de moi comme ils voudront, un trappeur misé-^ fable et usé ne sera pas celui qui fera entendre le plus haut ses plaintes ou ses prières. —Pardonnez-moi, mon digne, mon inestimable ami, s'écria le repentant jeune homme en serrant chaleureusement la main que le vieux chasseur s'apprêtait à retirer; je ne
savais ce que je disais ou plutôt je pensais seulement aux êtres
dont uous devons considérer avant tout la faiblesse.— Il suffit! c'est la nature et la justice. Votre grand-pere en eût fait autant. Helas ! combien de saisons chaudes et froides, humides ou sèches, ont passe sur ma pauvre tète depuis le temps où, combattant les Hurous rouo-es des lacs, nous nous dirigions vers les montagnes escarpées du Vieil-York! Ah! plus d'un noble élan est depuis ce temps-là tombé sous ma carabine, et plus d'un voleur de Mingo aussi! Dites-moi, mon enfant, le général, car je sais que le major est devenu général, vous a-t-il jamais pai'lé de ce daim que nous prîmes la nuit où les eclaireurs de la tribu maudite a«us contraignireut decherciier
LES VKILLiîlKS LITTERAIKES; ILLUSTUEKS.
un abri dans les caviTiPs do ïWot vous a-t-il |iarié de l'excclloiU «pas (1110 nous y flniosen toute sociinlé'.'— Je liiiai souvent ru Iciulu tcoutor los plus petits dotails de la nuit dont vous parlez; mais,.. — il le chanteur et son gosier toujours en mouvement ; et ses criN dans la mêlée? contin\ia le vieillard en riant de bon e(Eur, et tout joyeux do la vivacité qu'avaient encore conservée ses souvenirs. — Tout.... tout... 11 u'onuHtait rien, pas même l'incident le plus léger. — Kl vous a-t-ilaussi parlé du coquin caché derrière un tnuic d'arbre... et du pauvre diable entraîné dans la cataracte... ou de ce malheureux suspendu aux branches de l'arbre? — Lie chacun et de tous, sans rien oublier de ce qui les concernait. Je dois croire... — Oui, j'ai habité les Corêts et le désert pendant soixaiitc-dix ans, et si quelqu'un peut prétendre connaître le monde ou avoir va des scènes effrayantes, c'est moi! mais jamais avant ni depuis, je n'ai vu un être humain dans un état aussi désespéré; et pourtant il dédaignait de crier! c'est un de leurs dons à eux, et il le manifesta noblement! — Dites donc, vieux Trappeur, interrompit Paul qui, satisfait de sentir sa taille enlacée par l'un des jolis bras d'Helene, avait jusque-là eardé un silence inaccoutumé; mes yeux sont aussi bons et aussi délicats pendant le jour que ceux d'un colibri, mais ils ne valent pas e. ind'chose à la clarté des étoiles. Est-ce un bulfle malade que je vois se traîner là-bas dans l'enfoncement, ou serait-ce un des chevaux égarés des sauvages? „ ,• , . •. r. 1 Toute la troupe s'arrêta pour examiner 1 objet que montrait Paul. Pendant la plus grande paitiede leur route, les fugitifs avaient cheminé dans de petites vallées, afin de chercher l'ombre ; mais, en ce moment, ils venaient de gravir une émineiice, et se préparaient à descendre dans le jiH de terrain où l'on apercevait alors cet animal inconnu. — Descendons, dit Middleton ; que ce soit un animal ou un homme, nous sommes trop forts pour avoir rien à craindre. — Ma foi ! si la chose n'était pas impossible, je dirais que c'est notre chercheur de reptiles et d'insectes. — Pourquoi impossible? Ne lui avez-vous pas recommandé de p^end^e cette direction afin de nous rejoindre ? — Oui, mais je ne lui ai pas dit de faire dépasser a un âne la vitesse d'un cheval... Pourtant vous avez raison... Oui, vous avez raison, aussi vrai que la chose est un miracle. Mon Dieu! ce que c'est que la peur ! Eh bien ! l'ami, vous n'avez pas dû vous amuser en route, pour être venu si loin en aussi peu de temps. La rapidité de votre âne m'étonne ! — Asinus est rendu, répondit le naturaliste d'un ton douloureux. L'animal, certes, n'a pas ele oisif; mais il refuse d'aller plus loin, et toutes mes admonitions sont inutiles à cet égard. J'espère qu'il n'y a pas de crainte immédiate des sauvages —Je ne puis l'aftirmer ; les choses ne sesonl point passées naturellement entre l'émigrant et les Sioux, et je ne réponds encore de la sécurité d'aucune chevelure parmi nous.... Mais votre bète est éreintée : vous l'avez fatiguée au-delà de ses dons naturels. 11 faut mettre de la discrétion eu toute chose, lors même qu'on galope pour sauver sa vie. — Vous m'aviez indiqué l'étoile , et j'ai cru devoir mettre la plus grande diligence à suivre cette direction. — Comptiezvous donc arriver jusqu'à cette étoile en faisant une telle hâte ? Allez, allez ; vous parlez hardiment des créatures du Seigneur, maisje vois que vous n'êtes qu'un enfant en ce qui concerne leurs dons et leurs instincts. En quelle position vous trouveriez-vous maintenant, s'il y avait nécessite pour nous de jouer des jambes longtemps et vile ? — La faute en est dans la conformation du quadrupède, dit Obed dont le caractère pacifique commençait à se révolter. Si les deux jambes de devant avaient été remplacées par deux leviers rotatoires, une moitié de la fatigue eût pu être épargnée; crgo.... — Allez doue avec vos grattoirs et vos ergots ! un àne est un âne , et celui qui le nie en est un également. Maintenant, capitaine, il s'agitde choisir entre deux maux : ou nous devons abandonner cet homme, qui a été trop longtemps avec nous dans la bonne comme dans la mauvaise fortune pour être ainsi rejeté ; ou il nous faut chercher un abri afin que son àne se repose. — Vénérable venator ! s'écria Obed alarmé, je vous conjure par toutes les sympathies secrètes do notre commune nature, par ces liens caches... — Ah ! ah ! la crainte lui a rendu un peu de bon sens. 11 n'est pas véritablement dans la nature d'abandonner un frère malheureux ; et Dieu sait que je n'ai jamais fait une chose aussi honteu.se. Vous avez raison, l'ami , vous avez rai.son,il faut nous cacher tous et cela promptcnieut. Maisiiue feronsnous de l'àne? Ami docteur, tenez-vous beaucoup à la vie de la créature? — C'est un ancien et lidele .serviteur, et je soulfrirais de lui voir faire le moindre mal. Liez-lui lesjanibes de derrière et laissez-le reposer .sur ce lit d'herbage; je réponds que demain on le retrouvera où on l'aura lai.ssé. — Et les Sioux? que devieiulia l'animal si quelqu'un des mécréants rouges aperçoit .ses longues oreilles s'élevanl au-dessus de l'herbe comme deux liges de niolene? s'écria le chasseur d'abeilles; ils vous le larderaient d'autant de lleches qu'il y a d'épingles sur la pelote d'une l'emnie, ïl croiraient afors avoir tué le pore de la r.ice des lapins. Mais je donne ma parole qu'à la première bouchée ils reconnaîtraient leur erreur.
Middleton , qui coiiiiiKinçait à s'impatienter de la longueur de la disnussiiin, crut di'voir intervenir; et comme ou avait luaucuup de déférence pour son grade, il réussit prom|itement à elVeetucr une •orU d« compromis. L'humble Asinus, trop doux et trop Utijj'ué
pour opposer aucune résistance, fut bientôt garrotte et déposé par un lit de gazon. Le vieillard s'éleva foiteiuent contre cet arrangement , et donna plus d'une fois à euleiidre que le couteau était un moyen plus sur que les entraves ; mais les supiilicalions d'Obed , aidées peut-être d'une secrète répiigiianee du Trapiieiir, |)arviiirent à sauver la vie de l'animal. Lorsqu'on eiit pris ces misons à l'égard d'Asinus, on s'occupa de chercher un lieu où l'on put prendre aussi quelques heures de re|ios. D'après les calculs du Trappeur, les fugitifs avaient l'ait vingt milles; la constitution délicate d'inez commençait à plier sous la fatigue excessive , Hélène , qui , bien que plus forte, n'en était pas moins femme, se ressentait au.ssi de cet i-fl'ort extraordinaire. Middleton lui-même n'était pas fâché de se refioser , et l'intrépide et vigoureux Paul n'hésita pas à confesser qu'un peu de repos ne lui ferait pas de mal. Le vieillard seul .semblait indiffèrent aux exigences habituelles de la nature. Si près de se dissoudre, ce corps amaigri, desséché, dépouillé se tenait encore debout comme un clièue battu de la tempête, mais inébranlable et changé pour ainsi dire en roc. 11 s'agissait avant tout de trouver un lieu de repos, et le Trapfieur s'en occupa imniédiateinent avec toute l'énergie de la Jeunesse, tempérée par le calme et l'expérience de son grand âge. On suivit le bas-fond où le docteur avait été rencontré et où l'on venait de lai.sser l'àne , jusqu'à un endroit de la prairie où les ondulations du terrain s'affaissaient dans une vaste plaine, également gazonnée. — Ah! voici ce (ju'il nous faut, dit le vieillard quand on arriva au bord de cet océan desséché d'herbages ; je connais cet endroit, et il m'est souvent arrivé de me blottir dans ses cavités secrètes durant des jours entiers, pendant que les sauvages chassaient le buffle en rase campagne. Entrons-y avec beaucoup de précautions et sans laisser aucune trace.
Prenant lui-même les devants, il choisit un endroit où l'herbe haute et rude se tenait en ligne verticale, semblable à une masse de roseaux. C'est là qu'il entra; les autres les suivirent un à un, et il recommanda de marcher , autant que possible , sur l'empreinte de ses pieds. Quand ils eurent fait quelques centaines de pas parmi ces flots de verdure , il donna ses instructions à Paul et à Middleton, qui continuèrent d'avancer en droite ligue, pendant que lui-métne mit pied à terre et rebroussa chemin jusqu'à la lisière du champ. Là il em[iloya un certain temps à relever l'herbe foulée et à effacer, autant que cela se pouvait , tout vestige du passage de la caravane. Cependant le reste de la troupe continuait sa marche , non sans fatigue, et conséquemment d'un pas très modéré , jusqu'à environ un mille. Là, les fugitifs trouvèrent un lieu convenable, et,, mettant pied à terre, ils commencèrent à tout disposer pour passe» le reste de la nuit. En ce moment le Trappeur les avait rejoints et avait repris la direction de leurs mouvements. L'herbe fut bientôt arrachée de manière à laisser libre un espace suffisant ; on fit à l'écart, pour Inez et Hélène, un lit dont la commodité et le moelleux n'avaient rien à ^vier au duvet. Les dames fatiguées, après avoir pi'is quelques rafraicliissements fournis par le havresac du vieillard, se mirent en devoir de reposer. Middleton et Paul ne lardèrent pas à suivre l'exemple de leurs fiancées, laissant le Trappeur et le naturaliste assis devant un morceau savoureux de bison qu'on avait fait cuire à une halte précédente, et qui, comme d'habitude, fut mangé froid. Un reste de la sensation qui avait si longtemps dominé dans l'esprit d'Obed bannit quelque temps le sommeil de ses yeux; et quant au vieillard , l'habitude et la nécessité semblaient avoir tellement asservi ses besoins à sa volonté, qu'ils se modifiaient selon les circonstances. De même que son compagnon, il resta éveillé. — Si les enfants du bien-être et de la sécurité connaissaient les f<ttigues elles dangers auxquels s'exposent pour eux les hommes coQsacrés à l'étude de la nature, dit Obed après uu nioment de silence, des colonnes d'argent et des statuts de bronze seraient les monuments éternels élevés à leur gloire. — Je n'en sais trop rien , réidiqua son compagnon; l'argent est loin d'être commun, du moins dans le désert , et vos idoles de bronze sont prohibées par les commandements du Seigneur. — Telle était effectivement l'opinion du grand législateur des Juifs; mais los Egyptiens, les Chaldeens , les Grecs et les Romains , manifestaient leur gratitude par ces types majestueux; et en effet, plusieurs des maîtres illustres de l'antiquité ont , à l'aide de la science et du talent , surpasse même les a'uvres de la nature, et déployé dans la forme humaine une perfection qu'il est difficile de trouver dans les spécimens vivants les plus rares de l'espèce, genus humo. — Vos idoles peuvent-elles luarcher on (larler, ou ont-elles le don glorieux de la raison? Bien que me souciant peu du bruit et du bavardage des Etablissements, il m'est arrivé néanmoins d'aller dans les villes pour écliauger des fourrures contre du plomb et de la poudre, et j'ai vu souvent vus poupées de cire avec leurs habits de clinquant et leurs yeux de verre. — Des poupées de cire! interrompit Obed; c'est une profanation , au point de vue de l'art, que de comparer les miséraldes œuvres des marchands de cire aux purs modèles de l'antiquité. — C'est une profanation aux yeux du Seigneur de comparer les iinitatioiis de sa créature aux œuvres de sa main. — Vénérable venator, discutons clairement et amicalement. Vous parlez des puérils essais do l'ignorance, lanJis que ma mémoire se reporte sur ces pré^
LA PRAIRIE
cieux joyaux que ma bonne fortune m'a permis autrefois de contempler au milieu des gioneux trésors de l'Ancien Monde. — L Ancien Monde! répondit le Trappeur, c'est le mot de ralliement de tous ces mécréants affamés qui sont venus sur cette terre bienheureuse depuis les jours de mon enfance! ils -vous parlent de l'Ancien Monde comme si le Seigneur n'avait pas eu le pouvoir et la volonté de créer l'univers en un jour; comme s'il n'avait pas réparti ses dons d'une main égale, quoiqu'ils n'aient pas été reçus partent avec le même esprit ni employés avec la même sagesse! S'ils disaient un monde usé, un monde égaré, sacrilège, ils pourraient ne pas être si loin de la vérité.
Le docteur Battius , aussi embarrassé de conserver^ ses posUions contre les attaques irréguliéres de son antagoniste, qu'il lui eût été difficile de résister au croc-en-jamlie d'un lutteur de l'Ouest, profita de la voie nouvelle ouverte par le Trappeur pour changer le terrain de la discussion. —Par Ancien et Nouveau Monde, mon excellent associé, dit-il, il ne faut pas entendre que les collines, les vallées, les rochers et les rivières de notre hémisphère ne soient pas, physiquement parlant, d'une date aussi ancienne que le terrain où l'on trouve les briques de Babylone; cela signifie seulement que l'existence morale de chaque continent ne marche pas avec sa formation physique — Hein! dit le vieillard en regardant le philosophe en face comme pour l'interroger. —C'est-à-dire que l'existence morale de ces terres-ci ne remonte pas à une époque aussi reculée que celle des autres pays de la chrétienté. —Tant mieux, tant mieux ! Je ne suis pas grand admirateur de votre vieille morale, comme vous l'appelez; car j'ai toujours trouvé, en vivant pour ainsi dire au cœur même de la nature, j'ai trouvé, dis-je, que votre vieille morale n'est pas des meilleures. Les hommes tordent et retordent les lois du Seigneur au gré de leur perversité. — En vérité, vénérable chasseur, vous ne me comprenez point encore. Par morale je n'entends pas la signification limitée et littérale du mot, telle qu'elle se trouve exprimée dans le substantif Moralité, mais j'entends les pratiques des hommes, en tant que relatives à leurs relations journalières, à leurs institutions et i leurs lois. —Et c'est ce que j'appelle une licence impie et un gaspillage effronté, interrompit son inflexible adversaire. — Soit! répondit le docteur, abandonnant sou explication en désespoir de cause. Paut-ètre ai-je poussé les concessions trop loin, reprit-il immédiatement, croyant voir encore briller une lueur d'argumentation à travers le nouvel interstice du discours. Peut-être ai-je trop concédé en disant que cet hémisphère est littéralement aussi vieux dans sa formation que celui qui embrasse les vénérables contrées de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique. — H est facile de dire qu'un aune n'est pas aussi élevé qu'un pin. mais il serait difficile de le prouver. Pouvez-vous appuyer de quelques raisons une croyance aussi étrange? — Les rai.sons sont nombreuses et puissantes, répondit le docteur charmé de la voie qui lui était ouverte. Voyez les plaines de l'Egypte et de l'Arabie; leurs déserts de sable sont pleins des monuments de leur antiquité, sans compter que uous avons des documents écrits de leurgloire, double preuve de leur ancienne grandeur, maintenant que ces lieux sont dépouillés de leur fertilité- Au contraire, c'est en vain que sur ce continent nous cherchons des témoignages semblables, qui attestent que l'homme y soit parvenu en aucun temps à l'apogée de la civilisation ; et il nous est impossible aussi d'apercevoir comment il aurait effectué sa marche rétrograde jusqu'à sa condition actuelle, qui serait une seconde enfance. — Et que voyez-vous dans tout cela? répondit le Trappeur qui, bien qu'un peu dérouté par le langage scientifique, avait pourtant saisi le fil des idées. — J'y vois la démonstration de mon théorème, à savoir, que la nature n'a pas créé une si vaste région pour qu'elle restât pendant tant de siècles une solitude inhabitée. C'est là seulement le point de vue moral du sujet; quant à la partie exacte et géologique... — Votre morale est suffisamment exacte pour moi, répondit le grave vieillard, car je crois y voir l'orgueil même de la folie Je suis très peu versé dans les fables de ce que vous appelez l'Ancien Monde, attendu que mon temps s'est principalement passé à regarder la nature en face, et à raisonner sur ce que j'ai vu plutôt que sur ce que j'ai appris en fait de tradition. Mais je n'ai jamais fermé mes oreilles aux paroles du Saint Livre, et j'ai passé bien des soirées d'hiver dans les wigwams des Delawares à écouter les bons moraves expliquant l'histoire et les doctrines des anciens temps à la nation des Lénapes. Comme cette sagesse était douce à entendre après une chasse fatigante! Elle me plaisait infiniment, et souventj'ai discuté ces matières avec le Grand Serpent des Delawares dans nos moments paisibles, quand nous étions en campagne, soit à suivre la piste d'une troupe de guerriers raingos, soit à épier un daim d'York. Je me souviens d'avoir entendu dire qu'autrefois la Terre Sainte, fertile comme les vallées du Meschacebé, produisait en abondance les grains et les fruits, mais que le Jugement l'a frappée depuis, et qu'elle n'est aujourd'hui remarquable que par sa stérilité. — C'est vrai ; mais l'Egypte... et même une grande partie de l'Afrique fournissent des preuves encore plus frappantes de cet épuisement de la nature.
— Dites-moi, interrompit le vieillard, est-il vrai que sur cette terre des Pharaons s'élèvent encore des constructions comparable
par leurs diiwensions aux collines de la terre? — Aussi vrai que ce principe: 1? uature ne refuse jamais des incisives aux animaux mammifères genus... —C'est merveilleux! et cela prouve combien il est grand, lui, lu Seigneur, puisque ses misérables créatures peuvent accomplir de tels prodiges. 11 a fallu bien des hommes pour achever de tels édifices, et des hommes doués tout à la fois de force et de talent! Cette terre possède-t-elle encore abondamment une telle race? —Loin de là; la plus grande partie du pays est déserte, et la totalité le serait sans un grand fleuve. — Oui, les fleuves sont un don précieux pour ceux qui cultivent la terre, comme on peut le voir quand on fait un long voyage entre les Montagnes Rocheuses et le Meschacebé. Mais, vous autres gens de l'école, comment expliquez-vous ces changements sur la surface de la terre et cette décadence des nations? — Il faut l'attribuer à des causes morales qui...
— Vous avez raison, c'est leur prétendue morale, c'est leur perversité, leur orgueil, et surtout leur gaspillage qui est cause de tout. Maintenant écoutez ce que l'expérience a fait comprendre à un vieillard. J'ai vécu longtemps, comme le témoignent mes cheveux blancs et ces mains ridées, lors même que ma parole n'aurait pas la sagesse de mon âge ; et j'ai vu beaucoup d'exemples de la folie de l'homme, car sa nature est la même, qu'il soit né dans le désert ou dans les villes. 11 a toujours semblé à mon faible jugement que ses facultés ne sont pas égales à ses désirs» Il essaierait de monter dans les cieux avec tout le cortège de ses infirmités, s'il savait comment s'y prendre : c'est ce que doivent avouer tous ceux qui ont été témoins de ses pénibles efforts sur la terre. Si son pouvoir n'est pas égal à sa volonté, c'est parce que la sagesse du Seigneur a mis des limites à ses œuvres perverses. — Il n'est pas trop certain que cette théorie de la dépravation de l'espèce soit bien appuyée sur des faits; mais si l'application de la science pouvait se faire de bonne foi et simultanément sur l'espèce tout entière, l'éducation pourrait déraciner le principe mauvais. —Allez donc, avec votre éducation! Il fut un temps où je croyais qu'il serait possible do me faire un compagnon d'une bête sauvage. Nombreux sont les oursins, et nombreux les faons tachetés que j'ai élevés de ces vieilles mains, au point que je m'imaginais quelquefois leur avoir communiqué la raison... Mais qu'en résultait-il? l'ours mordait, le daim se sauvait, en dépit de ma coupable espérance de changer un instinct donné par le Seigneur lui-même. Or, si l'homme est tellement aveuglé par sa folie qu'il va de siècle en siècle faisant du ma! principalement à lui-même, il y a toute raison de croire qu'il agissait sur ce continent aussi bien que dans les pays que vous appelez anciens. Jetez les yeux autour de vous, ami ; où sont les multitudes qui peuplèrent autrefois ces prairies? où sont les rois et les palais, les richesses et la puissance de ce désert? — Où senties monuments qui pourraient prouver la vérité d'une théorie si vague? — Je ne sais pas ce que vous entendez par monuments. — Les ouvrages de l'homme! les gloires de Thébes et de Balliec... les colonnes, les catacombes, et les pyramides debout au milieu des sables de l'Orient, comme des débris de naufrage sur une rôte hérisséede rochers, afin d'attester les orages des siècles. — Ces amas de pierres ne sont plus; le temps a trop duré pour eux : car enfin le temps a été fait par ie Seigneur, et eux ils étaient l'ouvrage de l'homme. Ce terrain couvert de roseaux et de gazon, sur lequel nous sommes maintenant assis, fut peut-être autrefois le jardin de quelque puissant monarque. C'est le destin de toute chose de mûrir et puis de décliner: l'arbre flimrit et porte son fruit qui tombe; pourri, il se dessèche, et il n'en reste pas même la semence! Allez, comptez les cercles du chêne et du sycomore, ils sont disposés de telle sorte que l'œil se perd à compter leur nombre; et cependant il s'opère un changement total de saisons pendant que la tige s'entoure de l'une de ces petites lignes, comme le buffle change de peau et le cerf de bois. Eh bien! qu'en résulte-t-il? l'arbre majestueux occupe sa place dans la forêt, infiniment plus haut, plus grandiose, plus magnifique et plus difficile à imiter qu'aucune de vos pitoyalîles colonnes; et il reste debout pendant mille ans jusqu'à ce que le Seigneur lui ait donné toute sa part de la vie. Alors viennent les vents que vous ne ))ouvez voir, pour fendre son écorce, et les eaux du ciel pour amollir ses pores, et la pourriture, que tous peuvent sentir et que nul ne peut comprendre, pour abaisser son orgueil et l'étendre à terre. A dater de ce moment sa beauté commence à dépérir. Il gît encore pendant cent ans, tronc informe qui tombe en poussière, puis ce n'est plus qu'un tertre de mousse ou de gazon, triste image de la sépulture humaine! C'était là un monument naturel, image d'un pouvoir dont on ne retrouve pas l'empreinte dans vos pierres sculptées. Comme si cela ne suffisait pas pour convaincre l'homme de son ignorance, et pour ajouter encore à sa confusion, un pin sort des racines du chêne, de même que ces solitudes s'étendent aux lieux où un jardin royal exista peut-être jadis. Ne me parlez pas de votre Ancien Monde ' c'est un acte sacrilège que d'assigner de cette manière des limites et des é|)oques aux œuvres du Tout-Puissant. — Ami Chasseur ou Trappeur, vos déductions, si le monde les adoptait, auraient pour résultat de circonscrire étrangement les efforts de la raison et de limiter le domaine de la .science.
— Tant mieux, tant mieux! car j'ai toujours remarqué que l'homme qui veut tout savoir n'estjamais content : pourquoi n'avons-nous pas
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LES VEILLÉES LITTERAIRES ILLUSTREES
les ailes du i)igooii, les yeux de l'aigle et les jambes de l'élan, si Thomme doit ètro à la iianteiir de lous ses désirs? — 11 y a certaines défectiiositcs physiques, véiiéiahleTrappeur, qui m'ont toujours paru susceptibles de grandes et d'heureuses altérations. Par exemiilc, dans mon nouvel ordre des... — Oh! miel est l'ordre qui sortirait de misérables mains comme les vôtres! Le seul contact d'un i>areil doigt pourrait donc enlever au singe sa grimaçante diftormité! Allez, flllcz, il n'est pas besoin de la folie humaine pourremiihr les grands desseins de Dieu; il n'y pas de stature, pas de beauté, pas de proportions dont l'homme puisse se parer, qui ne lui aient été primiti vement données. — C'est aborder une autre question importante et très controversée, s'écria le docteur qui profitait de toutes les idées dr. détail que l'ardent et quelque peu dogmatii)ue vieillard laissait exposées à son étreinte intellectuelle, avec le vain espoir d amener une discussion logique, dans laquelle il ferait jouer sa batterie de syllogismes pour anéantir les retranchements simples et sans art de son antagoniste.
Mais il n'est pas nécessaire que nous suivions leur entrelien dans toutes ses phases. Le vieillard évitait le coup dont son adversaire cherchait à l'accabler, comme un soldat armé à la légère échappe aux elForts d'un guerrier pesamment armé, tout en le harcelant conliiiiKllement; et une heure se p^sa sans amener à une conclusion satisfaisante aucune des nombreuses thèses qu'ils effleurèrent successivement. Toutefois les arguments agirent sur le système nerveux du docteur comme autant de soporifiques; et au moment où son \icux compagnon prit le parti d'appuyer la tête sur son ha\re-sac, Obed, grandement rafraîchi par sa récente joute intellectuelle, fut en état de se livrer au sommeil, sans craindre de revoir dans ses rêves le.s guerriers tétons et leur sanglant tomahawk.