‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 62 sur 253 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

A vingt pas de leurs prisonniers, les Tétons s'arrêtèrent, et leur chef fit signe au vieillard de s'approcher; celui-ci obéit, en laissant pour adieu au jeune Paunie un regard expressif que l'Indien comprit, et qui n'était qu'une nouvelle assur.ince de ne rien oublier. Dès que Mahtori vit le Trappeur arrêté à quel(incs pas de lui, il étendit le bras, et posant une main sur l'épaule du vieillard altenlif, il le regarda un moment comme pour pénétrer jusqu'au fond de ses plus secrètes pensées. — Un Visage paie est-il né avec deux langues? deraanda-t-il, lorsqu'il vit que, comme d'habitude, le Trappeur était aussi peu intimidé par son regard menaçant que par les appréhensions de l'avenir. — La loyauté n'est pas dans la couleur de la peau. — C'est vrai : maintenant, que mon père m'écoule. Mahlori n'emploie qu'une langue, la tète grise en a un grand nombre i il est possible qu'elles soient toutes droites et aucune fourchue. Un Sioux n'est qu'un Sioux, mais un Visage pâle est tout; il peut parler au Paume, au Konza : et il peut aussi parler à son peuple. — Oui, il y a dans les Etablissements des savants qui peuvent faire |ilus encore; mais à quoi cela sert-il? le Maître de la vie a une oreille pour tout langage. — La tète grise a mal agi ; le vieillard a dit une chose quand il en pensait une autre; il a regardé devant lui avec ses yeux, et derrière lui avec son esprit; il a fait galofier trop vite le cheval d'un Sioux ; il a été l'ami d'un Paunie, et l'ennemi de mon peuple. — Teton, je suis votre prisonnier, agissez comme il vous plaira. — Non, Mahlori ne vent pas rougir des cheveux blancs; mon père est libre, la Prairie lui est ouverte de tous côtés. Mais avant que la tète grise tourne le dos aux Sioux, qu'il les regarde attentivement, afin de pouvoir dire à sou graud chef ce que vaut un Dahcotah. — Je ne suis pas presse de partir, Teton : sous cette tète grise vous voyez un homme, et non une l'emnie; je ne m'essoiifUerai donc pas à courir pour aller dire aux nations des Prairies ce que font les Sioux, — C'est bien. Mon père a fumé avec

les chefs dans un grand nombre de conseils , répondit Mahtori qui se crut alors assez sûr de la bienveillance de son interlocuteur pour en venir à son but, Mahtori parlera par la bouche de son ami et de son père: un jeuneVisagepAle écoutera quand un vieillard desa nation ouvrira la bouche. Allez, mou père rendra digne d'une oreille blanche les paroles d'un pauvre Indien. — Parlez à haute voix ! dil le Trappeur qui comprit sur-le-champ à travers ses expressions métaphoriquesoùle Teton voulait en venir; parlez, mes jeunes hommes écoutent. Maintenant, capitaine, et vous aussi, mon ami le chasseur d'abeilles, préparez-vous à recevoir les diableries de ce sauvage avec le cœur du guerrier blanc. Si vous vous sentez défaillir à ses menaces, jetez les yeux sur ce noble Paunie, dont le temns est mesuré avec une main aussi avare que celle du marchand des villes qui cède les fruits du Seigneur grain à grain, afin de satisfaire sa convoitise. Un seul regard jeté sur ce jeune homme suffira pour vous donner de la résolution. — Mon frère s'est trompé de sentier, interrompit Mahtori avec une douceur qui montrait combien il s'attachait à ne rien dire qui pût blesser l'interprète. — Le Dahcotah vont sans doute parler à mes jeunes hommes? — H leur [larlera quand il aura chanté à l'oreille de la fleur des Visages pAles. — Que le Seigneur pardonne à ce fieffé scélérat ! s'écria le vieillard en anglais; ces créatures douces, jeunes, innocentes... Mais des paroles (luresne serviraient de rien... Que Mahtori ouvre la bouche. — Les femmes et les enfants doivent-ils entendre la sagesse des chefs? Entrons dans la hutte, et parlons tout bas.

En achevant ces mots, le Teton fit un geste expressif et lui montra une tente à l'extérieur de lai|uelle on avait jieint en vives couleurs l'histoire d'un des exploits les plus hardis et les i>lus honorables du chef; cette tente était placée à quelque distance des autres, comme pour indiquer l'importance du nuiître. Le bouclier et le carquois suspendus à l'entrée étaient plus riches que de coutume, et on y voyait un fusil, arme encore privilégiée parmi les Indiens de cette tribu. Sous tous les autres rapports, cette demeure avait une apparence de pauvreté. Les ustensiles de ménage étaient moins nombreux et plus simples que ceux des huttes les pins vulgaires, et on n'y apercevait aucun de ces produits de la civilisation qui ont tant de prix aux yeux des sauvages. Toutes ces snperfluilés, le chef, après les avoir acquises, les avait généreusement distribuées à ses subordonnés, en échange d'une intluence qui le rendait maître de leur vie et de leurs personnes. Le vieillard, obéissant au geste du chef, prit le chemin de cette demeure à regret et d'un pas limt. Mais d'autres personnes encore plus intéressées au résultat de la conférence ne trouvaient pas aussi facile de comprimer leurs appréhensions Les yeux inquiets et les oreilles jalouses de Middielon lui en avaient appris assi'z pour remplir son âme des plus horribles pressentiments. Par un cfTort incroyable il parvint à se dres.ser sur ses pieds, et cria au Trappeur qui s'éloignait ; — Je vous en conjure, vieillard, si l'amour que vous portiez à mes [larents n'était pas seulement ea paroles, ou si l'amour que vous portez à votre Dieu est celui d'un chrétien, gardez-vous de prononcer une syllabe qui puisse blesser l'oreille de l'innocente créature...

Epuisé par ses douleurs physiques et intellectuelles, il retomba comme une masse inanimée, et resta gisant dans la complète immobilité de la mort. Mais Paul continua le di.scours à sa manière : — Dites donc, vieux Trappeur, s'eciia-t-il s'efTorçant en vain de faire avec le bras un geste de menace, si vous allez servir d'interprète, faites résonner à l'oreille de ce damné sauvage les paroles que doit pronoiicer un homme civilisé et que doit entendre un sauvage. Dites-lui de ma part que s'il articule le moindre mot incivil en s'adressaut à la jeune fille appelée Hélène Wade, je le maudirai à mon dernier soupir; je prierai pour que tous les bous chrétiens du Kentui kj le maudissent, assis et debout,, en mangeant et eu buvant, au aombat, à la prière ou aux courses de chevaux, chez eux et hors de chez eux, l'été, l'hiver, au printemps; en un mot, je., oui, je reviendrai le poursuivre après ma mort, si l'ombre d'un Visage pâle peut sortir d'un tombeau creusé par les mains d(is Peaux Rouges!

Ayant ainsi exhalé la plus terrible imprécation qu'il pût imaginer, force lui fut d'attendre le résultat de sa menace, av(;c toute la résignation calme qu'on peut supposer à un homme des frontières dans cette situation désespérée... Middleton, un peu remis de son épuisement, fut obligé de calmer l'einporlement de son compagnon, en lui faisant remarquer l'inutilité de ses imprécations, et le danger de hâter la catastrophe en irritant le ressentiment d'une race d'hommes farouches et sans frein dans leurs moments les (dus pacifiques.

Cependant le Trappeur et le chef sioux continuaient à s'avancer vers la tente. Le premier avait épié, avec une anxiété pénible, l'expression des yeux dr Mahtori, pendant l'accès d'indignation de Middleton et de l'aul ; mais l'Indien avait^ trop d'empire sur luimême pour laisser la plus légère émotion s'échapper par l'une de ces issues à l'aide desquelles éclate habituellement l'état du volcan humain- Son regard était fixé sur la lente dont ils approchaient; et, pour le moment, sa pensée semblait absorbée par l'objet de celte vi.-iite extraordinaire.

L'intérieur de l'habitation répondait à son extérieur. Elle était plus vaste que la plupart des autres, construite plus élégamment et

LES VEILLÉES LITTÊIUIKES ILLUSTREES.

de meilleurs matériaux; mais à cela se bornait sa supériorité, liicn de plus .simple et de plus démocratique que la vie de l'auiLiihiiux et puissant Dahcotah, vie qui était toute à découvert aux re}J!ards de son peuple. Une collection d'armes choisies pour la chasse, trois ou quatre médailles, données par les marchands eties agents politiques du Canada, avec quelques-uns des ustensiles de ménage les plus indispensables, composaient tout son mobilier. On n\y voyait ni venaison, ni Quartiers de buffle, le chef rusé ayant parfaitement comcris que .sa libéralité serait amplement récompensée par les contritutions journalières du reste de la troupe. Bien qu'il excellât à la chasse comme à la guerre, jamais un daim ou un bison n'était apporté tout entier dans sa tente. En retour, jamais le produit d'une chasse n'entrait dans le camp sans que la famille de Mahtori en reçût une partie. Mais la politique du chef ne permettait pas que ses provisions excédassent les besoins de la journée, assuré qu'il était que les privations décimeraient la tribu, avant que la faim, ce fléau de la vie sauvage, lui fit sentir à lui-même ses grilfes hideuses. Au-dessous de l'arc du chef, et au centre d'un trophée de lances, de boucliers, de flèches et de dards, qui tous avaient été les instruments de glorieux faits d'armes, était suspendu le mystérieux sachet des remèdes magiques. Il était fait de wampum richement travaillé, et abondamment orné de grains de verre et de piquants de porc-épic, disposés avec tout l'art dont les Indiens sont capables. Nous avons fait plus d'une fois allusion à la liberté toute particulière des croyances religieuses de Mahtori : par une singulière contradiction, il semblait avoir prodigué à cet emblème d'un pouvoir surnaturel un respect qui était en raison inverse de sa foi. C'était ainsi que le Sioux imitait la pratique des pharisiens : «Tout pour être vu. » Mahtori n'était pas entré dans sa tente depuis son retour de l'expédition récente. Cette demeure du chef était devenue la prison d'iuez et d'Hélène. L'épouse de Middlelon était assise sur une simple couche d'herbes odoriférantes couverte de peaux. Elle avait déjà tant soufTert, elle avait vu tant d'événements étranges, que chaque infortune nouvelle tombait moins pesante sur cette tète dévouée au malheur. Ses lèvres étaient décolorées; ses yeux noirs, habituellement pleins de feu, étaient contractés en une expression d'anxiété fixe, et la vie semblait prèle à quitter ce corps débile et dévoré par la fièvre. Mais au milieu de ces témoignages de faiblesse naturelle, on voyait parfois ses traits s'éclairer de lueurs d'une pieuse espérance et d'une humble résignation : Sainte et martyre, objet d'envie plus que de pitié! Hélène s'était montrée beaucoup plus femme, beaucoup plus accessible aux passions terrestres. Elle avait pleuré au point que ses yeux étaient gonflés et rouges; ses joues étaient enflammées, et tout son air marquait la fierté et le ressentiment, un peu tempérés, toutefois, par l'appréhension de l'avenir. Il y avait encore un troisième personnage dans ce petit groupe de femmes. C'était la plus jeune, la plus remarquable, et jusqu'à ce jour la plus favorisée des épouses du Teton. Ses charmes avaient puissamment fasciné son époux, jusqu'au moment où les regards du grand chef s'étaient ouverts sur la beauté supérieure d'une femme des Visages pâles. Dès lors, les grâces, l'attachement, la fidélité de la jeune Indienne avaient perdu le pouvoiV de plaire. Et pourtant le teint de Tachéchana, bien que moins éblouissant que celui de sa rivale, était pur et frais. Ses yeux, d'un brun clair, avaient la douceur et l'enjouement de ceux de la gazelle. Sa voix était suave et joyeuse comme le chant du roitelet; on entendait dans son rire l'accent du bonheur et toute la mélodie de la foret. De toutes les filles des Sioux, Tachéchana (la jeune Biche) était la plus heureuse et la plus enviée. Son père avait été un brave renommé, et ses frères avaient déjà laissé leurs ossements sur le sentier de la guerre. Nombreux étaient les guerriers qui avaient envoyé des présents à la hutte de sa famille; mais aucun d'eux n'avait été écoulé, jusqu'au jour où était venu un message du grand Mahtori. Elle était sa troisième femme, il est vrai, mais elle était de toutes la plus favorisée. Cette union n'avait encore duré que deux rapides printemps, et le fruit qui en était né dormait en ce moment à ses pieds, enveloppé dans les ligatures de peaux et d'écorces qui forment les langes d'un enfant indien.

Au moment oii Mahtori et le Trappeur arrivèrent à l'entrée de la tente, la jeune épouse du Daheotah était assise sur un escabeau de bambou; ses yeux pleins de douceur, où se reflétaient des émotions d'amour et d'étonneraent, se reportaient allernativement de son enfant à ces êtres privilégiés, dont la vue avait rempli de tant d'adiiiration et de surprise son âme inexpérimentée. Bien ((u'ine?. et Hélène eussent déjà passé un jour entier auprès d'elle, on eût dit que sa curiosité s'était encore accrue à force de les regarder. Elle les considérait comme des êtres d'une nature et d'une condition totalement différentes de celles des femmes de la Prairie. Il n'y avait pas jus(ju'au mystèie de leur costume compliq\ié q\ii n'exerçât une sorte d influence sur cette âme simple; mais ce qui excitait surtout son admiration, c'était cette grâce et ces charmes de la femme auxquels la natun^ nous a tous rendus setisibles. Sa franchise ingénue avouait la sup('Ti(>rité de ces deux étraiigiTcs sur les filles dahculahs; et jusque-là elle n'avait eu encore aucun motif de redouter leurs avaaUges. La visite qu'elle allait maintcDant recevoir était la pre-

mière que son époux eût faite à la tente depuis son retour; et il était sans cesse présent à sa pensée, comme un guerrier victorieux qui ne rougissait pas, dans les moments d'inaclion, de se livrer aux douces émolions de i)ère et d'époux. Nous l'avons dit, bien que Mahlori lut, sous les rapports essentiels, un guerrier des Prairies, il était beaucoup en avant de son peuple dans les connaissances qui annoncent l'aurore de la civilisation. Il avait eu de fré(iuentes communications avec les marchanils et les soldats canadiens, et ces relations avaient elfacé un grand nombre de ces opinions natives, sans peut-être leur en substituer d'autres assez définies pour être profitables; ses raisonnements étaient plus subtils que vrais, et sa philosophie beaucoup plus hardie que profonde. Comme chez tant d'individus plus éclaires et confiants en eux-mêmes, sa morale était accommodante; ses motifs étaient égoïstes.

Malgré la présence d'inez et d'Hélène, le guerrier sioux, en pénétrant dans la tente de son épouse favorite, avait l'air et la démarche d'un maître. Le bruit de ses moccassins ne s'entendit pas, mais le cliquetis de ses bracelets et des ornements d'argent qui entouraient ses jambes suffit pour annoncer son approche. Un léger cri de joie s'échappa des lèvres de Tachéchana dans le premier moment de sa surprise; mais cette émotion, aussitôt comprimée, fit place à cet air de soumission qui devait caractériser une femme de sa tribu. Au lieu de répondre au regard furtif de sa jeune épouse émue d'une secrète joie, Mahtori s'avança vers la couche occupée par ses prisonnières et se plaça devant elles dans l'attitude droite et hautaine d'un chef indien. Le Trappeur l'avait devancé, et avait déjà pris une posifion convenable aux fonctions qu'il était appelé à remplir. Les deux dames restèrent quelque temps silencieuses et respirant à peine. Bien qu'elles fussent habituées à la vue des guerriers sauvages dans tout leur horrible appareil de guerre, il y avait quelque chose de si imprévu dans l'entrée de leur vainqueur, de si audacieux dans son inexplicable regard, que toutes deux baissèrent les yeux par un sentiment de terreur, et peut-être d'embarras. Puis Inez se remit, et s'adressant au Tra()peur, demanda en anglais, avec la dignité d'une dame offensée, bien qu'avec sa grâce accoutumée, à quelle circonstance elles devaient celte visite extraordinaire. Le vieillard hésita; mais après avoir toussé, en homme qui faisait un effort inaccoutumé , il répondit : — Madame , un sauvage est un sauvage, et il ne faut pas vous attendre à trouver ici les usages et les formalités des Etablùssements. Ces Indiens vous diraient que les cérémonies et les politesses sont choses si légères, que le vent les emporterait. Pour moi, bien qu'habitant des forêts, j'ai vu les manières des grands dans mon temps. J'ai été serviteur dans ma jeunesse, non pas l'un de vos laquais de salon, de vos faiseurs de révérences, mais un homme qui a passé par le service militaire, et je sais comment on doit approcher la femme d'un capitaine. Or, si j'avais été chargé de régler le cérémonial de cette visilc, j'aurais commencé par tousser tout haut à l'entrée de la tente, afin de vous faire connaître d'avance que des étrangers venaient vous voir, et alors je... — La forme n'y fait rien, interrompit Inez, trop inquiète pour attendre les explications prolixes du vieillard ; quel est l'objet de cette visite? — C'est ce que le sauvage vous dira lui-même... Les filles des Visages pâles désirent savon- quel motif amène le grand Teton dans sa tente, ajouta-t-il dans la langue des Sioux.

Mahtori regarda son interrogateur avec surprise ; puis, prenant un air de condescendance, après un moment de silence, il répondit : — Chantez aux oreilles de la fille aux yeux noirs; dites-lui que la hutte de Mahtori est très vaste, et qu'elle n'est pas pleine; elle y trouvera place, et nulle ne sera plus puissante. Dites à lajfille aux blonds cheveux qu'elle aussi peut rester dans la hutte d'un brave, et manger sa venaison. Mahtori est un grand ch''f ; sa main n'est jamais lermée. — Dahcotah, répondit le Traïqieur en secouant la tète pour témoigner sa désapprobation, il faut que la langue d'un homme Rouge prenne la couleur blanche avant que ses accents soient de la musique aux oreilles d'mie femme des Visages pâles. Si je dis.iis vos paroles à mes filles, elles fermeraient leurs oreilles, et elles prendraient Mahtori pour un manliaml. Ecoutez donc le consei d'une tête grise, et conformez-y votre langage. Mon peuple est un peuple puissant; le soleil se lève sur une de ses frontières et se couche sur l'autre. Le pays est plein de filles aux yeux brillants et au doux sourire comme celles que vous voyez... Oui, Dahcotah, je ne mens point : je vous le répète, le pays abonde en filles aux yeux brillanls, et agréables à voir, comme celles qui sont devant vous. — Mon père a-t-il cent femmes? interrompit le .sauvage en posant un doigt sur l'épaule du Trappeur, comme s'il eût attendu sa réponse avec un vif intérêt. — Non, Dahcotah. Le Maître de la vie m'a dit: « Vis seul; ta hutte sera la foièl, It-s nuages le toit de t(Ui wigwain.» Mais quoique je n'aie jamais i ti': enchaîné dans l'indissoluble lien qui parmi ma nation attache un homme à une femme, j'ai .souvent vu

les elfi'ls de celte alfi-ction qui île deux personnes n'en fait mi'unc.

"les du pays voltigerai! milieu des villes comme autant d'iuscaux joyeux au hril-

Allez dans les régions de mon peuple, vous verre/, les filles du pays

laiit plumage dans la saison des IIp.us; vous les verrez chanter el se réjouir le long des grands .sentiers du pays, et vous eutendrei les bois résonner de leur rire ; elles sont belles à voir, et les jeunes

LA PRAIRIE

hommes trouvent du plaisir à les regarder. — Hugh ! s'écria Mahtori attentif. — Oui, vous pouvez ajouter foi à ce que vous entendez, car ce n'est pas un mensonge ; mais lorsqu'un jeune homme a rencontré une vierge qui lui plaît, il lui parle d'une voix si douce que nul autre qu'elle ne peut l'entendre. 11 ne dit pas : « Ma hutte est vide, et il y a place pour une autre! » mais il dit : «Bàtirai-je une demeure, et la vierge veut-elle me montrer auprès de quelle source elle désire habiter?» Sa vois est plus douce que le miel tiré du caroubier : elle vibre dans l'oreille comme le chant du roitelet. Si donc mon frère désire que ses paroles soient entendues, il faut qu'il parle avec une langue blanche.

Mahtori réfléchit, profondément plongé dans une surprise qu'il n'essaya pas de dissimuler : c'était renverser l'ordre de la société, et, d'après ses opinions arrêtées, compromettre la dignité d'un chef que d'aller ainsi, lui guerrier, s'humilier devant une femme. Mais en voyant devant lui Inez avec son air imposant et plein de réserve, ignorant complètement ses projets, et loin de soupçonner le véritable motif d'une visite si extraordinaire, le sauvage éprouva l'influence d'un sentiment auquel il n'était pas accoutumé. Inclinant la tète comme pour reconnaître son erreur, il fit quelques pas en arrière, et se plaçant dans une attitude de dignité pleine d'aisance, il se mit a parler avec la confiance d'un homme non moins renommé pour son éloquence que pour ses faits d'armes. Tenant ses yeux fixés sur l'épouse de Middieton, il s'exprima en ces termes : — Ma peau est rouge, mais mes yeux sont noirs; ils sont ouverts depuis bien des neiges... ils ont vu beaucoup de choses... ils savent distinguer un hrave d'un lâche. Quand j'étais enfant, je ne voyais que le daim et le bison ; j'allai à la chasse, et je vis le cougar et l'ours. Ceci fit de Mahtori un homme. Dès lors il cessa de s'entretenir avec sa mère; ses oreilles s'ouvrirent à la sagesse des vieillards; ils lui parlèrent de tout... ils lui parlèrent des Longs-Couteaux. 11 entra dans le sentier de la guerre; il était alors le dernier; maintenant il marche le premier. Quel Dahcotah oserait dire qu'il précédera Mahtori sur le territoire de chasse des Paunies? Les chefs l'accueillirent sur le seuil de leurs portes, et ils dirent : « Mon fils est sans habitation ! » 11 lui donnèrent leurs huttes; ils lui donnèrent leurs richesses, et ils lui donnèrent leurs filles. Alors Mahtori devint un chef comme avaient été ses pères. 11 frappa les guerriers de toutes les nations, et il aurait pu choisir des épouses chez les Paunies et les Konsas ; mais ses yeux étaient fixés sur les territoires de chasse et non sur son •village, il préférait un cheval à une fille dahcotah; mais il a trouvé une fleur dans la Prairie ; il l'a cueillie et placée dans sa hutte. 11 oublie qu'il ne possède qu'un cheval; il les rend tous à l'étranger, car Mahtori n'est point un voleur; il ne veut garder que la fleur qu'il a trouvée dans la Prairie : les pieds de la jeune vierge sont bien délicats, elle ne peut marcher jusqu'au seuil de la hutte de son père ; elle restera pour toujours dans la hutte d'un guerrier.

Quand le Teton eut terminé cet étrange discours , il attendit que son interprète le traduisit, de l'air d'un amant qui ne doute guère de son succès. Le Trappeur n'en avait pas.perdu une .syllabe, et il se préparait à le rendre en anglais de manière à laisser l'idée principale encore plus obscure que dans l'original ; mais au moment où, avec une répugnance marquée, il allait ouvrir la bouche, Hélène leva un doigt, et jetant un regard perçant sur l'attentive Inez, elle ne laissa pas au vieillard le temps de commencer. — Epargnezvous cette peine , dit-elle; tout ce que dit un sauvage ne doit pas être répété devant une dame chrétienne.

Inez tressaillit , rougit , s'inclina d'un air de réserve , remercia froidement le vieillard de ses bonnes intentions, et ajouta que pour

moment miss Wade et elle désiraient qu'on les laissât seules. —

es filles n'ont pas besoin d'oreilles pour comprendre ce que dit •■jn grand Dahcotah , répondit le Trappeur en s' adressant à Mahtori qui attendait une réponse; ses yeux et ses gestes suffisent; elles le comprennent et désirent penser à ses paroles; car les enfants de chefs distingués ne font rien sans beaucoup de réflexion.

Cette explication flatteuse et encourageante satisfit de tout point le Teton. Il se prépara donc à se retirer. Saluant les dames à la manière froide et digne de sa nation , il ramena sur lui les plis de ■son vêtement, se disposant à sortir d'un air de triomphe mal dissimulé ; mais la scène précédente avait eu un témoin immobile , inobservé , et frappé au cœur. Pas une syllabe n'était tombée des lèvres d'un époux si impatiemment attendu , qui n'eût été directement au cœur de sa malheureuse épouse. C'était de cette manière qu'il l'avait emmenée de la hutte de son père; et c'était pour prêter l'oreille aux récits des hauts faits du plus grand guerrier de sa tribu , qu'elle avait refusé d'entendre les douces paroles de tant de jeunes Dahcolahs. Au moment où le Teton allait quitter la tente, il trouva devant lui cet objet à demi oublié. Tachéchana était debout , dans l'humble attitude et avec l'air craintif d'une jeune Indienne, tenant dans ses bras le fruit de leur amour, et placée directement sur son passage. Le chef, après avoir tressailli, reprit bientôt son air d'indifférence glaciale, et ordonna d'un geste qu'on lui laissât le passage libre. — Tachéchana n'est-elle pas la fille d'un chef? demanda une voix comprimée dans laquelle l'orgueil et la iouleur luttaient d'une manière effrayante. — Allez , les guerriers awpellent

Mahtori ; il n'a pas d'oreilles pour une femme. — Non, répondit la suppliante; ce n'est pas la voix de Tachéchana que vous entendez ; c'est cet enfant qui vous parle par la bouche de sa mère : il est le fils d'un chef, et ses paroles monteront aux oreilles de son père; écoutez ce qu'il dit : «Quand est-il arrivé que Mahtori eût faim , et que Tachéchana n'eût pas d'aliments pour lui? Quand est-il revenu avec les marques des coups des Paunies, sans qu'elle ait chanté sa gloire? Quelle fille sioux a donné à un brave un fils tel que moi? Regardez-moi bien , afin de me reconnaître. Mes yeux sont ceux de l'aigle; je regarde le soleil, et je ris. Dans peu d'années, les Dahcotahs me suivront à la chasse et dans le sentier de la guerre. Pourquoi mon père dctourne-t-il ses yeux de la femme qui me nourrit de son lait? Pourquoi a-t-il sitôt oublié la fille d'un puissant Dahcotah? » H y eut un moment d'orgueil paternel où le froid regard de Mahtori tomba sur la figure "riante de son enfant, et où le cœur farouche du chef sembla s'attendrir. Mais secouant un sentiment si doux , comme s'il eût voulu écarter une émotion pénible et accusatrice, il posa tranquillement la main sur le bras de sa femme, et la conduisit en facs d'inez. La lui montrant du doigt, il s'arrêta pour laisser son épouse contempler à loisir cette beauté admirable; puis il prit tout à coup un petit miroir qui pendait à la ceinture de sa jeune épouse, présent que lui avait fait sa tendresse, et il le lui mit devant les yeux pour qu'elle y pût voir son visage basané. Alors, ramenant de nouveau sur lui les plis de son vêtement, le Teton fit signe au Trappeur de le suivre, et sortit fièrement de la tente en murnuirant : — Mahtori est très sage! quelle nation a un chef aussi grand ?

Tachéchana resta dans une posture humble, immobile et comme pétrifiée. Ses traits, naturellement empreints de douceur et de joie, se contractèrent : on eût dit qu'une lutte intérieure allait briser le lien qui unissait son âme à cette portion de matière dont la difformité la tuait. Inez et Hélène ignoraient complètement le sens de cet entretien avec son époux, quoique l'intelligence vive et prompte de la fiancée de Paul lui fit soupçonner une vérité qui échappait à l'âme simple et naïve de sa compagne. Toutefois elles allaient offrir à l'Indienne affligée ces consolations féminines qui ont tant de naturel et de grâce , lorsque la cause qui les rendait nécessaires disparut subitement. Les convulsions cessèrent d'agiter les traits de la jeune femme, et sa figure devint froide et rigide comme celle d'une statue. 11 n'y resta plus que l'expression d'une douleur comprimée, et jusqu'à ce jour inconnue de la pauvre victime. Cette trace ne s'ell'aça plus ; elle survécut à la succession des saisons et des événements de la vie précaire des Sauvages. Ainsi lorsqu'une plante a été attaquée par la nielle , elle a beau revivre et refleurir, les effets du poison se font toujours sentir. Tachéchana commença par se dépouiller de tous ses ornements grossiers, mais bien chers , yages de l'amour et de la libéralité de .son époux; et d'un air doux et humble, sans laisser échapper un murmure, elle les offrit en hommage à la supériorité d'inez. Ainsi elle détacha les bracelets de ses poignets, les chapelets de grains de ses chevilles et le large bandeau d'argent de son front. Elle fit alors une pause longue et pénible. Mais la résolution qu'elle avait une fois adoptée ne pouvait céder aux affections même les plus naturelles... elle déposa son enfant aux pieds de son innocente rivale; et alors l'épouse du Teton put croire que la mesure de ses sacrifices était comblée. Tandis qu'lnez contemplait ces étranges mouvements d'un regard de surprise, une voix douce et harjnonieuse fit entendre ces paroles, dont le sens fut inintelligible pour elle : — Une langue étrangère enseignera mon fils à devenir un homme. Il entendra des sons nouveaux; mais il finira par les comprendre , et oubliera la voix de sa mère. C'est la volonté du 'Wahcondah , et une femme dahcotah ne doit pas se plaindre. Parlez-lui doucement , car ses oreilles sont bien petites. Qu'il ne devienne pas une femme , car la vie de la femme est douloureuse. Apprenez-lui à fixer ses regards sur les hommes. Eiiseigez-lui à frapper ceux qui lui feront du mal, et qu'il n'oublie jamais de rendre coup pour coup. Quand il ira chasser, la fleur des 'Visages pâles murmurera doucement à ses oreilles que sa mère avait la peau rouge, et qu'elle était la Biche des Dahcotahs.

Tachéchana déposa un baiser sur les lèvres de son fils, puis se retira vers l'extrémité de la tente. Là, elle ramena sur sa tète sa 'Doe légère de coton, et s'assit en signe d'humilité sur la terre nue. Tous les efforts de ses compagnes pour attirer son attention furent inutiles. Elle n'entendait pas leurs remontrances et ne sentait pas leurs douces caresses. Une ou deux fois sa voix s'éleva de dessous l'étoffe flottante, et fit entendre une sorte de chant de deuil. Elle resta dans cette position durant des heures entières : et en ce moment même il se passait en dehors de la tente des événements qui non -seulement modifiaient d'une manière grave sa destinée, mais qui exercèrent encore une influence durable et profonde sur les destinées de la tribu errante des Sioux.

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