CHAPITRE XXVn
A la porte de sa tente, Mahtori rencontra Ismaël, Abiram et Eslbcr.
LES VEILLEES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
Le iirciiiier rojî.iril qu'il ji;l;i sur la conlenancc émw. et nieiHM^ante (te rLMiiij,'raiit a|i|irit. au rusé Tcton que la trêve [KTliilu qu'il avait failo av(x lui , et ilout jusque-là Ismaël avait été la ilupe , courait risque de se terminer vidieminent. — Voyez-vous, vieille barbe grise, (lit Ismaël en saisissant le Trappeur par le bras, je suis las de converser avec les doigts et le pouce, au lieu de faire usage de la langue ; vous allez donc traduire bien ou ma! mes paroles en indien, sans vous embarrasser beaucoup si elles sont précisément du goût d'un homme Uouge. — Parlez , mon ami , répondit tranquillement le Trappeur ; vos paroles seront reiiroduites aussi clairement que vous me les aurez transmises. -^ Ami ! répéta l'émigrant en regardant un instant le vieillard avec une expression indéfinissable : mais ce n'est qu'un mot; des sons ne font de mal à personne. Dites donc à ce voleur de Sioux que je viens réclamer l'exécution du traite solennel que nous avons fait au pitul du rocher.
(Juand le Trappeur eut traduit ces paroles en langue sioux, Mahtoii demanda d'un air de surprise : — Mon frère a-t-il froid? les peaux de buffle abondent A-t-il faim? mes jeunes hommes porteront de ht venaison dans ses huttes.
L'émigrant leva son poing fermé d'un air menaçant, et en frappant avec violence la paume de son autre main, comme pour conlumer sa détermination , il répondit : — Dites a cet impudent menteur que je ne suis pas venu ici comme un mendiant pour ronger ses os, mais comme un homme libre qui demande son ijien ; et je suis résolu à l'avoir. Dites-lui de plus que j'exige que vous aussi, vous misérable pécheur, vous soyez livré à ma justice ; la chose est claire : ma prisonnière, ma nièce et vous; je demande que tous trois me soient livrés en vertu de la foi jurée.
L'impassible vieillard sourit d'un air singulièrement expressif en répondant : — Ami, vous demandez ce que peu d'hommes consentiraient à vous accorder. Vous arracheriez plutôt la langue de la bouche du Teton et le cœur de sa poitrine. — Peu importe à Ismaël Bush quels intérêts sont lésés quand il réclame ce qui est à lui. Mais transmettez mes questions en bon indien ; et quand vous parlerez de vous , faites en sorte qu'un Blanc puisse comprendre , afin que je sache qu'on y va de franc jeu.
Le Trappeur rit à sa manière silencieuse, et murmura quelques mots en lui-même avant de s'adresser au chef teton: — Que le Dahcotah ouvre ses oreilles bien grandes, dit-il alors, afin que de gros mots puissent y entrer. Son ami le Long-Couteau vient las mains vides, et dit que le Teton doit les rera[ilir. — Wagh ! Mahtori est un chef puissant. Il est le maître des Prairies. — 11 faut qu'il donne la fille aux cheveux noirs.
Le front du chef se contracta, et le froncement de son œil sembla menacer d'une mort immédiate l'audacieux émigrant; mais reprenant aussitôt sa dissimulation, il répondit avec un sourire perfide : — Une jeune fille est chose trop légère pour la main d'un tel brave. Je la remplirai de la chair des buffles. — 11 veut aussi avoir la fille aux blonds cheveux qui a de son sang dans les veines. — Elle sera l'épouse de Mahtori; alors le Long-Couteau sera le père d'un chef. — Et moi, continua le Trappeur en faisant l'un de ces signes expressifs au moyen desquels les Indiens communiquent leurs pensées aussi facilement que par la parole , et se tournant en même temps du côté de l'émigrant, afin que ce dernier pût voir qu'il agissait franchement avec lui ; il me réclame aussi; Il vent qu'on lui livre un misérable et chétif trappeur.
Le Dahcotah étendit son bras sur l'épaule du vieillard d'un air de grande afl'ection avant de répondre à cette troisième et dernière demande. — Mon ami est vieux , dit-il , et ne peut voyager loin ; il restera chez les Tétons, afin qu'ils apprennent la sagesse de sa bouche. Quel Sioux a une langue comme mon père? Non ! que ses paroles soient très douces, mais qu'elles soient très claiies. .Mahtori donnera des peaux et des buffles , il donnera des épouses aux jeunes hommes des Visages pâles; mais il ne livrera aucun de ceux qui habitent .sous sa tente.
Parfaitement satisfait lui-même de cette réponse laconique , le chef partait déjà pour le cortseil où il était attendu, quand, revenant tout à coup sur ses pas, il interrompit la traduction du Trappeur on ajoutant : — Dites au Grand Buffle (c'est le nom dont les Tétons avaient déjà baptisé Ismaël) que Mahtori a une main toujours ouverte. Voyez, ajouta-t-il en montrant le visage ridé do l'attentive Eithcr; sa femme est trop vieille pour un chef si grand. Qu'il la renvoie de sa hutte. Mahtori l'aime comme un frère. H sera réellement son frère; il aura la plus jeune femme du Teton : Tarhéchana, l'orgueil des filles sioux, fera cuire sa venaison , et bien des braves le regarderont avec un œil d'envie. Allez, un Dahcotah est généreux.
Le singuliiT sang-froid avec lequel le Teton tormma cette audacieuse proposition confondit l'expérience du Trappeur. Avec un étonnemenl qu'il ne chercha point à dissimuler, il suivit des yeux l'Indien (jui s'éloignait; et il ne reprit son rôle d'interprète que" lorsque Mahtori se fût mêlé au groupe de guerriers qui attendaient son retour. — Le chef teton a parlé très clairement, continua le vjcillanl ; il ne veut pas vous donner la dame sur laquelle le Maître du ciel sait
Sue vous n'avez aucun droit, sinon celui que le loup a sur l'agneau; a« veut pas tous donner non plus l'enfant qua tous appâtez votre
nièce, et j'avoue que sur ce point j'ignore s'il a également la justice de son côté. En outre, voisin, il refuse tout net de l'aire droit à votre demande en ce qui me concerne, moi misérable et indigue ; <:t à cet ég.ird, je pense qu'il agit sagetnint, attendu que j'ai plus d'une raison particulière pour ne pas voyager bien loin dans votre compagnie. Mais il vous pose une offre qu'il est juste et convenable de vous faire connaître. Le Teton dit par ma bouche, car je ne suis que son interpri'te, et ne dois pas être respon.sable du péché de ses |)arolcs; il dit donc que, cette bonne dame , mistriss Esther Bush, ayant passé l'âge de la beauté, il est raisonnable que vous vous lassiez d'une pareille épouse. Il vous recommande ainsi de la mettre à lu porte de votre hutte; après quoi il vous enverra, pour occuper sa place, sa favorite ou plutôt celle qui était sa favorite, la Biche des Sioux. Vous voyez, voisin, que si i'Iiomme rouge pcirsiste à garder votre bien, il ne demande pas mieux que de vous indemniser.
Ismaël écouta ces réponses avec cette indignation concentrée par laquelle les tempéraments les plus flegmatiques préludent aux plus violents paroxysmes de rage ; il affecta même de rire à l'idée de changer son Esther, longtemps éprouvée, contre l'appui plus fragile de la jeune Tachéchana, quoiqu'il y eut dans l'accent de ce rire quelque chose de creux et de peu naturel. Mais Esther fut loin de faire à cette proposition un aussi facétieux accueil; élevant sa voix à son plus haut diapason, et après avoir repris haleine comme une personne qui se trouve en cminent danger de strangulation, elle éclata en ces termes : — Oh, oh! mort de ma vie ! qui a donné à un Indien le pouvoir de faire et défaire les droits des femmes mariées? croit-il qu'une femme est une bête de la Prairie qu'on puisse chasser du village à coups de fusil et en mettant les chiens à ses trousses? Que lasquawla[dus brave des Sioux se présente et nous fasse voir ses œuvres! peut-elle montrer une race comme la mienne? C'est un infâme tyran que ce chef des Peaux Rouges, et un audacieux coquin, je vous assure. 11 voudrait être capitaine chez nous aussi bien que chez lui! Une honnête femme n'a pas plus de prix à ses yeux que le premier animal venu. Et vous, Ismaël Bush, vous, le père de sept fils et d'autant de filles bien bâties, ouvrirez-vous votre bouche pécheresse pour autre chose que pour le maudire? Voudriez-vous donc déshonorer votre couleur, votre famille et votre nation, en mêlant du sang blanc avec du sang rouge, en devenant le père d'une race de métis? Le diable vousa souvent tenté, mon homme, mais il ne vous a jamais tendu un piège aussi rusé ; retournez vers vos enfants, moa ami ; allez; songez que vous n'êtes pas une bête sauvage, mais un chrétien, et remerciez Dieu qui vous a donné une femme légitime !
Le judicieux Trappeur s'était attendu à cette ex[ilosion; il avait aisément prévu qu'Esther s'emporterait à cette proposition scandaleuse de répudiation, et il profita de l'orage pour s'éloigner un [wu et se mettre à l'abri de toute violence immédiate de la part du mari, dont le courroux moins éclatant était certainement plus dangereux. Ismaël, qui avait articulé ses demandes avec la ferme résolution d'exiger qu'il y fût fait droit, fut détourné de son but par cette tempête de paroles, pareiLen cela à beaucoup d'autres maris plus opiniâtres; et afin d'apaiser une jalousie (jui ressemblait à la fureur avec laquelle l'ourse défend ses petits, force lui fut de s'écarter du voisinage immédiat de la tente qui contenait l'inolTensif objet de ce subit débordement de paroles. — Que votre minaudière cuivrée se présente et montre sa beauté basanée en face d'une femme qui a entendu la cloche de plus d'une église, et qui a tenu tête à des périls plus réels, s'écria Esther en agitant sa main d'un air de triomphe, pendant qn'Israaël et Abiram, chassés devant elle comme des enfants indociles, retournaient vers leurs huttes. Je vous eu donne ma parole, elle va trouver à qui parler! Ne croyez pas rester ici, vous autres; ne croyez pas que viius fermerez l'œil dans un camp où le diable se promené aussi ouvertement que s'il était un homme comme il faut et assuré d'un bon accueil. Ici, Abuer, Enoch, Jessé ! où êtesvous? Allons, dé|iêchez-voiis! Si cet homme à l'esprit faible, au cœur pusillanime, si votre (lère mange ou boit encore dansée voi- .sinage, nous le verrons emitoisonné par l'astuce des Peaux Rouges. Non que je me .soucie qui tiendra ma place lorsqu'une fois elle sera légitimement vide; mais je n'aurais jamais pensé, Ismaël, que vous qui avez eu une femme à peau blanche, vous puissiez trouver du jdaisir à regarder une figun^ cuivrée ! c'est un fait; vous ne pouvez le nier, ot je vous certifie qu'elle est cuivrée et bronzée autantqu'oa peut l'être !
A cette ébiiUition des sentiments d'une femme ofîensée le mari expérimenté ne répondit que par une exclamation, par laquelle il voulait préluder à une affirmation pure et simple de .son innocence; mais la fureur d'Eslher ne se laissa pas facilement apaiser; elle ne voulut reoiit(!r d'antre voix que la sienne, et ou n'entendit bientôt plus que les ordres sigiiilii's par elle pour le départ. L'émigrant avait rassemblé ses bestiaux cl chargé ses eharriols par mesure de précaution, avant dVn venir aux moyens exlrèmes. Estlu'r trouva donc toute chose disposée selon ses désirs. Les jeiiui^s gens .se regardaient avec etonncment en voyant l'agitaticui extraordinaire de leur mère, mais ils prirent peu d'intérêt à un incident ijui s'était reproduit fréquemment sous leurs yeux. Par ordre de leur père, les tentes appartenant aux sauvages furent placées eu un iusiaut sur Les chvriotii,
LA PRAIRIE
en représailles de la mauvaise foi d'un ci-devaut allié ; puis la caravane se mit en route avec sa lenteur et sa nonchalance ordinaires. Comme l'arrière-garde était protégée par une escorte bien armée, les Siouï virent partir les émigrants sans donner le plus léger signe de surprise et de ressentiment. Le sauvage, comme le tigre, attaque rarement un ennemi préparé à le recevoir; et si les guerriers tétons méditèrent quelques hostilités, ce lut avec la silencieuse patience des animaux de l'espèce féline, qui guettent le momeut où leur victime n'est pas sur ses gardes pour la frapper plus sûrement. Cependant les projets de Mahtori reposaient profondément dans le réceptacle de sa pensée. Peut-être se réjouissait-il d'être si facilement délivré de réclamations importunes; peut-ètreattetidait-ilune occasion favorable pour déployer sa puissance; peut-être aussi son esprit, occupé d'objets plus importants, n'avait-il pas le loisir de s'arrêter sur un événement aussi futile. Mais tout en faisant cette concession aux susceptibilités d'Esther, il paraîtrait qu'lsmaël était loin de renoncera ses intentions primitives. Sa caravane suivit pendant un mille le cours de la rivière, puis s'arrêta sur une hauteur et dans un lieu qui réunissait les conditions requises. Là il planta de nouveau ses tentes, détela ses chevaux, mit ses bestiaux dans un pâturage au bas de la colline, fit en un mot tous les préparatifs nécessaires pour passer la nuit, avec autant de tranquillité et de sangfroid que s'il n'eût pas tout récemment jeté un irritant défi à la face de ses dangereux voisins.
Cependant les Sioux s'occupaient de l'affaire importante du moment. Une sauvage et cruelle joie s'était manifestée dans le camp, dès qu'on avait appris que Mahtori amenait captif le chef des Paunies, ce guerrier depuis si longtemps haï et redouté. Pendant plusieurs heures, les vieilles femmesde la tribu s'étaient rendues de hutte 3n hutte, afin de stimuler l'animosité des guerriers à un point qui laissa peu de place aux considérations de la pitié. A l'un elles parlaient de son iils dont la chevelure séchait à la fumée de la hutte d'un Paunie. A un autre elles rappelaient ses cicatrices et ses défaites. Elles parlaient à un troisième des peaux de buffle et des chevaux qu'il avait perdus, et réveillaient la vengeance d'un quatrième, en lui rappelant quelque aventure où il avait joué un rôle malheureux. Les guerriers, ainsi excités, s'étaient rassemblés devant le feu du conseil; cependant on ne pouvait encore affirmer jusqu'à quel point ils porteraient leur vengeance. Une divergence d'opinion s'était manifestée sur l'opportunité du supplice des prisonniers; et .Mahtori avait suspendu la discussion, afin de s'assurer de l'elFet que ce dénoûment pourrait produire au point de vue de ses intérêts particuliers. Jusque-là on n'avait tenu qu'une consultation préliminaire, destinée à faire connaître à chaque chef le nombre de voix qu'obtiendrait sou avis quand la question serait débattue devant la tribu tout entière. L'instant d'assembler le conseil général était arrivé, et l'on fit, pour cette réunion solennelle, des préparatifs pro- Iiortionnés aux 'grands intérêts qui allaient se débattre. Avec un raffinement de cruauté qu'un Indien seul pouvait imaginer, on choisit, pourcettc délibération, le lieu même où s'élevait le poteau auquel était attaché le plus important des prisonniers. Middleton et Paul furent amenés chargés de leurs liens, et déposés aux pi^ds du Paunie. Alors les Indiens commencèrent à se placer selon le degré d'importance de chacun. Chaque guerrier s'asseyait à son tour dans le vaste cercle, avec un maintien aussi composé et un air aussi pensif que s'il se fût préparé à dispenser la véritable justice, tempérée, piiurêtre digne de ce nom, par le don divin de la clémence. Des places furent réservées pour trrisou quatre des principaux chefs; quelques-unes des plus vieilles matrones, couvertes d'autant de rides que I âge, l'inclémence des saisons, les fatigues et une vie de passions sauvages peuventen accumulersurun visage féminin, sefirent iour avec audace jusqu'aux premiers rangs. Tous les guerriers, à ^'exception des chefs, avaient alors pris place. Ceux-ci avaient re- .ardé leur venue dans le vain espoir que leur propre unanimité aplanirait la voie à celle de leurs factions respectives; car, malgré l'inlluence puissante de Mahtori, il ne pouvait maintenir sou pouvoir que par de constants appels à l'opinion de ses inférieurs. Lorsqu'enfln ces importants personnages entrèrent tous ensemble dans le cercle, leurs sombres regards et leurs fronts rembrunis annonçaient suffisamment le dissentiment qui régnait parmi eux, malgré le temps qu'ils avaient misa se consulter. L'expression des yeux de Mahtori variait ; on les voyait passer de ces éclairs subits, allumés au foyer ardent de 'son âme, à cette fixité froide et réservée, qui convient mieux à un chef délibérant. 11 s'assit avec la simplicité étudiée d'un démagogue, quoique le regard enflammé et perçant qu'il jeta sur l'assemblée silencieuse laissât voir le tyran. Tout !e monde étant réuni, un vieux guerrier alluma la grande pipe de son peupk, et en souffla la fumée vers les quatre points cardinaux. Après cette cérémonie propitiatoire, il présenta la pipe à Mahtori qui, avec une humilité affectée, la passa d'abor» à un chef à chisveux blanc» placé près de lui. Après que la pipe eut circulé de bouche en boucbie, il se fit un grave silence : on eût dit que chacun se touvail d«ns une disposition d'esprit meilleure pour aiqiorter à la ^élibcr ti«u toute la maturité convenable. Alors un vieil Indien s^leva et p»rta ainsi: — i'aigle, à la chute de la Rivière sans fin, était
dans son œuf, bien des neiges après que ma main avait déjà frappé un Paunie. Ce que dit ma langue, mes yeux l'ont vu. Bohrécluna est bien vieux. Les rochers étaient à leur place avant qu'il lût dan.s sa tribu, et les rivières coulaient avant qu'il fût né; mais quel est le Sioux qui le sait, si ce n'est lui? ce qu'il dit, ils l'écouteront. Si Tune de ses paroles tombe par terre, ils la ramasseront et la porteront à leurs oreilles; si quelques-unes sont emportées par le vent, mes jeunes hommes, qui sont très agiles, li:s rattraperont. Maintenant écoutez. Depuis que l'eau coule et que les arbres croissent, le Sioux a trouvé le Paunie sur son passage dans le sentier de l'a guerre. Comme le cougar aime la gazelle, le Dahcotah aime son ennemi. Lorsque le loup trouve le faon, le voit-on se coucher et dormir? quand la panthère voit la biche à la fontaine, ferme-t-elle les yeux? vuus savez que non. Elle boit aussi, mais du sang! Un Sioux est une panthère bondissante; un Paunie est un daim tremblant. Que mes enfants m'écoutent, ils trouveront mes paroles bonnes. J'ai dit.
De sourdes et gutturales paroles d'assentiment s'échappèrent des lèvres des partisans de Mahtori, à cet avis sanguinaire donné par un des hommes les plus âgés de la nation. Cet amour de la vengeance profondément enraciné, qui forme un des traits distinetifs du caractère du sauvage, était flatté par ces allusions métaphoriques, et le chef lui-même augura favorablement de son plan, par le grand nombre de ceux qui accueillirent avec enthousiasme les conseils de son ami. Cependant l'unanimité était loin de régner dans le cou seil. Un long et respectueux silence suivit les paroles du premier orateur, afin que tous pussent délibérer mûrement dans leur sagesse, avant qu'un autre chef entreprit de le réfuter. Le second orateur, bien qu'il ne fût plus au printemps de la vie, était b aucoup moins âgé que le préopinant. 11 sentit ce désavantage et s'efforça de le neutraliser, autant qu'il était en lui, par la modestie de ses paroles.— Je ne suis qu'un enfant, commença-t-il en jetant un regard furtif autour de lui, afin de découvrir jusqu'à quel point sa réputation connue de prudence et de courage contredirait son assertion. Je vivais encore avec les femmes, que mon père était déjà nu homme. Si ma tète commence à grisonner, ce n'est pas que je sois vieux ; une partie de la neige tombée pendant que je dormais sur le sentier de la guerre, s'y est gelée, et le soleil des Osages n'a pas eu assez de force pour la fondre.
Un sourd murmure exprima l'admiration de la tribu pour les services auxquels se rapportait celte adroite allusion. L'orateur attendit modestement que ce mouvement se fût un peu calmé, et alors il continua en redoublant d'énergie, encouragé par l'approbation de ses auditeurs. — Mais les yeux d'un jeune brave sont bons; il peut voir très loin. Regardez-moi; je vais vous tourner le dos afin que vous me voyiez des deux côtés. Vous savez maintenant que je suis votre ami, car vous voyez ce qu'un Paunie n'a jamais vu. -Maintenantexaminez mon visage, non pas à l'endroit de cette cicatrice, car par là vos yeux ne pourront jamais voir dans mon esprit. Ce n'est qu'un trou fait par un Konza; mais voici une ouverture faite par le 'Wabcondah, et à travers laquelle vous pouvez pénétrer dans mon àiue. Quesuis-je? un Dahcotah, à l'inférieur et à l'extérieur; vous le savez, c'est pourquoi écoutez-moi. Le sang de toutes les créatures qui sont sur la Prairie est rouge : qui peut distinguer la place où un Paunie a été frappé, de celle où mes ji'unes hommes ont tué un bison? elles sont de la même couleur. Le Maître de la vie a fait les hommes l'un pour l'autre; il les a fait semblables. Mais l'herbe reverdira-t-elle là où un Visage pâle aura été tué? Mes jeunes hommes ne doivent pas croire que cette nation soit tellement nombreuse qu'elle ne remarquera pas la perte d'un de ses guerriers. Elle en fait fréquemment l'appel et dit: «Où sont mes enfants?» S'ilen manque un, ils l'enverront chercher dans les Prairies. S'ils ne le peuvent trouver, ils enverront leurs coureurs le demander parmi les Sioux. Mes frères les Longs-Couteaux ne sont pas des femmes. 11 y a maintenant parmi nous un grand sorcier de leur nation ; qui peut dire quelle est l'étendue de sa voix ou la longueur de son bras?
Le discours de l'orateur, qui s'échauffait à mesure qu'il entrait dans son sujet, fut interrompu par l'impatient Mahtori, qui se leva tout-à-coup, et d'une voix où perçait une forte expression d'ironie : — Que mes jeunes hommes, s'écria-t-il, amènent le .Malin Esprit des Visages pâles au milieu du conseil. Mon frère verra son médecin face à face.
Un solennel et lugubre silence suivit cette interruption inaccoutumée. Agir ainsi, ce n'était pas seulement violer l'étiquette consacrée, c'était en même temps braver une puis.sance mystérieuse à laquelle peu d'Indiens, à cette époque, auraient eu l'audace de résister. Cependant on obéit , et Obed, arraché de sa tente , fut auieiié monté sur Asinus, avec un cérémonial et dans un appareil qu'on avait certainement eu l'intention de rendre dérisoire, mais qui néanmoins ajoutait encore aux craintes superstitieuses des spectateurs. Au moment où ils entrèrent dans le cercle, Mahtori, qui voulait neutraliser l'influence du docteur en l'exposant à la risée publique, promena ses regards sur l'assemblée, afin de lire l'effet de sa ruse sur les sombres figures qui rentouraicnt. Il est vrai de dire que la nature et l'art s'étaient réunis pourdonnerà l'aipect et à l'ac- I coutremeat du naturaliste un caractère biea procre a exciter par-
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tout roloiiiu'iiiont. Sa tète avait élc soigneusement rasée à la mode des Sioiii, piHir le peu de cheveux qu'elle cimservait encore; et sa perruque, dont nous avons fait mention à prupas de la première entrevue de Middleton et du Trappeur, était remplacée par une seule mèche de cheveux à l'indienne, fort adroitement attachée, ornement dont le docteur se fût passé volontiers, si l'on eût pris son avis. l)'c|iaisses couches de peinture avaient été étalées sur sa tête nue; et des dessins hiïarres se prolongeaient autour de ses yeux et de sa bouche, ce qui donnait à l'expression assez vive du regard un air de malice clignotante, et ajoutait au caractère doctoral du mouvement des lèvres quelque chose de nécronianlique. On avait substitué à ses vêtements une robe de peau de daim préparée, couverte de dessins fantastiques, et qui le protégeait suffisamment contre le treid. Comme pour ridiculiser sa profession, à la touffe de cheveux postiches, à ses oreilles et à d'autres parties saillantes de sa personne, on avait attaché des crapauds, des grenouilles, des lézards, des papillons, etc., tous préparés avec soin pour prendre place un jour dans son cabinet particulier. A l'elfet produit par ces bizarres accessoires de son costume, ajoutons l'air soucieux et inquiet qui rendait son vidage doublement austère, tant sous le poids du ridicule infligé à la science en sa personne, que par la crainte de servir de victime à quelque sacrifice païen. On comprendra facilement la sensation de crainte superstitieuse excitée par sa présence au milieu de gens déjà plus qu'à demi prépares à l'adorer comme un agent redoutable de l'Esprit du mal. Weucba conduisit Asinus au centre même du cercle, et les y laissa ensemble (car les jambes du naturaliste étaient attachées à l'àne de telle manière, que les deux animaux paraissaient avoir un seul corps et constituer un nouvel ordre). Puis l'Indien regagna sa place en fixant sur le sorcier des regards pleins d'une admiration bien naturelle à la basse stupidité de son esprit. L'étonnement sembla mutuel entre les spectateurs et fobjet de celte étrange exhibition. Si les Tétons contemplaient les mystérieux attributs du sorcier avec respect et crainte, le docteur de son côté regardait autour de lui avec un mélange d'émotion non moins extraordinaire. Ses yeux ne rencontraient de toutes parts que des physionomies sombres et dures, sur lesquelles ils ne pouvaient saisir la moindre lueur de sympathie ou de commisération. A la lin, sou regard errant se porta sur la physionomie grave et honnête du Trappeur qui, Hector à ses pieds, se tenait debout à rextréniité du cercle , appuyé sur sa carabine qu'on lui avait rendue en sa qualité d'ami reconnu, et paraissant réfléchir aux événements qui allaient probablement suivre.
— Vénérable venator, chasseur ou trappeur, dit l'infortuné Obed, je suis heureux de vous revoir. Je crains que le temps précieux qui m'avait été accordé pour compléter une glorieusemission, ne touche prématurément à sa fin ; et il me serait agréable de prendre pour confident de mes pensées un homme qui, s'd n'est pas un des disciples de la science, a du moins quelques-unes des connaissances que la civilisation ciuiimunique à ses moindres sujets. Sans doute des recherches nombreuses et empressées pour découvrir ce que je suis devenu seront faites par les sociétés scientifiques des deuxmondes, et peut-être enverra-t-on des expéditions dans ces régions lointaines ]iour éclaircir les doutes qui pourraient s'élever sur un point au.ssi important. Je m'estime heureux qu'un homme qui parle notre langue suit présent à ma fin [lour en conserver le souvenir. Vous direz qu'après une vie utile et glorieuse, je suis mort martyr de la science et victime de préjugés barbares. Comme j'espère me montrer extrêmement calme dans mes derniers moments, si vous ajoutiez quelques détails sur la fermeté et la dignité philosophique de ma mort, cela servirait à encourager les futurs aspirants à de semblables honneurs, et ne pourrait assurément blesser personne. F.t maintenant, ami Trappeur, pour remplir les devoirs que m'impose la nature humaine, je finirai en vous demandant si tout espoir a disparu, ou s'il reste encore quelque moyen de soustraire tant de scientifiques trésors aux griffes de l'ignorance, pour enrichir les pages de l'histoire des trois règnes.
Le vieillard prêta une oreille attentive à cet appel douloureux, et parut considérer la question sous toutes ses faces avant de ha.sarder une réponse : — Je pense, anfi docteur, répondil-il enfin d'un ton grave, que les chances de vie et de mort, dans votre position particulière, dépendent entièrement de la volonté de la Providence. Pour ma part, je ne vois pas trop ce qu'on peut gagner ou perdre dans l'une ou l'autre hypothèse, en ce sens que votre existence n'importe guère à personne, vous exce|)té. — Croyez-vous donc , interrompit Obed avec une vive agitation, que la chute de la pierre angulaire de l'édifice de la science soit chose inditrirenle aux contemporains ou à la [losterité! D'ailleurs, mon vieux compagnon, ajouta-t-il d'un ton de reproche, l'intérêt que prenil uri homme à sa propre existence n'est pas tout à fait inutile, bien qu'il puisse être «clipsé par son dévouement à des considérations plus générales et plus philanthropiques.— Voici ce que je veux dire, reprit le Trappeur, (jui etiiit loin de comprendre toutes les choses subtiles dont son compagnon jugeait convenable d'orner ses di.scours : il n'y a qu'une naissance et qu'une mort pour toute chose, que ce soit un chien ou un daim, que la peau s>uit rouge ou blanche : l'uuc et Vautre sont dans la
main du Seigneur; et il est au.ssi coupabh; à l'homme de prétendre abréger la première, qu'il lui est impossible d'iiiipêeliir la seconde- Je ne dis pas pour cela qu'on ne puisse faire i]uelqiie chose pour reculer un peu le dernier moment. Chacun a donc le droit Je juger quelle somme de douleur il consent à soufl'rir pour prolonger une existence qui, déjà peut-être, n'a été que trop longue. Hien des hivers lugubres, bien des étés brûlants se sont écoules depuis que je me suis retourné à droite et à gauche pour ajouter une heure à une vie prolongée au-delà de quatre-vingts ans. Je me tiens prêt à répondre à l'appel de mon nom, comme un soldatlefait chaque soir. A mon avis, la politique du grand Sionx va déeiderson peupleàvous sacrifier tous ; et je ne me fie pas beaucoup à son affection apparente pour moi ; la question est donc de savoir si vous êtes prêt pour un tel voyage, et si, étant prêt, il ii'est pas aussi à propos de se mettre en route maintenant qu'à toute autre époque. Voulez-vous mon opinion '? elle vous sera favorable, c'est-à-dire que je crois que votre vie a été innocente; vous n'avez pas de grands délits à vous reprocher; et néanmoins la lojauté me fait un devoir d'ajouter qu'à mon avis, sous le point de vue de l'activité réelle, vous aurez peu de chose à faire valoir dans le compte final.
Obed tourna un morne regard vers la physionomie calme et philosophique du vieillard qui venait de lui présenter un tableau si peu encourageant'de sa situation; en même temps il toussa pour cacher l'inquiétude mortelle qui commençait à s'emparer de ses facultés, en étalant un reste d'orgueil qui abandonne rarement la pauvre nature humaine, même dans les positions les plus désespérées. — Vénérable chasseur, répondil-il, en considérant la question sur toutes ses faces, et en admettant la justesse de votre théorie, je crois que ce qu'il y a de plus prudent, c'est de conclure que je ne suis paspréparé à un départ précipité, et qu'il est bon de recourir sans délai à des mesures préservatives. — Cela étant, reprit tranquillement le Trappeur, j'agirai pour vous comme je ferais pour moi-même ; et néanmoins je vous conseille, en tout cas, de mettre promptement ordre à vos affaires; car il peut arriver que votre nom soit appelé dans un moment où vous seriez aussi peu préparé à répondre que vous l'êtes maintenant.
.\près cet avis amical le vieillard rentra dans le cercle, et se mit à combiner la marche qu'il adopterait, avec ce mélange de résolution persounellê et de résignation aux volontés de la Providence qui caractérisait toutes les actions de sa vie.