‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 64 sur 253 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Les Sioux avaient attendu la fin du dialogue avec une louable patience : la plupart contenus par la secrète terreur que leur inspirait le caractère mystérieux d'Obed, taudis que les chefs intelligents profitaient de l'occasion pour se préparer au débat qui allait infailliblement s'élever. Mahtori ne songeait qu'à montrer au Trappeur jusqu'où il portait la condescendance à son égard, et il le lui fit couuaitre par un coup d'oeil significatif. Un profond et morne silence suivit; alors Mahtori se leva pour prendre la parole. Après s'être posé dans une attitude pleine de dignité, il promena sur toute l'assemblée un coup d'œil tranquille et sévère; toutefois l'expression de son regard changea en passant de la physionomie de ses adhérents à celle de ses adversaires. Pour les premiers, ses yeux, quoique imposants, n'avaient rien de terrible, tandis iju'ils semblaient annoncer aux derniers tout le danger qu'ils couraient eu osant braver le ressentiment d'un homme tel que lui. Cependant au milieu de sa hauteur et de son assurance, la sagacité et l'astuce ne l'abandonnèrent pas. Après avoir ainsi jeté le gant pour ainsi dire à la tribu tout entière, après avoir suffisamment établi ses titres de supériorité, son air devint plus affable et son œil moins irrité. Ce fut alors qu'il éleva la voix, variant ses intonations de manière à les adapter successivement au caractère de ses images: — Qu'est-ce qu'un Sioux? c'est le dominateur des Prairies et le niaitre des animaux qui les habitent: les poissons de la Rivière aux eaux troubles le connaissent et viennentàsa voix; c'est un renard dans le conseil, un aigle pour la vue, un ours gris dans les combats Du Dahcotah est un homme... Après avoir attendu la fin du murmure d'approbation qu'excita ce portrait flatteur, il continua : Qu'est-ce qu'un Paunie? un voleur qui ne dérobe iju'aux femmes, une Peau rouge qui n'est pas brave, un chasseur qui mendie sa venaison; au conseil, c'est un écureuil qui sautille de place en place ; à la chasse , un hibou qui ne voit les prairies que la nuit; dans les batailles, un élan qui a les jarabesi longues. Un Paunie est une squaw... 11 fit une seconde uause, pendant la(pielle des acclamations de joie s'échappèrent ae toutes les bouches ; et on demanda que les mots insultants fussent expliqués à celui qui, .sans le savoir, était l'objet de ces mépris sanglants. Le vieillard interrogea les yeux de Mahtori, et obéit. Cœur-Dur écoula gravement; et alors, lômprenant que le moment de parler n'était pas arrive pour lui, il fixa de nouveau les yeux sur l'horizon. L'orateur épiait l'expression de ses traiu avec un air où be réyélail U

LA PRAIRIE

haine iiiexlinj;iiilile qu'il éprouvait pour le seul chef qui, de près ou de loin, (lui balancer sa propre renommée. Désappointé de n'avoir pu irriter l'orgueil de celui qu'il regardait tomme un adole>cent, il se disposa au>silôt à exciter les resseniimeiits des guerriers de sa tribu • — Si la terre était couverte de rats, qui ne sont bons à rien, ii n'y aurait pas de place pour les buffles qui donnent la nourriture et le vêtement. Si les Prairies étaient couvertes de Pauuies, ii n'y aurait pas de place pour le pied d un Dahcotah. Un Pauuie est un rat, un Sioux est un grand bufUe; que les bulUes l'ouleiil aux pieds les rats, afin de se faire une place. Mes frères, un petit enfant vous a parlé; il vous a dit que ses cheveux ne sont pas gris, mais gelés; que le ga/on ne poussera pas là où un Visage pâle est mort! Connait-il la couleur du sang d'un Long-Coulean'/ Non ! je sais qu'il ne la connaît pas; il ne l'a jamais vue. Quel Dalicotah, autre que Mahtori, a jamais frappé un Visage pâle? pas un seul, mais Mahtori doit se taire. Tous les Sioux se bouchent les oreilles quand il parle. Les chevelures suspendues dans sa hutte ont été prises par les femmes; et Mathori lui-même est une femme ; sa bouche est fermée, il attend les fêtes pour chanter parmi les jeunes filles.

Malgré les exclamations de regret et de ressentiment qui suivirent une -déclaration si humble, le chef s'assit comme décidé à n'en pas dire davantage ; mais les murmures augmentant de plus en plus, et des svniplômes menaçants faisant craindre que le conj^eil ne se séparât en desordre, il se leva et reprit son discours, mais en prenant laccent farouche et emporté d'un guerrier que dévore la soif de la vengeance. — Que mes jeunes guerriers me disent où est Tetao ! ils trouveront sa chevelure séchant au foyer d'un Païuiie. Où ■est le tils de Botiréchina? ses os sont plus blancs que les visages de ses metirtiers. Mahhah esl-il endormi dans sa hutte? vous savez qu'il y a déjà bien des lunes qu'il est parti pour les Prairies bienheureuses ; plût au ciel qu'il fût ici ' il nous dirait de quelle couleur était la main qui a pris sa chevelure!

Le chef artificieux continua sur ce ton pendant un certain temps, nommant tous les guerriers connus pour avoir trouvé la mort dans les combats contre les Paunies, ou dans l'une de ces escarmouches si fréquentes entre les bandes des Sioux et une classe de blancs qui n'étaient guère plus avancés sous le rapport de la civilisation. La rapidité de son débit ne laissa pas à ses auditeurs le temps de réfléchir aux mérites ou plutôt aux démérites de chacun des morts; mais il précisait les incidents avec tant d'adresse, il donnait un caractère si saisissant à ses apostrophes soutenues par une vois électrisante et sonore, que chacun de ses appels faisait fibrer une corde correspondante dans l'ànie de quelqu'un de ses auditeurs. Pendant un de ses plus énergiques muuvemenls d'éloqutnee, un vieillard, tellement chargé d'annéesqu'il ne marchait qu'avec la plus grande difficulté, s'avança au milieu même du cercle, et prit place directement en face de l'orateur. Une oreille exercée aurait pu remarquer que la voix de Mahtori faiblissait un peu lorsqueson regard enflammé rencontra cet auditeur inattendu. Le vieillard avait été célèbre autrefois, non moins par la beauté de ses traits et de sa personne que par la puissance irrésistible de son regard; mais maintenant son visage était sillonné de si nombreuses cicatrices, que les Français du Canada lui avaient donné un titre que plus d un héros de la France a pnrté. Le nom du Balafré vola de bouche en bouche dans l'assemblée au moment où le vieillard y parut. C'était un cri de joie autant que de surprise. Cependant comme il resta muet et iuimobile, la sen»alion causée par son arrivée ne tarda pas à se calmer, et alors tous les yeux se tournèrent de nouveau vers l'orateur, et toutes les oreille» s'enivrèrent de ses redoutables appels. Il élait facile de lire le triomphe de Mahtori dans les physionomies de ses auditeurs. Bientôt une expression de férocité et de vengeance apparut sur les visages sinistres de la plupart des guerriers, et ichaque mouvelle al ■ lusion à la nécessité d'anéantir leurs ennemis était suivie d'explosions d'enthousiasme. L'orateur termina par un rapide appel à l'orgueil et à la fermeté de sa tribu, et reprit tout à coup sa place.

Au milieu des murmures favorables qui suivirent un eilort d'éloquence aussi remarquable, une voix basse, faible et creuse s'entendit : on eût dit qu'elle venait des cavités les plus profondes de la poilriue humaine, et qu'elle acquérait de la force et de l'énergie à mesure qu'elle en sortait. Un solennel silence se fit aussitôt. — Les jours du Balafré s'approchent de leur fin, telles furent les premières paroles qu'on entendit d'une manière distincte. 11 est comme un buffle dont le poil ne poussera plus; Usera bientôt prè(, à quitter sa hutte pour aller en oocu|ier une autre loin du vilbijje des Sioux. Donc, «e qu'il va dire ne le concerne pas, -mais bien ceux qu'il laissera après lui : ses paroles SMit comme le fruit qui pend à l'arbre, niùres etdigneh d'être oll'ertesà de grands chefs. Bien des neiges sonttom- ' bées depuis .que le Balafré n'a paru dans le soulier de la guerre ; son sang eliut tiiaud, mais il a eu le temps de se refroidir. Le Wahcondah ne lui donne plus des rêves de guerre; il voit qu'il est mioux de vivre en paix. Mes Irères, j'ai déjà un pied tourné vers les bienlicureu)!. Territoires do chasse; l'autre suivra bientôt, et alors on verra un vioux ciref chercher l'eiii.preinlc des moccassins de son père, afin .aejie point s'égarer en roule, mais d'être sur d'arriver devant le .*lailre de la vie par le même sentier que tant de bons Indiens ont

déjà parcouru. Mais qui me suivra? le Balafré n'a pas do fils; soir aîné a monté trop de chevaux paunies: les os des plus jeunes ont été longés parles chiens konzas. Le Balafré est venu chercher un jeune bras sur lequel il puisse s'appuyer, un fils qui puisse occuper sa hutte quand il l'aura quittée. Tachechana, la Biche bondissante des Dahcoiahs, est trop faible pour soutenir un guerrier qui est vieux ; elle regarde devant elle et non derrière elle ; son esiirit est dans la hutte de son époux.

La voix du vieillard avait été calme, mais ferme et distincte. Sa déclaration fut reçue en silence; plusieurs chefs qui étaient dans laconfidence de Mahtori tournaient les yeux vers lui, mais nul n'osa s'o|iposer à la roolution du patriarche, resolution qui d'ailleurs était strictement conforme aux usages de la nation. Mahtori attendit le résultat avec un Calme apparent; néanmoins les lueurs de férocité qui brillaientdansses yeux trahissaient les sentiments d'un tigrequi se voit enlever sa proie. Cefieudant le Balafré, d'un pas pénible et lent, s'était dirigé vers les captifs. Il s'arrêta devant Cœur- Dur dont il contempla loiigtem[is la beauté, l'œil imperturbable, le maintien noble et fier. Puis il fit un geste d'autorité, et à l'instant on coupa les liens qui attachaient le jeune homme au fatal poteau. Quand on eut conduit le jeune guerrier plus près du vieillard, il se mit de nouveau à l'examiner avec une attention minutieuse e* cette admiration que la perfection physique excite toujours ilans le cœur d'un, sauvage. — C est bon ! murmura-t-il enfin quand il vit que le Paunie réunissait toutes les qiialilés d'un brave: c'est là une panthèreboiidissante ! Mon fils parle-t-il avec la langue d'un Dahcotiih !

L'éclair d'intelligence qu» brilla dans les yeux du captif fit connaître qu'il avait parfaitement compris la question; mais il était trop fier pour eiTifiloyer l'idiome d'un peuple ennemi. Quelques-uns des guerriers iirésents expliquèrent au vieux chef que le ca|ilif était un Louii-Paiinie. — Mon fils a ouvert les jeux dans un territoire lointain, dit le Balafré dans la langue de celte nation; mais il les fermera sur les bords de la Rivière aux eaux troubles. 11 est ne Paunie; mais il mourra Dahcotah. Regardez-moi. Je suis un sycomore qui jadis ai couvert bien des guerriers de mon ombre. Les feuilles sont tombées et les branches commencent à fléchir. Mais un rejeton unique est sorti autrefois de mes racines; c'est une petite vigne, qui s'est enlacée autour d'un arbre vert. J'ai longtemps cherche un liiitre arbre qui fût digne de grandir à mes côtes. Maintenant je l'ai trouvé. Le Balafré a maintenant un fils; quand il ne sera [dus, son nom ne sera pas oublié ! Guerriers telons, je prends cet homme dans ma hutte.

iNul m: lut assez hardi pour contester un droit qu'avaient souvent exercé des guerriers bien inférieurs à celui-ci, et l'adoption fut accueillie dans un grave et respectueux silence. Le Balafré prit par le bras l'enfant de paternité iHiuvelle, et, l'ayant conduit au milieu du cercle, il recula quelques pas d'un air de triomphe, attendant que les spectateurs appi'ouvassent son choix. Mahtori ne manifesta rien, mais parut attendre un moment (dus convenable à ses secrets desseins. Les chefs les plus expérimentés comprirent que Cœur-Dur et Mahtori, deux guerriers si renonimés, si hostiles et si longtemps rivaux de gloire, ne (lourraient jamais vivre en p.iix dans la inèrae tribu. Toutefois le caractère du Balafré était si imiiO'-ant, la coutume qu'il invoquait si sacrée, que nul n'osait élever la voix. Tous attendaient le résultat avec une curiosité toujours croissante, cachée sous une complète froideur de maintien. Cette contrainte cessa tout à coup par la décision du personnage le plus intéressé dans cette affaire. Pendant toute la scène précédente, il eut été difficile de distinguer la plus légère émotion dans les traits du captif. La proclamation de sa délivrance avait été entendue par lui avec la même indiUérence que l'ordre de l'attacher au poteau. Maintenant il se préparait à donner une nouvelle et dernière preuve de son intrépidité- — Mon père est bien vieux, mais il n'a pas encore tout vu, dit Cœur-Dur d'une voix sonore qui fut entendue de toute l'assemblée; il n'a jamais vu un buffle se faire chauve-souris. Il ne verra Jamais un Paunie devenir un Sioux.

Il v avait quelque chose de si formel et pourtant de si calme dans la manière dont cette résolution fut articulée, que la plupart de .ses auditeurs virent bien qu'elle était inébranlable. Mais le cœur du Balafré se sentait entraine vers le jeune homnio, et les prédilections d'un vieillard ne pouvaient cédei' facilement, luiprouvant du regard l'explosion d'admiration et de lrioiii|ihe qu'avaient fait naître la hardiesse de cette déclaration et l'espoir de la vengeance rallumée dans lescœiirs, le vétéran adressa de nouveau la parole ,à son fils adoptif. comme si sa [lropo.^ition n'eût pas admis de refus. — C'est bien, dit il; ainsi doit parler un brave, afin que les guerriers puissent lire dans son cœur. Il fut un tem|is où la voix du Balafré doiiiiiuiit toutes les autres au milieu des huiles des Konsas. M.iis la racine des cheveux blancs, c'esl la sage>se.Mon fils nioiitrera aux Tétons qu'il est brave en frappant leurs ennemis. Guerriers dahcotalis, voilà mon fils!

Le Paunie resta immobile un moment, pui.s s'avançant vers le chef, il prit la main rude et ridée du vieill.iril et la posa respectueusement sur sa tète comme pour témoigner l'étendue de sa re- .Boniiflissarice. Ensuite reculant d'un pas, il se dressa de toute sa

LES VEILLÉES LITTÊRAIIIES ILLUSTRÉES

baiitour, fl, jolaiil sur la foule iMinomio iiii n'^'ard de fier;i; et du icdaiii , il sécria d'une voix sonore dans la langue des Sionx : —

(^œnr-Dur s'est examiné au dedans et au dehors; il n^voit dans

sa pensée tout ce qu'il a fait à la chasse et à la guerre ; il est partout le même; rien n'est ehangé; il est l'aunie en tout. 11 a fiappé un si grand nombre de Sioux que jamais il ne pourra manger dans leurs huttes. Ses ileehes reviendraient sur elles-mêmes , la pointe de sa lance se retournerait contre lui, leurs anus pleureraient à chacun d(! ses cris de guerre, leurs ennemis riraient. Les Uahenlahs connaissent-ils les Loups? qu'ils le regardent de nouveau. Sa tèn; est peinte, son bras est de chair, son cœur est de rocher. Quand on verra le soleil venir des Montagnes Rocheuses et se diriger vers la terre des ■Visages pâles, l'àme du Cœur-Dur s'adoucira et son esprit deviendra Sioux. Jusque-là il vivra et mourra Paunic.

Un hurlement, effroyable expression de deux sentiments réunis, l'admiration et la rage, interrompit l'orateur, et n'annonça que trop clairement le sort qui lui était réservé. Le captif attendit un moment que le tumulte fût apaisé; puis se tournant de nouveau vers le Balafré, il prit la parole d'un ton plus affectueux, comme

Hélène Wade.

s'il eût senti le besoin d'adoucir son refus. — Que mon père s'appuie plus fortement sur la Biche des Dahcotahs, dit-il ; elle est faible maintenant, mais à mesure que sa hutte se remplira d'enfants, elle deviendra plus forte. Voyez, ajouta-t-il eu lui montrant la physionomie inquiète du Trappeur-attentif; Cœur -Dur n'est pas sans une tète grise pour lui montrer le chemin des Prairies bienheureuses. S'il a jamais un autre père, ce sera ce digne guerrier.

Le Balafré, trompé dans son espérance, s'éloigna du jeune captif et s'approcha de l'étranger qui avait prévu son dessein. Les deux vieillards s'observèrent mutuellement , et cet examen fut long et rempli d'intérêt. 11 n'était pas facile de découvrir le véritable caractère du Trappeur à travers le masque jeté sur ses traits par les fatigues d'une aussi longue vie. 11 s'écoula quelques moments avant que le Tebm prit la parole, et alors il parut douter s'il s'adressait à un Indien comme lui ou à quelque vagabond de cette race qui se répandait dans tout le pays comme une armée de sauterelles affamées. — La tète de mon frère est très blanche, dit-il; mais l'œil du Balafré n'est plus comme celui de l'aigle. De quelle couleur est sa peau? — Le VVahcondah m'a fait semblable à ceux que vous voyez là-bas attendant le jug.'ment des Dahcolahs; mais les orages de toute saison m'ont rendu plus brun que la peau du renard. Mais qu'importe? si l'écorce de l'arbre est fendue et gercée, le cœur de l'arbre est sain. — Mon frère est nu Long-Couteau! qu'il tourne sa face vers le soleil couchant et qu'il ouvre les yeux. Aperçoil-il le Lac salé par delà des niontagius ? — Dihcotah, il fut un temps où peu d'hommes pouvaient distinguer mieux que moi la tache blaïuhe sur la tète de l'aigle; mais la neige de quatre-vingt-sept hivers affaiblit mes yeux. Le Sioux croit-il qu'un Visage pàleeslun dieu, pour qu'il Voie à travers les ln()ntagIl(^>? — Alors , que mon frère me regarde ; je suis près de lui. l'ourqiioi son peuple ne peut-il tout voir, puisqu'il convoite tout? — Chi'f, je vous comprends; je ne contesterai pas la vérité de vos parcjles. Slais bien (jue né de la race que vous aimez si peu, mon plus grand ennemi n'oseraitdirequej'aie

jamais mis la main sur la propriété d'un autre, si ce n'cslen bonne guerre, ou (jue j'aicjamais convoité plus de terrain que le Seigneur n'en a destiné à cluKiue homme. — Kt pourtant mon frère est venu chiTcher un lils au milieu des Peaux Bouges?

Le Trappeur posa un doigt sur l'i'paule nue du Balafré, et le regarda d'un air confidentiel. — Oui, dit-il; mais c'était seulement liour rendre service à ce jeune homme. Si vous pensez, Dahcotah , (jne je l'ai adopté pour servir d'appui à mon vieil âge, vous ne rendez pas justice à mes intentions, et en outre vous connaissez mal le caractère implacable des Sioux. J'ai fait de lui mon fils, afin qu'il sache qu'un parent reste après lui... Silence, Hector, silence! est-il décent, lorsque des tètes grises tiennent conseil, d'interrompre leurs discours par tes hurlements?... Teton, l'animal est vieux, et, quoiqu'il ait été bien élevé, il est comme nous, je le crains, sujet à oublier les habitudes de sa jeunesse.

L'entretien des deux vieiUards.fut interrompu en ce moment par les clameurs discordantes des vieilles femmes qui s'étaient frayé un passage jusqu'au centre du cercle. Un changement qui s'était opéré dans l'attitude de Cœur-Dur avait causé cette explosion. Quand les vieillards se tournèrent vers le jeune homme, ijs le virent debout, la tète haute, l'œil fixé vers l'espace, une jambe en avant, l'un de ses bras levé comme si toutes ses facultés eussent été concentrées dans l'ouïe. Un sourire passager éclaira son visage, puis il reprit son âir de dignité Iroide, comme s'il fût soudain rentré en lui-même; ce mouvement avait été attribué au mé|)ris, et les chefs eux-mêmes en manifestèrent de l'irritation. Incapables de contenir leur fureur, les femmes s'élancèrent brusquement dans le cercle, et commencèrent leur attaque en accablant le captif des plus sanglantes injures. Elles exaltèrent les divers exploits accomplis par leurs fils aux dépens des

Abiiam White.

Paunies. Elles ravalèrent sa propre renommée, et lui dirent de regarder Mahtori, s'il n'avait jamais vu un guerrier. Elles lui reprochèrent d'avoir été allaité par une biche, et d'avoir bu la lâcheté avec le lait de sa mère. En un mot, elles prodiguèrent à leur imperturbable captif un torrent de ces vindicatives injures dans lesquelles on sait qu'excellent les femmes des sauvages. L'efTetde cette explosion était inévitable. Le Balafré, déçu dans son espoir, alla se confondre dans la foule; et le Trappeur, dont la uhysionomie hoa=néte laissait apercevoir une profonde émotion intérieure, se rapprocha de son jeune ami comme le prêtre chrétien accompagnant une victime à l'écliafaud. L'excitation ne tarda pas à se propager parmi les guerrierssubaliernes, bien que les chefs s'abstinssent encore de donner le signal. Malilori, qui , dans le but de cacher sa haine jalouse, avait attendu i]ue ce mouvement se manifestât parmi ses al'li d('S, se fatigua bientôt di; l.nit délai, et d'un regard encouragea le bourreaux à commencer. Wein ha qui épiait depuis longtemps le visage du chef, s'élança aussi tôt comme un limier sur sa proie: se frayant un passage jusqu'au milieu des mégères qui déjà passaient des injurres à la violence, il leur ordonna d'attendre qu'un guerrier eût commencé à tourmenter la victime : alors elles le verraient pleurer comme une femme. L'Indien (éroce commença par brandir son tomahawksur la tète du captif, de manière à lui faire craindreque chaque coup n'enfonçât l'arme dans sa chair, tandis qu'il la maniait assez adroitement pour ne pas même eflleurer la peau. Cette épreuve

LA PRAIRIE

ordinaire laissa Cœur-Dur complètement insensible. Son œil lixé sur l'horizon ganla son immcftiililé au milieu du cercle de lumière que décrivait devint lui la hache éblouissante. Trompé dans son attente, l'implacable Sioux appuya le tranchant de son arme sur la tète nue de sa victime , et se mit à décrire les diverses manières d'écorcher un prisonnier. Les femmes accomiiagnaient ces cruautés de leurs injures, et s'efforçaient d'émouvoir l'impassible captif; mais il se reservait évidemment pour ces moments de tortures extrêmes où la fierté de son àrae pourrait se dévoiler d'une manière plus digne de sa réputation éclatante et sans taihe. D'ubord les yeux du Trappeur suivirenttouslesmouvements du tomahawk avec l'anxiété d'un père; enfin , ne pouvant plus maîtriser son indignation , il s'écria : — Mon fils a oub'iéson adresse ordinaire. Cet indien a l'âme bas'se, et il est facile de lui faire commettre une sottise. Je ne puis le faire moimême , car mes traditions défendent à un guerrier mourant d'injurier ses bourreaux ; mais les qualités d'une Peau rouge sont différentes.

Que le Paunie prononce donc des paroles très amères, et achète une mort facile : je réponds qu'il peutréussiravantque la sagesse des chefs n'arrête la folie de ce misérable.

Lé sauvage Sioux , qui entendit ces paroles sans en comprendre le sens , se tourna vers le Trappeur, et le menaça d'une mort immédiate piur prix de sa témérité. — Faites ce qu'il vous plaira, dit l'intrépide vieillard ; je suis prêt aujourd'hui comme je le serai demain. Regardez ce noble Paunie , et voyez ce dont est capable une Peau rouge qui craint le Maître de la vie et qui obéit à ses lois. Combien de vous, Dahcotahs, n'at-il pas envoyés aux lointaines Prairies , continua-t-ilavec une sorte de fraude pieuse , pensant que le

danger le menaçant lui-même, il ne pouvait y avriir du mal à exalter les mérites d'un autre ; combien de Sioux n'a-t-il pas frappés en face en guerrier courageux, pendant que les flèche^ volaient dans l'air plus nombreuses que les flocons de la neige qui tombe ! Allez! Weucha pourraii-il nommer un seul ennemi frappé par lui ? — Cœur-Dur! s'écria le Sioux en se retournant furieux, et en se préparant à asséner un coup mortel sur la tète de sa victime. Mais son bras tomba dans le creux de la main du prisonnier. Pendant une minute tous deux restèrent immobiles dans cette altitude, l'un paralysé par la subite résistance , l'autre penchant latèle,non pour recevoir la mort, mais pour prêter l'attention la plus profonde. Les femmes poussèrent des cris de triomphe, pensant que le captif avait enfin perdu sa fermeté. Le Trappeur trembla pour l'honneur de son T. III.

Ismaël montre à Esther le corps d'Abiram balancé par le vent.

ami ; Hector, comme s'il eût compris ce qui se passait, leva le museau en l'air et fit entendre un hurlement plaintif. Mais l'hésitation du Paunie ne dura qu'un moment. H leva l'autre main avec la rapidité de l'éclair ; le tomahawk brilla : Weucha tomba à ses pieds la lête fendue jusqu'aux yeux ; puis s'ouvrant un passage avec l'arme sanglante, il s'élança dans l'intervalle laissé vide par les femmes épouvantées, et descendit d'un seul bond la pente rapide de

la colline des Sioux.

Si la foudre fùttombée au milieu des sauvages, elle n'eût point produit une consternation plus grande que cet ante d héroïque et sublime désespoir. Toutes les femmes poussèrent une clameur aiguë et plaintive, elilyeutun moment où les plus vieux guerriers euxmêmes parurent avoir perdu l'usage de leurs facultés. Cette stupeur ne lut que passagère ; un hurlement de vengeance s'exhala bientôt de cent bouches à la fois, et en même temps cent guerriers se levèrent pour infliger au fugitif un sanglant châtiment. Mais la voix puissante et impérieuse de Mahlori arrêta cet élan. Le chef, sur la physionomie duquel la rage déçue luttait contre le calme imposé à son rang , étendit le bras du côté de la rivière, et tout le mystère fut expliqué. Cœur-Dur avait déjà franchi plu&dela moitié delà vallée qui s'étendait de la colline au fleuve : en ce moment même une troupe de Paunies, armés et à cheval , galopait vers le bord de la rivière, où bientôt l'on entendit très distinctement plonger le fugitif. Quelques minutes suffirent à son bras vigoureux pour traverser le courant, et alors les acclamations qui s'élevèrent de la rive opposée apprirent aux Sioux humiliés toute l'étendue du triomphe de leurs adversaires.

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