CHAPITRE XXin
Les fugitifs dormirent quelques heures. Le Trappeur fut le premier à secouer l'influence du sommeil, comme il avait été le dernier à en rechercher les domeurs. Se levant au moment même où la lumière grisâtre du jour commençait à éclairer l'orient de la plaine, il appela ses compagnonsel leur lit sentir la nécessité de se remettre en marche. Pendant que Middleton s'occupait de disposer tout ce qu'il fallait aux deux jeunes femmes pour une route longue et pénible, le vieillard et l'aul préparaient des aliments. Ces divers arrangements ne furent pas compliqués, et bientôt le petit groupe prit place à un repas qui, bien que dénué du luxe recherché auquel la fiancée de Middleton avait été accoutumée, avait pourtant une valeur substantielle. —Quand nous arriverons plus bas dans les territoires de chasse des Paunies, dit le Trappeur en plaçant devant Incz une Hanche délicate de venaison sur une petite assiette de corne, fort proprement faite pour sou usage particulier, nous trouverons le buffle plus gras et plus succulent, les daims plus abondants, et tous les dons" du Seigneur en quantité suffisante pour sati>faire nos besoins; peut-être même pourrons-nous trouver un castor, et sa queue nous offrira un morceau délicat. — Quel chemin vous proposez-vous de suivre quand nous aurons une fois dépisté ces limiers? deiuanda Middleton — S'il m'est permis de donner luoii avii, s'écria Paul, il serait sage de gagner un cours d'eau et de nous laisser aller à la dérive aussitôt que )iossib'.e. Montrez-moi un bois de cotonniers, et dans fespace d'un jour et d'une nuit je vous ferai un canot qui nous portera tous, l'âne excepté. Hélène est une lîUe alerte, mais en fait d'équilation elle n'est point de première force, et il serait infiniment plus confortable de faire en bateau six ou huit cents milles que d'arpenter les Prairies comme des élans : en outre, l'eau ne laisse point de traces. — Je n'en jurerais pas, répondit le Trappeur; j'ai souvent pensé que les yeux d'un lionime rouge découvriraient une piste dans l'air. — Voyez, Middleton, s'écria lîiez avec une explosion soudaine de plaisir, qui lui lit pour un instant oublier sa situation, coninic ce ciel est beau ! sans doute il nous pro- HHt des temps plus heureux. — Il est magnifi()ue ; cette bande d'un rouge vif a quelque chose d'admirable et de céleste, et voici un cramoisi plus brillant encore; j'ai vu rarement le lever du soleil aussi 11' au. — Le lever du soleil! répéta lentement le vieillard; en même tiiiips il redressa la tête d'un air inquiet et réfléchi, les yeux fixes sur les teintes changeantes qui couvraient la voûte des cieux. Le lever du soleil! je n'aime pas de pareils levers du soleil. Ah! malheureux ! les scélérats nous ont enlacés de leur vengeance ; la Prairie (•sien feu. — Que le Dieu du ciel nous protège! .s'écria Middleton en pressant Inez sur son creur dans l'impression subite dt; fimniiiiencc du danger; il n'y a pas de temps i\ jierdre, vieillard ; chaque instant est un jour; fuyons. — Kuir! où donc? demanda Le Trappeur avec calme et dignité en faisant signe de s'arrèler. Dans ce désert d'herbes et de rossiinx, nous sommes comme un vais.seau sans boussole sur les grands lacs : uu seul pas dans une mauvais-, direction peu causer notre perte à tous. Jeune officier, il est rare que le danger soit assez pressant pour que l--» raison n'ait \\T' le
temps de faire son œuvre; c'est pourquoi attendons ses inspirations. — ["our ma part, dit Paul Hover en jetant les yeux autour de lui avec une expression d'inquiéliide non é(|iiivoiiue, j'avoue que si cette couche d'herbes sèches venait à s'eiitlainmer, une abeille serait obligée d'élever son vol un peu haut pour ne point roussir ses ailes. En conséquence, vieux Trappeur, je pense comme le capitaine, et je dis : A cheval, et fuyons! — Vous avez tort... vous avez tort... Vhoinme n'est pas une brute, il ne doit pas se contenter de son instinct; ce n'est pas à humer les émanations de l'air ou à saisir les sons que doit se borner sa science; il faut qu'il voie, qu'il raisonne et qu'il se détermine. Suivez-moi un peu à gauche, sur cette élévation; de là nous pourrons faire notre reconnaissance.
Le vieillard lit avec la main un signe d'autorité, et sans plus de paroles s'avança vers le lieu indiqué, suivi de tous ses compagnons effrayés. Un œil moins exercé que celui du Trappeur aurait eu peine à découvrir cette petite hauteur à la surface de la Prairie, où le gazon semblait être seulement un peu jdus fort qu'ailleurs. Au contraire, l'herbe clairsemée leur révéla bientôt l'absence de toute humidité. Le Trappeur avait été guidé par ces indices. Là, quelques instants furent employés à briser les tiges des herbes environnantes qui, malgré l'avantage de leur position, dépassaient encore la tête de Middleton et de Paul. Ce fut ainsi qu'ils réussirent à se ménager uu point de vue sur rocéaii de feu qui les entourait. Le péril se montrait effrayant. Bien que le jour dut commencera poindre avec sa "blancheur ordinaire, les vives couleurs du ciel continuaient à renforcer leurs teintes, comme si le redoutable élément eût voulu opposer sa lumière à celle du soleil. De brillants éclairs de flammes dardaient çà et là sur le désert, semblables aux aurores boréales, mais infiniment plus menaçants par leurs couleur et leurs ondulations. Les marques d'anxiété s'accrurent visiblement sur les traits sévères du Trappeur pendant que, promenant ses regards sur tous les points de l'horizon, il examinait lentement ces indices d'une conflagration qui traça bientôt un cercle autour d'eux. Secouant la tète, il se tourna du côté où le danger semblait le plus proche. — Ma foi, dit-il, nous nous sommes abusés en croyant dépister ces Tétons; nous avons maintenant la preuve qu'ils' nous ont cernés comme des bêtes de proie. Voyez, ils ont allumé le feu en même temps tout autour de la vallée, et nous voilà complètement entourés par leur enfer, comme une île par les eaux. — A cheval et partons, s'écria Middleton à son tour; la vie ne vaut-elle pas ia peine qu'on la conserve au prix de quelques efforts? — Où voulez-vous aller? répéta encore le Trappeur. Un cheval teton pourra-t-il traverser les flammes sain et sauf? ou bien croyez-vous que le Seigneur signalera sa puissance en votre faveur comme dans les jours d'autrefois, et vous tirera sans danger de la fournaise ardente que vous voyez se réfléchir dans ce ciel enflammé? et puis, tout autour de nous, derrière le feu, nous trouverions les flèches et les couteaux des Sioux, ou je ne connais rien à leurs ruses meurtrières. — Nous passerons au centre de toute la tribu, répondit intrépidement le jeune officier, et nous mettrons leur courage à l'épreuve. — Oui, c'est très bien en paroles, mais en actions qu'en résulterait-il? Voilà un chasseur d'abeilles qui, dans une matière comme celle-ci, peut vous donner une leçon de sagesse. — Pour ce qui est de cela, vieux Trappeur, dit Paul en étendant ses formes athlétiques, comme un dogue qui connaît sa force, je suis de l'avis du capitaine ; je pense que nous devons lutter à la course contre le feu, quand cela devrait nous conduire dans un wigwam teton. Voici Hélène qui... — A quoi bon votre courage, quand vous avez à vaincre l'élément du Seigneur aussi bien que les hommes? Regardez autour de vous, mes amis; la guirlande de fumée qui s'élève des vallées vous montre clairement qu'il n'y a pas moyen de sortir d'ici sans traverser une ceinture de feu. Regardez vous-mêmes, mes braves, et si vous trouvez une seule issue, je m'engage à vous suivre.
L'examen attentif auquel Paul et Middleton se livrèrent immédiatement leur ôta toute illusion. D'immenses colonnes de fumée s'élevaient de la plaine, et s'épaississaient en masses sombres autour de l'horizon. La rougeâtre lueur qui brillait sur leurs énormes replis se projetait tantôt sur un point, tantôt sur un autre, selon Ui direction de la flamme, laissant tout le reste enveloppé dans d'effrayantes ténèbres, et proclamant, plus haut que des paroles n'eus-sctil pu faire, le caractère iniuiiiu'iit du périt et son approche rapide. — Oh! spectacle terrible! s'écria Middleton en pressant contre sou cœur la tremblante Inez. dans un tel moment et d'une telle manière! — Les portes du ciel scmt ouvertes à tous ceux qui croient dans la sincérité de leur cœur, murmura la pieuse Inez.— Résignation désespérante! Mais nous sommes hommes, nous, et nous lutterons pour conserver notre vie ! Eh bien ! mon brave et courageux ami, faut-il monter à cheval et nous jeter au travers des flammes, ou resterons-nous ici pour voir périr sans résistance, et de cette horrible manière, celles qui nous sont chères? — Je suis d'avis d'essaimer et de fuir avant que la ruche soit trop chaude pour nous contenir, dit le chasseur d'aneilles, à qui l'on devine que s'adressait Middleton à demi égaré par son désespoir. Allons, vieux Trappeur, vous m'av(.>uen'z que c'est là une manière bien lente de )".— ^.- f danç'^r. Si nous demeurons ici quelque temps encore, nous
LA PRAIRIE
SI
aurons le sort des abeilles qu'on voit étendues autour de la paille après qu'on a enfumé la ruche, pour en tirer le miel. Déjà vous pouvez entendre le feu mugir, et je sais par expérience que, lorsque la flamme s'est mise sérieusement dans l'herbe de la Prairie, il faut avoir de bonnes jambes pour la vaincre à la course. — Croyez-vous, répondit le vieillard en montrant les touffes d'herbes sèches qui les entouraient, croyez-vous que sur un pareil terrain, des pieds mortels puissent courir plus vite que le feu? Si je savais seulement de quel côté se trouventcesmécréants?... — Et vous, ami docteur? s'écria Paul hors de lui, en se tournant vers le naturaliste avec ce découra- «cnient qui fait que, sous la main d'un être supérieur à tous, le fort invoque souvent l'aide du faible ; et vous? N'avez-vous point d'avis ■i donner dans une occasion de vie ou de mort?
Le naturaliste, ses tablettes en main , contemplait ce spectacle terrible avecautant de sang-froidque si laconflagration avait pour but unique de résoudre quelque problème scientifique. Distrait de ses réflexions par la question de Paul, il se tourna vers le Trappeur, aussi calme que lui, quoique occupé de pensées diffi^reutes, et lui demanda avec la tranquillité la plus irritante, vu le péril urgent de la situation : — "Vénérable chasseur, vous avez souvent été témoin de semblables expériences sur les rayons prismatiques...
Ici Paul l'interrompit brusquement en lui faisant tomber ses tablettes des mains avec une violence qui révélait toute la confusion de son esprit. Avant que le docteur ciil pu se récrier, le Trappeur qui, pendant toute cette scène, avait conservé l'attitude d'un homme irrésolu, mais plutôt embarrassé qu'effrayé, prit soudain un air de décision. — 11 est temps d'agir, dit-il en interrompant la discussion qui allait s'élever entre le uaturaliste et le chasseur d'abeilles ; il est temps de quitter les livres et les lamentations, et d'en venir aux actes. — Cette pensée vous vient trop tard , malheureux vieillard, s'écria Middleton ; les flammes ne sont qu'à un quart de raille de nous, et le vent les pousse de notre côté avec une rapidi(é effrayante. — Les flammes, dites-vous? je m'inqiiicle fort peu des flammes! si je pouvais aussi bien déjouer les ruses des Tétons que je sais comment dérober au feu sa proie, nous n'aurions plus qu'à remercier le Seigneur de notre délivrance. Appelez-vous cela un incendie? Si voul aviez été témoins de ce que j'ai vu dans les provinces de l'Est, alors que de hautes montagnes étaient comme la fournaise d'un foro-eron, vous auriez su ce que c'est que de redouter les flammes et d'èu-e reconnaissant d'y avoir échappé! Venez, enfants, venez; trêve de paroles ! il est temps d'agir, car ces flammes ondoyantes arrivent effectivement sur nous comme un élan qui galope. Arrachez «es herbes desséchées et dépouillez-en totalement ce lieu. — Estce par ce moyen puéril que vous voulez dérober au feu ses victimes?
Un lé"er sourire parut sur les traits du vieillard, et prenant un air d'autori?é solennelle, il répondit: —Votre grand-père vous dirait que lorsque rennemi est proche, un soldat na riende mieux à faire que d'obéir. . ...
Le capitaine sentit le reproche et se mit sur-le-champ à imiter l'exemple de Paul, qui, obéissant aux ordres du Trappeur, arrachait i'htrbe avec une sorte de désespoir. Hélène mit aussi la main à l'ouvrage, et Inez ne tarda pas à en faire autant, quoiqu'aucun d'eux ne sût où le Trappeur voulait en venir. Quand il y va de la vie personne n'épargne le travail. Quelques moments suffirent pour dégarnir d'herbe un espace d'environ vingt pieds de rayon. Le Trai>peur plaça les dames à une extrémité du diamètre, du coté d'où venait le v'ènt; en même tenais il dit à Middleton et à Paul d'envelopper avec les couvertures que possédait la troupe leurs robes légères et inflammables. Cette précaution prise, le vieillard s'approcha de l'autre extrémité de la ligne centrale; alors, prenant une poignée de l'herbe la plus sèche, il la plaça sur le bassinet de sa carabine, et y mit le feu en brûlant une amorce, puis, il jeta ce paquet emlirasé dans la niasse de broussailles qu'il avait devant lui, et se retira au centre de l'arène, attendant patiemment le résultat. Le subtil élément saisit avec avidité l'aliment qu'on lui offrait, et bientôt on vit errer au milieu du gazon des flammes fciurcliues, ainsi qu'on voit la langue des animaux ruminants se glisser dans l'herbe pour en cheiclier les portions les plus savoureuses. —Maintenant, dit le vieillard en levant un doigt et en riant à sa manière silencieuse, vous allez voir le feu combattre le feu ! Ah ! il m'est bien souvent arrivé de me frayer par ce moyen une route, uniquement pour m'éviter la peine de marcher à travers les hautes lierl,es. — Mais ceci ne nous sera-t-il point fatal? s'écria Middleton étonné; au lieu d'éviter l'ennemi, ne l'amènerez-vous pas plus près de nous? — Avez-vous donc la peau si tendre? votre grand-père l'avait plus dure; mais nous verrons le résultat, nous le verrons tous.
L'expérience du Trappeur ne le trompait pas; a mesure que le feu gagnait en force et en chaleur, il s'étendit de trois côtés, mourant de lui-même sur le quatrième point faute d'aliment; le mugissemem de la flamme eu annonçait la violence ; il dévora tout ce qui éiait devant lui, laissant le sol noir et fumant, beaucoup plus dégarni que si la faux y eût passé. La position des fugilit's eût encore été périlleuse si l'enceinte ne se fût élargie à mesure que l'incendie les entourait; iMis en £« rapprochant progressivement de
l'endroit où le Trappeur avait mis le feu, ils évitèrent la chaleur, et au bout de quelques instants les flammes commencèrent à s'éloigner sur tous les points, les laissant enveloppés d'un nuage de fumée, mais complètement à l'abri du torrent embrasé qui continuait à précipiter en avant ses vagues furieuses. Les fugitifs contemplaient le simple expédient du Trappeur avec cette espèce d'etonnemeut qu'éprouvèrent, dit-on, les courtisans de Ferdinand quand ils virent Colomb faire tenir son œuf debout; seulement ce
n'était pas l'envie, mais la reconnaissance qui les animait. C'est
merveilleux! s'écria Middleton, quand il vit le succès complet de l'expédient: une pareille pensée est un don du ciel. Vieux Trappeur, .s'écria Paul en passant les doigts dans sa chevelure touffue ; je croyais connaître quelque chose à la nature des forêts; mais vous venez véritablement d'arracher l'aiguillon d'une guêpe sans la toucher. — Tout va bien ! tout va bien ! répondit le vieillard qui, après le premier succès, parut ne plus songer à son exploit; maintenant préparez les chevaux. Que les flammes fassent leur œuvre pendant une demi-heure, et alors nous irons en avant; ce temps est nécessaire pour refroidir le sol ; car les chevaux tétons non ferrés ont le sabot aussi tendre que le pied nu d'une jeune fille.
Middleton etj'aul, qui couderaient cette délivrance comme une sorte de résurrection, attendirent patiemment le moment fixé par le Trappeur: leur confiance dans l'infaillibilité de son jugement était plus grande que jamais. Le docteur reprit ses tablettes un peu av.iriées par leur chute dans l'herbe courte soumise depuis à l'action des flammes, et se consola de ce malheur en notant assidûment les diverses vacillations d'ombres et de lumières qu'il lui plaisait de considérer comme des phénomènes naturels. Cependant le vétéran, sur l'expérience duquel tous se reposaient si implicitement, s'efforçait de reconnaître les objets dans l'éloignement à travers les vides que le vent pratiquait parfois parmi des masses de fumée. — Regardez par là, mes enfants, dit-il après un examen long et attentif, vos yeux sont jeunes, et plus perçants que les
miens néanmoins il fut un temps où un peuple sage et brave
me regardait comme ayant la vue bonne; mais ces. temps ne sont plus, et avec eux a disparu plus d'un ami fidèle et éprouvé. Hélas! si je pouvais introduire un changement dans les lois de la Providence... ce que je ne puis et ce qu'il y aurait blasphème à souhaiter, vu que toutes choses sont gouvernées par une sagesse su|)érieure à la faiblesse humaine... mais enfin s'il m'était donné d'introduire un changement, je demanderais que ceux qui ont longtemps vécu en amitié et en alVeclion, ceux qui ont prouvé qu'ils étaient faits pour être réunis, en s'exposant l'un |iour l'autre à plus d'une souffrance et à plus d'un péril, pussent prendre congé de la vie au moment où la mort de l'un ne laisse à l'autre que bien peu de motifs pour désirer de vivre encore. — Est-ce un Indien que vous a|iercevez? demanda l'iuipatieiit Middleton. — Peau rouge ou peau blanche, peu importe ; l'amitié et l'habitude peuvent attacher les hommes les uns aux autres aussi fortement et même plus solidement dans les bois que dans les villes. Voyez les jeunes guerriers des Prairies ; souvent ils .s'associent deux à deux, et consacrent leur vie au devoir de l'amitié; et ils tiennent exactement et fidèlement leur promesse: le coup de mort de l'un est ordinairement mortel à l'autre ! J'ai vécu solitaire la plus grande parlie de ma vie (si l'on peut appeler solitaire un homme qui a passé soi\anlr-iiix ans dans le sein de la nature, où il pouvait à tout moment ouvrir .=:i)n cœur k Dieu), et. néanmoins j'ai toujours éprouvé qu'il y avait du plaisir dans les rapports avec mes semblables, et qu'il était pénible de les rompre, pourvu que le compagnon de mon choix fût brave et honnête : brave, parce que dans les bois un camarade peureux ( et en même temps son regard tomba involontairementsur la personne du naturaliste absorbe), est sujet à rendre long un chemin court ; et honnête, parce que l'astuce est plutôt nu instinct de la brute qu'une qualité convenable à la raison d'un homme. — Mais l'objet que vous voyez... est-ce un Sioux? — Ce que deviendra le monde américain, et quand se termineront les machinations de ses habitants, le Seigneur seul le sait. J'ai connu de mon temps le chef qui dans le sien avait vu le premier Européen poser son pied pervers sur les régions d'York. Combien la beauté du désert a été défigurée en deux courtes générations ! Mes yeux se sont ouverts pour la première fois sur les rivages de la mer de l'Est ; et je me souviens que la première épreuve que je fis d'une carabine ce fut dans une marche depuis la maison de mon père jusqu'à la forêt, une marche telle qu'un bambin pouvait l'accomplir tl'un soleil à l'autre. Je frappai mon gibier sans aller contre les prétentions d'aucun homme qui se donnât nour propriétaire des bêtes des champs. La nature se déployait alors dans toute .sa gloire au sein de cette contrée niariti me, n'accordant .i l'avidité des colons qu'une étroite bande de terre entre les bois et l'Océan. Et où suis-je maintenant? si j'avais les ailes de l'aigle, elles se fatigiier.iient avant qu'un dixième de la distance qui me sépare de la mer fût franchi ; des vilb's et des villages, des fermes et des écoles, enfin tontes les inventions de l'honirne oeuvrent la surface du pays. Misérable et usé comme je semble, j'ai vécu cependant pour voir tout cela. — Que vous ayez vu plus d'un colon recueillir le miel même de la nature, dit Paul, c'est ce
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qui ne peut être et ne sera jamais rais en doute par un homme railonnabie. Mais voici Hélène, qui éprouve quelque inquiétude au sujet des Sioux; et maintenant que vous vous êtes étendu tout à Tolrc aise sur ces matières, si vous vouliez bien nous indiquer la ligne à suivre, l'essaim reprendrait son vol. — Pluit-il? — Je dis qu'Hélène n'est pas très rassurée, et comme la fumée commence à s'éclaircir dans la plaine, il serait prudent de nous remettre en route. — Le jeune lioinme a raison. J'avais oublié que nous nous trouvons au milieu d'un incendie furieux, et que les Sioux nous entourent cinnuie des loups affamés j,'uetlaut un troupeau de buffles. Mais, i|uand ma mémoire travaille dans mon yicutc cerveau et me rappelle des jours depuis longtemps passés, je suis sujet à oublier les affaires du moment. Vous avez raison, mes enfants, il est temps de partir, et c'est maintenant que se présente la difficulté réelle de notre position. 11 est facile de tromper la fureur d'un incendie, car ce n'est qu'un élément irrité ; et il n'est pas toujours diflicile de dépister un ours gris, car lacréature est tout à la fois éclairée et aveuglée par son instinct ; mais fermer les yeux d'un Teton éveillé, c'est une affaire qui exige plus de jugement, d'autant que sa méchanceté est appuyée do l'astuce.
Bien que le vieillard parfit comprendre les difficultés de l'entreprise, il s'occupa de la mettre à exécution avec aufant de fermeté que de pronifititude ; après avoir terminé la reconnaissance qu'avaient interrompue les mélancoliques excursions dosa pensée, il fit signe à ses compagnons de montera cheval. Leschevaux, qui étaient restés immobiles et treralilants au milieu des fureurs de l'incendie, reçurent leur fardeau avec une satisfaction évidente qui permit d'augurer favorablement de leur célérité future Le Trappeur invita le docteur à prendre sa propre monture, déclarant son intention d'aller à pied. — Je suis peu accoutumé à voyager avec les pieds des autres, ajouta-t-il, comme pour motiver cette otfre, et mes jambes sont fatiguées de ne rien faire. D'ailleurs, si nous rencontrons tout à coup une embuscade, ce qui est loin d'être impossible, le cheval sera eu meilleure condition de courir vite avec un homme sur son dos qu'avec deux. Quant à moi, que ma vie dure un jour de plus ou de moins, peu m'iniporte! Que les Tétons prennent ma chevelure, si c'est la volonté de Dieu; ils la trouveront composée de cheveux gris, et il est hors du pouvoir de Phomme de me priver des connaissances et de l'expérience qui les ont fait blanchir.
Comme cet arrangement ne trouvait d'opposition dans aucun de ses impatients auditeurs, la proposition fut acceptée saus mot dire. Le docteur , tout en marmottant quelques exclamations de regrets sur la perte d'Asinus, était beaucoup trop charmé de voir sa fuite secondée par quatre jambes au lieu de deux, pour hésiter longtemps; et en conséquence, au bout de quelques minutes, le chasseur d'abeilles qui, en de telles occasions, n'était jamais le dernier à parler, annonça d'une voix éclatante, que tout le monde était prêt. — Mainten!>nl', regardez du côté de l'est, dit le vieillard en s'avauçant le reSiier dans la plaine encore fumante; si vous voyez une nappe 3'uu blanc éclatant, brillant comme une plaque d'argent battu, à travers les vides de la fumée, c'est de l'eau. 11 coule de ce côté une magnifique rivière, et j'avais cru, il y a quelques instants, l'entrevoir; mais il m'est venu d'autres pensées, et je l'ai perdue de vue. C'est un fleuve large et rapide^ comme le Seigneur en a créé beaucoup dans ce désert; car ici la nature se montre dans toute sa richesse, les arbres seuls exceptés, les arbres qui sont à la terre comme les fruits à un jardin; sans eux rien ne peut cire agréable ou complètement utile. Ouvrez donc bien les yeux, et tâchez de découvrir cette nappe d'eau brillante, car nous ne serons en sûreté que lorsqu'elle coulera entre notre piste et ces malicieux Tétons.
Cette dernière déclaration suffit pour que tous lescompagnonsdu Trappeur cherchassent attentivement à découvrir la rivière désirée. A cet effet, la troupe s'avança lentement et en silence, car le vieillard avait fait suiitir la nécessité d'être circonspect en pénétrant dans les nuages de fumée qui se déroulaient sur la plaine en masses épaisses, surtout dans les endroits où le feu avait rencontré quelques mares d'eaux stagnantes. Us avaient déjà fait près d'une lieue de cette manière sans apercevoir la rivière qu'appelaient tous leurs va>ux. L'incendie continuait à exercer ses ravages dans l'éloi^jnemcnl; et pendant que le vent chassait les premières vapeurs , de nouvelles masses de fumée s'élevaient e', bornai(jutla vue. Le vieillard manifesta quelques symptômes d'inquiétude qui firent craindre à SCS compagnons que ses facultés exercées ne coiiimençassent à se triiubler dans ce labyrinthe obscur; enfin il s'arrêta tout à coup, et appuyant par terre la crosse de sa carabine , il sembla réfléchir à quelque objet qui était à ses pieds. Middletoii et les autres le joignirent, et lui diauandèrenl la cause de ci'tte halte. — Regardez ici, répondit le Trappeur en montrant dans un cMfouccment du terrain la carcasse nuililéi; et à demi ciiusumée d'un cheval; vous voyez ici un des efi'ets de l'incendie dans la Prairie. La terre est humide en cet endroit et le gazon y étaitplns élevé qu'ailleurs. Ce malheureux animal a été surpris couché. 'Vous voyez ses os, sa peau brûlée et crispée, et ses dents mises à nu; mille hivers n'auraient pu d<:ssécher un animal aussi complétemeiitque l'incendie l'a fail v.n une minute. ^ lit voilà quf^ aurait pu être notre destin , dit Middltton, si les
flammes nous avaient surpris dans notre sommeil! Mais peut-être n'était-ce que la carcasse d'un animal, car un cheval sans doute aurait fui 1 — Voyez-vous ces marques imprimées dans le sol humideî ce sont ses sabots qui les ont faites... et voici les traces d'un moccassin! Le maître de l'animal a fait tous ses efforts pour l'éloigner de ce lieu; mais il est dans l'instinct de ces créatures d'être peureuses et obstinées au milieu du feu. — C'est un fait connu. Mais iï l'animal avait un cavalier, où peul-il être? — Ah! voilà le mystère, répondit le Trappeur en se baissant pour examiner de plus près les signes empreints sur le sol. Oui, oui, il est minifesle qu'il s'est établi une longue lutte entre le cheval et son cavalier. L'homme a fait de grands efforts pour sauver sa monture. — Dites donc, vieux Trap- [leiir, interrompit Paul en montrant, à quelques pas de là, un endroit où le terrain était plus sec; dites plutôt qu'il y avait deux chevaux : car en voici encore un. — Le jeune homme a raison! Se peut-il que les Tetous aient été pris dans leurs propres filets! De pa reilles choses arrivent; et voilà un exemple pour tous les malfaiteurs, Mais regardez ici; voilà du fer; il y avait quelque invention des blancs dans le harnais de l'animal; c'est cela... c'est cela... une troupe de ces drôles a suivi notre piste dans la Prairie, pendant que leurs amis y mettaient le feu ; et voyez maintenant les conséquences; ils ont perdu leurs chevaux, et ils doivent s'estimer heureux si leurs àuies ne sont point en ce moment sur la route qui conduit au Paradis des Indiens. — Us pouvaient cependant employer le même expédient que nous , répondit Middleton pendant qu'ils s'approchafent lentement de l'autre carcasse qui se trouvait directement en travers de leur route. — Je n'en sais rien Tous les sauvages ne portent pas sur eux une pierre et un briquet; tous ne possèdent pas un vieil ami comme celui-là, ajouta le Trappeur en montrant son fusil; c'est un procédé bien lent que de faire du feu par le frottement de deux morceaux de bois, et dans cet endroit-ci l'incendie laissait peu de temps à la réflexion. Il y a quelques minutes à peine que lefeu a passé par ici; et il ne serait pas mal de regarder à nos amorces, non que je désire combattre les Tétons, à Dieu ne plaise ! mais s'il y a nécessité d'en venir aux mains , il est toujours bon de tirer le premier coup. — Ceci devait être un étrange animal , mon vieux, dit Paul en s'approcbant de la seconde carcasse; ce devait être là un singulier cheval ; il n'avait ni tète ni sabots. — Le feu n'a pas été oisif, répondit le Trappeur, les yeux attentivement fixés vers les endroits de l'horizon qu'il lui était possible de découvrir à travers les tourbillons de fumée. 11 ne lui faut pas grand temps pour rôtir un buffle tout entier, et réduire en cendres ses cornes et ses sabots. ..Fi donc, fi donc, vieil Hector ! permis au chien du capitaine de laisser voir son inexpérience; mais pour un limier comme toi, qui a vécu si longtemps dans les forêts avant de venir dans ces plaines, il est vraiment honteux, Hector, de montrer les dents devant la carcasse d'un cheval rôti, comme si tu voulais dire à ton maître que tu cis truuvéla piste d'un ours. — Je vous soutiens, vieux Trappeur , que ceci n'est point un cheval, à en juger soit par la peau, soit par les sabots. — Quoi! ce n'est pas un cheval, dites-vous'? vos yeux sont bons pour suivre le vol des abeilles jusque dans leur tronc d'arbre, mon enfant... Mais, Dieu me bénisse, le jeune homme a raison! Comment ai-je pu prendre pour la carcasse d'un cheval une peau de buffle, brûlée et crispée comme est celle-ci! Ah! mes amis, il fut un temps où, d'aussi loin que pouvait porter la vue, je vous aurais dit le nom d'un animal, et même sa couleur, son âge et son sexe. — Vous avez joui là d'un inestimable avantage, vénérable venator, dit le naturaliste attentif; l'homme qui peut dans un désert faire ces distinctions s'épargne bien des courses fatigantes, bien des recherches inutiles. Mais , dites-moi , l'excellence de voire vue vous permettait-elle de distinguer l'ordre ou le genus de ces animaux ? — Je ne sais ce que vous entendez par vos ordres de génies. — Non! interrompit le chasseur d'abeilles d'un ton un peu différent de celui qu'il prenait habituellement en s' adressant à son vieil ami; vous manifestez là, vieux Trappeur, une ignorance de la langue anglaise que je n'aurais pas attendue d'un homme de votre expérience et de votre esprit. Par ordre, le camarade entend di.stingucr s'ils vont jièleuiêie, comme un essaim d'abeilles qui suit sa reine, ou par liles, comme on voit souvent marcher les buffles dans la prairie. Quantau mot génie, certes, c'est un mot facile à coiuprendre et qui est dans la bouche de tout le inonde. Nous avons beaucoup de Génies au Congrès. Quand Paul eut terminé cette savante explication , il regarda derrière lui d'un air qui, interprété convenablement , voulait dire : Vous voyez , quoique je ne m'occupe pas .souvent de ces matières, que je ne suis pas un sot. Hélène admirait dans Paul tout autre cbo.se que sa science. Il y avait bien dans ce caractère franc, intrépide et mâle, accompagné de grands avantages personnels, tout ce (pi'il fallait pour éveiller ses sympathies, sans qu'elle eût besoin di; s'enquérir de la valeur intellectuelle de l'homme de son choix. La pauvre fille rougit comme une rose pendant que ses jolis doigts jouaient avee sa ceinture; et comme si elle eût désiré empêcher qu'on ne remarquât dans son ami une faiblesse sur laquelle II lui répugnait à elle-même d'arrêter sa propre pensée, elle se hâta de rompre la conversation en disant : — Ce n'estdonc pas un cheval après toulî — Ce u'csl ni plus ni moins que la peau d'un buffle, con-
LA PRAIRIE
tinua le Trajipenr; les poils sont en dessous; comme vous le voyez, le feu a passé à la surface ; mais la peau étant encore fraîche , les flammes n'ont pu avoir de prise. Il n'y a pas longtemps que l'animal a été tué, et il est possible que nous trouvions le reste à Quelques pas d'ici. — Soulevez un bout de la peau, vieux Trappeur, dit Paul du ton d'un homme qui croit avoir acquis une voix .nu chapitre; s'il reste encore un morceau de la bosse , il sera le bien-
venu.
Le vieillard rit de bon cœur à l'idée de son compagnon. Il mit le pied sous la peau et la sentit remuer. Puis tout à coup elle s'écarta, et il en sortit un guerrier indien, qui bondit et se mit sur ses pieds avec une agilité qui prouvait comijien il trouvait l'occasion pressante.
CBAPlïUE XXIV.
Un second coup d'œil fit reconnaître à tonte la troupe le jeune Paunie qu'elle avait déjà rencontré. Plus d'une minute fiitomployée à s'examiner mutuellement d'un regard de surprise sinou de défiance. Toutefois, l'étonnemcnt du jeune guerrier fut plus calme et plus di;î;ne que celui des hommes blancs dont il avait <ié|à fait l.t connaissance. Les yeux étincelants de l'Indien, que les plus grands périls n'eussent pu faire baisser, après avoir parcouru chacune de ces physionomies énii^rveillées, s'arrèlèretit avec une fermeté orgueilleuse sur le visage égileraent impassible du Trappeur. Celui qui le premier rompit Te silence , ce fut le docteur Battius qu'on entendit s'écrier: — Ordo, primates; gcniis, homme; sppcres, prairie! — Oui, oui, tout le secret est découvert, dit le vieillard secouant la tète en homme qui s'applaudissait d'avoir approfondi ie mystère de quelque difficulté épineuse. Ce jeune guerrier s'était caché dans l'herbe ; le feu l'a surpris pendant son sommeil , et ayant perdu sou «heval , il a été obligé de s'abriter sous la peau d'un buffle fraîchement tué. Ce n'était pas une mauvaise invention en l'absence de poudre et de pierre à fusil pour allumer un feu circulaire. Je vous a.ssure que c'est un jeune homme intelligent, et qu'il nous serait avantageux de l'avoir pour com(iagnon de voyage ; Je vais lui parler amicalement... Mon frère est de nouveau ie bienvenu, ajoutat-il en s'adressant à l'Indien dans sa langue; les Tetoiis Tout enfumé, le prenant pour un lapin.
Le jeune Paunie promena les yeux autour de lui , comme pour ■examiner le danger terrible auquel il venait d'échapper , mais il dédaigna de manifester la moindre émotion. Son front ,se contracta pendant qu'il répondait auTrappeur: — LesTetous sont des chiens, ^uand le cri de guerre des Paunies retentit à leurs oreilles, t(jute la nalion hurle. — C'est vrai. Les coquins sont sur notre piste , et je suis charmé de rencontrer, le tomahawk à la main, un guerrier qui ne les ;iime pas. .\tm frère veut-il conduire mes enfants dans son village? Si les Sioux suivent nos pas, nous l'aiderons à les combattre.
Le jeune Piiunie, avant de répondre à une question si importante, commença par promener un regard scrutateur sur chacun des étrangers. I! ue fit quant aux hommes qu'un examen rapide et qui parut ie satisfaire. Mais , comme à la première rencontre, son reg.ird resta fixé longtemps et avec admiration sur l'incomparable beauté d'Inez. Bien que ses yeux se reportassent un moment sur Hélène, ils revenaient presque aussitôt à la contemplation d'une créature qui lui offrait l'idéal d'un poète. Rien de si digne de récompenser lo courage et le dévouement d'un guerrier n'avait paru jusqu'à ce jour dans les Prairies. Mais, s'aperccvaut que ses regards embarrassaient et troublaient l'objet de son admiration , d b-s détourna, et posant sa main sur sa poitrine d'une manière expressive, il répondit modestement: — Mon père sera le bienvenu. Les jeunes hommes de ma nation chasseront avec ses fils; les chefs fumeront avec la Ic'e grise. Les filles des Paunies chanteront devant ses filles. — Et si nous rencontrons tes Tétons? demanda le Trappeur, qui dési'ait qu'on s'entendit clairement sur les conditions les plus importantes de celte nouvelle alliance. — L'ennemi des Loiigs- Couteaux sentira les coups du Paunie. — C'est bien. .Maintenant, tenons conseil , mon fr^re et moi, afin que nous ne prenions pas un chemin tortueux, maisque notre marche vers son village ressemble an vol des pigeons.
Le jeune Paunie fit un geste expressif d'assentiment, et suivit l'autre à quebiiics pas de là, afin que leur conférence ne fût pas interrompue par l'impatience de Paul et les distractions du naturaliste. Leur entri'lien fut court; mais il en ré.suUa un échange mutuel entre les deux parties contractantes, de tous les reiiseisnemenls né.essaires. Quand ils rejoignirent leurs compagnons, le vieillard fit connaître, de la manière suivante, une partie de ce qui s'était passe entre eux : — Je ne m'étais pas trompé ; ce jeune guerrier à la mine fiere et à l'air nidde , bien qu'un peu défiguré peutêtre par le tatouage, ce jeune homme nie dit qu'il est sur la piste des Tétons. La troupe dont il t'ait partie n'était pas assez forte pour attaquer ces démons qui sont venus en grand nombre chasser le buffle;
et on a expédié des coureurs au village des Paunies pour demander du renfort. L'intrépide jeune homne a suivi leur piste tout seul, jusqu'au moment où, comuie nous, il a été obligé de chercher un abri dans les grandes herbes. Mais il m'apprend en outre une nouvelle peu favorable, c'est que le nné M ihtori. au lieu d'eu venir aux mains avec l'ém'grant, est devenu son ami, et que les deux races, rouge et blanche, sont postées autour de cette plaine brûlante, pour consommer notre ruine. — Comment sait-il tout cela? demanda Middieton. — Plaît-il? — Comment sait-il que les choses se sont ainsi passées? —Comment? croyez-vousqu'il en soit ici comme dans l'intérieur des Etats, et qu'il soit besoin de vos journaux et de vos crieiirs des rues pour apprendre à un éclaireurce qui se passe dans les Prairies? Il n'est pas de commère bahillarde. allant de maison en maison médire de son prochain , dont la langue puisse propager une nouvelle aussi rapidement que le font ces hommes à l'aide de reconnaissances et de signaux compris d'eux seuls. C'est leur instruction àeux;et ce qu'il y ade mieux, c'est qu'ils l'acquièrent en plein air, et non dans les murs d'une école. Je vou> affirme eapifaine. que ce qu'il dit est vrai. — O"-*"* à cela, dit Paul, je suis prêt àen faire serment. - Vous le pouvez en conscience, mon garçon , vous le pouvez. Il déclare en outre que cette f>is-ci mes yeux m'ont fidèleraent servi , et que la rivière dont je vous ai parlé
est à euvirrm une demi-lieue d'ici Vous voyez que dans la
partie où nous sommes le feu a terminé ses ravages, et que nous serons cachés dans notre marche par la fumée. Il est également d'avis de faire disparaître notre piste en voyageant par eau. Oui , il faut absolument que non* mettions cette rivière entre nous et l'ennemi ; et alors , par la grâce du Seigneur, sans oublier bien entendu nos propres efforts, nous pourrons gagner levillage des Loups.
— [>es paroles ne nous feront jamais avancer d'un pas, dit Middieton. Partons.
Le vieillard fit un geste d'assentiment, et la troupe reprit sa marche. Le Paunie jeta sar peau de buffle sur son épaule et marcha en 'ète, tout en jetant de fiirtifs resirds derrière lui sur Inez qii ne s'en apercevait pas. Une heure suffit aux fugitifs pour atteindre les bords de la rivière. C'était l'un des nombreux affluents du Meschacehé. Elle n'était pas profonde, mais son courant était trouble et rapide. Les flammes avaient brûlé la terre jusqu'à la rive même; et les chaudes vapeurs de l'onde, se mêlant à la fumée de l'incendie qui continuait encore ses ravages, couvraient comme d'un manteau la plus grande partie de sa surface. Le Trappeur fit remarquer cette circonstance avec plaisir, et dit, touten aidant Inez à descendre de cheval sur la rive : — Les coquins se sont nui à eux-mêmes ! je ne sais si je n'aurai? pas moi-même incendié la Prairie pour obtenir l'avantage de cette fumée qui va dérober nos mouvements à tous les yeux; c'est une peine que ces drôles malfaisants nous ont épargnée. J'ai vu de mon temps recourir avec succès à ce moyen-là. Venez, madame, posez sur la terre votre pied délicat.... Rude épreuve pour une personne timide et élevée comme vous l'avez été. Hélas! à quelles souffrances n'ai-je pas vu exposées, an milieu des horreurs et des périls d'une guerre indienne , la beauté , la modestie , toutes les qualités et toutes les vertus réunies! Venez, il n'y a qu'un petit quart de mille d'ici à la rive opposée, et alors notre piste du moins sera interrompue.
Paul, qui pendant ce temps venait d'aider Hélène à descendre de cheval, jeta un coup d'œil soucieux sur l'aride nudité de la rive. Pas un arbre, pas un arbrisseau ; seulement çà et là un bouquet de faibles buissons qui eussent fourni à grand'peine une douzaine de liges de la grosseur d'une canne ordinaire. — Voyez-vous, vieux Trappeur, s'écria le chasseur d'abeilles mécontent, c'est très bien de nous vanter l'autre rive de ce courant d'eau ; mais à mon sens elle devrait être bonne, la carabine qui enverrait une balle de l'autre côté. — C'est vrai, c'est vrai, quoique je porte ici une arme qui, dans l'occasion, a fait son devoir à une distance tout aussi grande.
— Et votre intention est-elle d'envoyer Hélène et la comnagne du capitaine de l'autre côté, comme vous feriez d'un pro|eclile ; ou vous proposez-vous de les faire voyager entre deux eaux? — Cette rivière est-elle guéable? demanda" Middieton qui commençait également à considérer l'impossibilité de transporter sur le bord opposé celle dont l'existence lui importait plusque lasienne. — Quand les montagnes là-haut l'alimentent de leurs torrents, répomlit le Trappeur c'est, comme vous le voyez, une rivière large et rapide. Ce|iendant il m'est arrivé, de mon temps, de la traverser à pied sans me mouiller le genou. Mais nous avons les chevaux sioux; je vous certifie qu'ils nageront comme des daims. — Vieux Trappeur, dit Paul en passant ses doigts dans sa chevelure, comme il en avait l'habitude toutes les fois qu'une difficulté quelconque venait l'embarrasser, il fut un lenips où je nageais comme un poisson, ei en cas de besoin je puis le faire encore, n'importe la saison; mais je doute que voi'is obteniez d'Hélène de se tenir à cheval, avec cette eau lourbilloniiant devant elle comme si elle tournait la roue d'un moulin. — Le jeune homme a raison. 11 nous faut recourir à notre industrie.
Ce disant, il coupa court à cet entretien, se tourna vers le Paunie et lui expliqua la difficulté qui se présentait à l'égard des dames.
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
Le jeune guerrier écouta d'un air grave, puis jetant par terie la peau de buffle qu'il portait, il se mit sur-le-ciiamp à l'œuvre, aidé de rinlelIlKent vieillard, liiciilùl, à l'ai le de courroies de peau de daim dont tous deux dtaierit amplement munis, et de quelunes baguettes, ils donnèi'cnlau cuirdu buffle la forme d'un parapluie ou d'un parachute renverse. Quand cet appareil simple et naturel fut terminé, on le plaça sur l'eau, et l'Indien fit signe que la barque était |irète à recevoir son chargement, liiez et llélène hésitèrent à se couder à un esquif d'une con.struction aussi frêle; de leur côté Middielon et Paul ne consentirent à les y laisser entrer qu'a|irès s'être as&urés par leur projire expérience que l'embarcation était capable de .soutenir un poids beau oup plu.s considérable. — Maintenant le Paunie servira de pilote, dii le Trappeur; ma main n'est pas aussi sûre qu'elle l'était autrefois ; mais il a des forces et une adresse à toute épreuve; abandonnez tout à la prudence du Paunie.
L'amant et l'époux ne pouvaient guère faire autrement ; force leur fut donc de rester spectateurs profondément intéressés mais passifs de ce singulier mode de navigation. Le Paunie, entre les
Tachéchaaa, la Biche des Dahcolahs.
trois chevaux, choisit d'un coup d'œil celui de Mahlori, et s'élançant sur son dos, il entra dans la rivière. Erifonçint la pointe de sa lance dans la peau, il maintint le léger esquif contre le courant, et lâcha enfin les rênes à son coursier : le bateau, le cheval et le cavalier s'avancèrent hardiment an milieu des ondes. Middieton et Paul, également à clieval, suivaient la barque d'aussi près que la prudence le pe mettait. De cette manière le jeune guerrier conduisit sa précieuse cargaison saine et sauve sur la rive opposée, sans le plus léger inconvénient pour les p^ssagi res, et avec un aplomb et une célérité qui [irouvaieiit (|ue cette opération était familière au cavalier comme à sa monture. Quand on eut gagné le rivage, le jeune Indien démonta son appareil, jeta la peau sur son épaule, plaça les baguettes sous son bras et rebroussa chemin pour faire passer de la même manière le reste de la trou|ic. — Maintenant, ami docteur, dit le vieillard quand il vit l'Indien plonger de nouveau son cheval au milieu des eaux, je vois qu'il y a de la loyauté dans cet homme rouge. C'est, par ma foi, un gaillard de bonne mine et qui a l'air honnête ; mais les vents du ciel ne sont pas plus trompeurs que ces sauvages, quand une fois le diable s'est emparé d'eux. Si le Paunie avait été un Teton, ou l'un de ces malfaisants Mirigos qui venaient rôder dans les forêts de lYork, il y a quelque soixante ans, au lieu de revoir son visage, c'est son dos que nous
aurions aperçu. J'ai eu quelques soupçons quand je l'ai vu choisir le meilleur cheval ! car avec celte bête-là, il lui était aussi facile de nous quitter qu'il l'est à un pigeon agile de se séparer d'une troupe de corbeaux. Mais vous voyez que c'est un loyal garçon ; une fois que vous vous êtes fait l'ami d'un nom 'ne rouge, il est à vous aussi long-
Cœur-Dur, chef des Paunies-Loups.
temps que vous agissez loyalement avec lui. — A quelle distance croyez-vous que nous soyons des sources de cette rivière ? demanda le docteur Battius dont les regards erraient, avec une effrayante expression d'incertitude, sur les flots agités. — Je vous en donne ma parole, vos jambes seraient fatiguées avant d'avoir pu remonter son cours dans les Montagnes Riclieuses.
Le naturaliste médita profondement. Le digne homme avait vu le danger de traverse la rivière, par une méihoJe aussi simple, s'accroître si rapidement à ses yux, qu'en ce moment il ne se proposait pas moins que de tourner le fleuve pour échapper à la nécessité de le franchir. On sait comme la peur est ingénieuse à se créer de pitoyables arguments et à les défendre. Le digne Obed, ayant examiné la question sous toutes ses faces avec une diligence recommandab'e, venait d'arriver à cette consolente conclusion , qu'il y avait presque autant de gloire à découvrir les sources inconnues d'une rivière aussi considérable, qu'à enrichir d'une plante ou d'un insecte le catalogue des savants. Ln ce moment le Paume touchait au rivage : le vieillard s'assit le plus tranqiiillemenl du monde dans l'esquif de peau dès qu'il fut prêt à le recevoir, et après avoir soigneusement placé M'Ctor entre ses jambes, il lit signe au docteur d'occuper la troisième place. Comme on voit un éléphant essayer la solidité d'un pont, avant de s'y confier tout entier, le naturaliste posa un pied sur le frêle esquif, puis le retira au moment où le vieillard croyait qu'il allait s'asseoir. — Vénérable vcnator, lui ditil d'un ton dolent, ce b.iteau est ce qu'il y a au monde de moins scientifique. Vi} moniteur intime m'avertit de ne pas m'y fier. — piaitil? — Je n'aime pas cette manière de faire des expériences sur les fluides. L'esquif n'a ni forme ni proportions. — Il n'est pas aussi bien tourné que certains canots d'écorce de bouleau que j'ai eu occasion de voir; maison peut prendre ses aises dans un vvigwam aussi bien que dans un palais. — Il est impossib'c qu'une barque construite d'après des principes aussi contraires à la science
LA PRAIRIE
soit sûre, Ce bateau , -vénérable chasseur , n'atteindra jamais l'autre bord. — Vous avez été témoin de ce qu'il a pu accomplir. — Oui ; mais c'était une heureuse anomalie. Si l'on prenait les exceptions pour règles, la race humaine serait promptement plongée dans les abîmes de l'ignorance. Vénérable Trappeur , cet appareil auquel vous voulez confier votre vie est, par rapport aux inventions régulières, ce qu'est un lusus natures dans le catalogue de l'histoire naturelle... un monstre!
Combien de temps encore le docteur Battius eût-il prolongé cette conversation, c'est ce qu'il serait difficile de dire. Mais, heureusement pour la patience du vieillard, au moment où le naturaliste prononça le dernier mot , il s'éleva dans l'air un bruit qui semblait servir d'écho à l'idée même qu'il exprimait. Le jeune Paunie, qui attendait avec patience la fin de cette incompréhensible discussion, leva la tète et prêta l'oreille à ce cri inconnu, comme un cerf à qui les vents auraient apporté l'aboiement lointain des limiers. Mais le Trappeur et le docteur comprirent un peu mieux la nature de ces sons extraordinaires. Ce dernier reconnut la voix de son fidèle Asinus, et il allait se précipiter et gravir la rive avec toute l'anxiété d'une vive alTection , lorsque A^inus lui-même apparut à quelque distance, accourant au grand galop, pendant que le brutal Weucha qui le montait, pressait sa marche et lui faisait prendre cette allure extraordinaire. Les yeux du Teton et ceux.,des fugitifs se rencontrèrent. Le premier fit entendre un long et perçant hurlement dans lequel se mêlaient , d'une manière effrayante , l'accent du triomphe et celui de l'alarme. Ce signal mit fin à la discussion sur les mérites de l'esquif, et le docteur s'élança auprès du vieillard avec autant de célérité que si un nuage artificiel eût été miraculeusement écarté de ses yeux. L'instant d'après, le coursier dujeune
Paul Hover.
Paunie luttait avec efTort contre le torrent. Toute la vigueur du cheval était nécessaire pour mettre les fugitifs hors de la portée des fliches dont l'air fut sillonné en un clin d œil. Le cri de Weucha avait amené au rivage cinquante de ses camarades ; heureusement que parmi eux il ne s'en trouvait pas un seul à qui son rang donnât le privilège de porter un fusil. Mais la moitié du courant n'était pas lïancbie que Mabtori se montra sur la rive, et une décharge d'armes à feu, qui ne fit aucun mal. annonça la rage et le résappointement du chef. Plus d'une fois le Trappeur leva sa carabine , et autant de fois il la ramena dans sa première position sans faire feu. Les yeux du guerrier Paunie étincelaient comme ceux du cougar, à la vue de ses nombreux ennemis, et il répondit à l'efTort impuissant de
leur chef en agitant la main d'un air de mépris, et en poussant le cri de guerre de sa nation. Ce défi ne pouvait être enduré. Les Tétons s'élancèrent tous à la fois dans les flots , et la rivière se couvrit de chevaux et de guerriers. Ce fut alors une lutte terrible pour gagner le rivage ami. Les chevaux des Dahcotahs n'étaient pas, comme ceux du Paunie, fatigués par des efforts antérieurs , et n'avaient que leur cavalier à porler. La marche des Indiens dépassait donc de beaucoup en vitesse celle des fugitifs. Le Trappeur, qui comprenait parfaitement le danger de la situation , reportait ses yeux, avec calme, des Tétons sur son auxiliaire indien, afin d'examiner la résolution de ce dernier. Mais au lieu de tùanifester la moindre crainte, le front contracté du jeune guerrier ne laissait apparaître qu'une ho- tilité résolue. Faites-vous grand cas de la vie ami docteur? demanda le vieillard avec un calme tout philosophique. — Non pas pour elle-même, répondit le naturaliste en aspirant dans le creux de sa main un peu d'eau pour se rafraîcliir le "osiermais j'y tiens exlrêmement en ce sens que l'histoire de la nature est proi'jndément intéressée à mon existence. Conséquemment...
Avec la pointe de sa lance, il dirigea le frêle esquif.
Oui ! c'est bien là en efTa 1 histoire de la nature , et c'est un sentiment bas et lâche !... La vie est aussi précieuse à ce jeune Paunie qu'à aucun gouverneur des Etals, et il pourrait la sauver, ou du moins conserver quplque chance en nous abandonnant au courant du fleuve; et pourtant vous voyez qu'il tient à sa parole en homme de cœur et en guerrier indien. Pour moi, je suis vieux et prêt à subir le sort qu'il plaira au Seigneur de m'assigner; et je ne pense pas que de votre côlé vous soyez d'une grande utilité au genre humain. C'est une hunte criante , pour ne pas dire un péché , que de laisser un jeune homme accompli perdre sa chevelure pour deux êtres aus-i insignifiants que nous. Je suis donc d'avis, pourvu que vous l'ayez comme agréable, de dire à ce garçon qu'il songe à son propre salut et nous lai-se à la merci des Tétons. —Je repousse la proposition comme répugnant à la nature et trahissant les intérêts de la science , s'écria le naturaliste alarmé Notre navigation est miraculeuse, et cette admirable invention fonctionne avec une facilité si étonnante que dans quelques minutes nous toucherons l'autre rive.
Le vieillard le regarda quelque temps avec attentioii, et dit en secouant la tète : — Bon Dieu , ce que c'est que la peur ! elle transforme soudain. les créatures et les objets de ce monde. Bon Dieu bon D eu ! ce que c'est que la peur !
Mais l'intérêt toujours croissant de la situation mit fin au débat. Cependant les chevaux des Dahcotahs avaient atteint le milieu du courant , et déjà leurs cavaliers remplissaient l'air de hurlements de triomphe- Tout-à-coup , Mlddlelon et Paul, qui avaient conduit les dames dans un petit taillis , reparurent au bord du fleuve, la carabine à la main. — A cheval ! à cheval ! s'écria le Trappeur dès qu'il les aperçut; montez à cheval et fuyez , si ces jeunes femmes vous