CHAPITRE Vil
A l'orage que nous avons décrit succédèrent deux ou trois jours d'un temps magnifique , pendant lesquels Lionel ne revit plus son compagnon de voyage. Job s'était attaché à l'officier anglais, comme seul capable de le protéger contre les mauvais traitements et les injures delà soldatesque et il lui témoignait une touchante confiance. Par l'ordre exiirès du major, Menton remplit auprès de l'idiot les fonctions de maître de la garde-robe et lui fit subir une métamorphose presque complète.
Les plaisirs de la saison , la beauté de l'atmosphère , la société de ses jeunes cousines firent promptement oublier à Lionel la scène à laquelle il avait assisté.
Pohvarth lui épargnait tous les soins domestiques et contribuait à dissiper la mélancolie qu'on avait parfois remarquée sur son front. Tous deux faisaient leur société habituelle d'un officier irlandais nommé Mac Fuse, qui avait servi dans leur régiment en Angleterre, et qui commandait à Boston une compagnie de grenadiers.
Cet homme avait naturellement le goût très-fin, quoiqu'il fût dénué de cette science culinaire qui distinguait Polxvarth à un si haut degré. Il était capable d'en apprécier le mérite, aussi le conviait-on souvent au festin que préparait le soir l'officier d'infanterie légère. Nous allons voir les trois amis rassemblés autour d'une table bien garnie dont la belle ordonnance annonçait l'intervention d'un gastronome eonlommé.
— Enfin, dit Polxvarth en continuant de traiter son sujet favori, on peut vivre partout pourvu qu'on ait bonne nourriture , la toilette ne vient qu'après. L'alimentation est la seule chose indispensable que la nature ait imposée au monde animal, et, selon moi, tout homme est dans l'obligation de se tenir pour content quand il a la possibilité de satisfaire son appétit. Capitaine Mac Fuse, passez-moi une tranche de cet aloyau, coupée mince?
— Qu'importe la manière dont on coupe un morceau de viande, si l'on se boine à vouloir satisfaire son appétit? dit le capitaine de grenadiers avec un léger accent irlandais.
— Il faut seconder la nature, répondit Pohvarth, qui regardait toujours les banquets comme une chose sérieuse , une tranche coupée dans le sens des fibres s'avale et se digère plus aisément : deux considérations très-imiiortaiites pour des militaires , car ils n'ont pas de temps à perdre , surtout avec un général comme Gage , qui exécute chaque jour de nouveaux exercices.
— Il est vrai que depuis quelque temps les manœuvres , les marches , les contremarches se multiplient d'une façon alarmante , au granil désespoir de Pohvarth, qui laisse à la bataille une partie de son embonpoint. Userait possible que le général appréhendât un soulèvement des Américains.
— Qu'en pensez-vous, maître Selh Sage? dit le capitaine d'infanterie légère.
L'homme auquel il s'adressait était debout , une assiette à la main , les yeux b.iissés vers le parquet, (tétait le iiropriélaire de la maison où Lionel avait élu domicile. Il avait envoyé sa famille à la campagne sous prételle que la ville n'iill'rait plus assez de ressources; mais il était resté pour surveiller sa propriélé et servir les hôtes. Ce personnage réunissait les qu dites iiliysiques et morales qui caractérisent la plupart de ses compatriotes. Il était d'une taille au-dessous de la moyenne, grêle, gauche , anguleux , mais parfaitement proportionné. Ses yeuv noirs, scintillants annoneaient de l'intelligence et de la finesse; mais le reste de sa physionomie était d'autant plus triste qu'il avait les traits j.iunes et maigres.
Itrusquemcnt interpellé par Pohvarth , il répondit avec la réserve qui ue l'ubundounait jamais;
LIONEL LINCOLN
— Que sais-je?
— Mais enfin, dit Mac Fuse, vous qui avez l'esprit inventeur, croyez-vous que vos compatriotes crient avant île se battre?
m — Les rats se b^ittent quaml ils sont serrés de près jiar les chats.
R — Mais les Américains se considèrent-ils comme serrés de près ?
— Sans doute, capitaine ; l'acte du timbre et l'impôt sur le llié ont mis le pays dans une grande perturbation, mais j'ai toujours pensé qu'en définitive les gens qui ne faisaient pas de billets et qui s'en tenaient aux aliments du sol , trouvaient moyen d'éluder la loi.
— Vous ne voyez donc pas f;rand mal , s'écria le capitaine de grenadiers, à ce qu'on vous demande un surcroît de taxes pour entretenir en bon état l'équipage d'un militaire comme moi, qui combats au besoin pour vous?
— Je suppose , capitaine , que nous aimerions mieux combattre au besoin nous-même , sans avoir pourtant envie de batailler mal à propos.
— Mais quelle est votre opinion sur le comité de salut public qu'on a formé, sur ces hommes qui s'intitulent fils de la liberté, sur ces fantassins qui amassent des munitions et font de si formidables préparatifs? Se figurent-ils, honnèle Seth , qu ils efl'rayeront des soldats anglais au son du tambour, et s'amusent-ils à jouer à la guerre comme des écoliers en récréation?
— Je présume , repartit Seth avec une imperturbable gravité , qu'ils agissent très-sérieusement et qu'ils sont disposés à tout.
— A quoi? demanda l'Irlandais, à forger les chaînes avec lesquelles nous les garrotterons?
— Quand on réfléchit qu'ils ont brûlé les timbres , qu'ils ont jeté les caisses de thé à la mer, et qu'ils se gouvernent eux-mêmes, on doit en conclure que leurs résolutions sont bien arrêtées,
Lionel et Polwarth se mirent à rire aux éclats.
— Vous ne paraissez pas vous entendre avec notre hôte , capitaine Mac Fuse, dit le major. Vous savez, monsieur Sage, que des renforts considérables sont dirigés sur les colonies, et en particulier sur Boston?
— Oui , monsieur, il parait que telles sont les intentions du gouvernement.
— Et quel en sera le résultat?
Seth rêva un moment et répondit :
— Comme le pays est engagé très-avant dans cette affaire , il y a des gens qui croient que si les ministres ne lèvent pas le blocus du port , le peuple s'en chargera.
— Savez-vous, dit gravement Lionel, qu'une pareille tentative mènerait droit à la guerre civile?
— Oui, reprit Sage. Il est prudent de prévoir des troubles.
— Et vous vous imaginez, monsieur, qu'on ne les conjurera pas par tous les moyens qui sont au pouvoir d'une nation ?
— Le seul moyen, reprit Selli avec calme , c'est d'ouvrir le port et de renoncer à la lave. Pour obtenir cis concessions , il y a plus d'un homme à boston qui donnerait tout le sang de ses veines.
La conversation fut suspendue par l'entrée subite de l'ordonnance du capitaine Mac Fuse.
— Qu'est-ce, Doyne, s'écria celui-ci, quelle circonstance me vaut l'honneur de votre visite?
L'ordonnance, dont la grande taille remplissait tout l'appartement, prit l'attitude respeclucuse d'un militaire pour répoudre à l'oflicier.
— L'ordre est donné de faire mettre tout le régiment en bataille une demi-heure après la retraite , et de se tenir prêt à marcher.
Les trois officiers se levèrent à celte nouvelle.
— Une marche de nuit! s'écria Mac Fuse, fi donc! Les compagnies seront endormies et ne se tiendront pas sur leurs jambes. Gage devrait s'arranger pour ne pas contraindre des hommes à faire le service après un pareil festin.
— Cet ordre extraordinaire n'a pas été donné sans motif, dit Lionel ; si quelque détachement sort ce soir de la ville, je m'y joindrai en qualité de volontaire, car je tiens à connaître l'élat du pays.
— Il est cerlain que nous marcherons ce soir, dit le vieux sergent d'ordonnance. Les officiers d'état -nii'jor savent seuls quelle route nous prtndrons. Mais quelques soldats présument que nous irons du côté des collèges.
— Qui peut leur avoir donné cette opinion? demanda le capitaine de grenadiers.
— Un des hommes qui viennent de rentrer nous a dit qu'il avait vu de ce côté des patrouilles de cavalerie.
— Tout cela confirme mes conjectures, s'écria Lionel. Il y a un homme qui peut actuellement nous rendre un service important. Meriton , faites-moi venir Job.
— Il était là tout à l'heure , monsieur j mais on vient de l'appeler, et il est parti.
— En ce cas , appelez M. Sage.
— Il vient aussi de disparaître.
— La curiosité les aura entraînés vers les casernes, oii le devoir vous appelle, messieurs, dit Lionel Lincoln. Je vais terminer une petite affaire , et je vous rejoins dans une heure ; vous ne vous mettrez pas en marche auparavant.
Aussitôt Lionel prit ses armes , mit son manteau sur le bras de Me-
nton , et faisant ses excuses à ses hôtes , il sortit avec la précipitation d'un homme qui sentait qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Mac Fuse s'équipa tranquillement; mais sa patience fut rudement mise à 1 épreuve par Polwarlb, qui avant de s'éloigner donna des ordres réitères pour serrer les reliefs du festin.
— Serez-vous toujours épicurien ? s'écria l'Irlandais. Un soldat devrait donner aux anachorètes l'exemple de la mortification. On croirait que vous avez été pris au dépourvu , tandis qu'il m'est démontré que vous étiez instruit d'avance de l'expédition qui se prépare.
— Moi! s'écria Polwarth ; aussi vrai que j'espère dîner encore , je ne le savais pas plus que le moindre caporal de l'armée. Pourquoi vous figurez-vous qu'il en est autrement ?
— Un homme qui sert depuis vingt-cinq ans , répondit Mac Fuse , devine tout d'après les moindres indices. Ne vous ai-je pas vu de mes propres yeux faire tout à l'heure d'amples provisions, cl ne sais-je pas que lorsqu'une garnison remplit ses greniers, c'est qu'elle s'attend à un siège ?
— J'''' f'"' honneur au régal du major, répondit Pohvarlh ; mais loin d'avoir montré un appétit extraordinaire , je serais presque en état de recommencer. Monsieur Merilon , je vous prierai de faire remettre à mon planton cette pièce de gibier. Comme la marche ne peut être longue, ajoutez-y une langue, un poulet , un peu de ragoût, que nous ferons réchaufi'er dans une ferme... II faudra prendre aussi celte pièce de bœuf, Lionel aime beaucoup la viande froide... Vous y joindrez encore le jambon : il se conservera mieux que toute autre chose, si notre marche se prolonge. Ensuite... je crois que cela suffira.
, — Ma foi ! s'écria Mac Fuse , vous auriez dû être commis aux vivres. La nature vous avait créé pour une intendance.
— Riez tant que vous voudrez , mon cher Mac , repartit Polwarth , vous me remercierez quand nous ferons halte pour déjeuner. A présent je suis a vous.
En sortant de la maison il ajouta :
— J'espère que Gage se propose seulement de pousser une reconnaissance pour protéger nos fourrages et assurer nos approvisionnements. L'exécution de ce projet aurait de bons résultats , et l'on pourrait s'arranger pour enlever les meilleures denrées du marché au profit de l'infanterie légère.
— On veut (leut-êtrc disputer aux colons quelque mauvais canon de fer qui coûtera la vie à celui qui l'allumera, répondit cavalièrement Mac Fuse. Quant à moi , s'il faut absolument combattre ces indigènes, je serais d'avis de les laisser se faire un arsenal convenable, pour que les choses se passent militairement. D.ins la position actuelle, en ma qualité de soldat et d'Irlandais , j'ai honte d'ordonner à mes hommes de tirer sur des paysans dunt les armes ressemblent moins à des fusils qu'à de vieux tuyaux de conduite. Que pensent-ils faire avec une demi-douzaine de canons dans la lumière desquels on fourrerait la tèle , et dont la gueule est à peine assez large pour laisser passer une bille?
— Ils OUI plus d'avantages que vous ne pensez , dit Polwarth tout en marchant à grands pas : une bille suffit pour mettre un homme hors d'état de diner ; et si les colons sont moins bien équipés que nous , par compensation ils disposent des subsistinces.
-^ Ja ne veux pas vous contredire, reprit le capitaine de grenadiers; mais je soutiens qu'il existe une différence matérielle entre un soldat et un boucher, quoique tous deux s'occupent de détruire. Je blâme cette expédition secrète, si elle n'a pour but que de priver les pauvres diables que nous allons combattre des moyens de nous résister dignement.
— ^^ Ce sont des sentiments généreux sans doute; mais, après tout, l'obligation de se nourrir est imposée à tout homme ; et si on permettait à nos adversaires d'avoir des armes , nous nous exposerions à périr d'inanition; c'est un devoir de les leur enlever.
— Je soutiens le contraire , s'écria Mac Fuse ; l'infanterie légère à laquelle vous appartenez est un corps de maraudeurs qui songe d'abord à ne manquer de rien; mais les grenadiers du régiment royal irlandais aiment mieux trouver en campagne des hommes que des bestiaux.
Mac Fuse commençait à s'animer, et Polwarth , malgré son bon naturel, aurait fini par lui riposter avec aigreur, si leur arrivée à la caserne n'avait coupé court à la discussion.