‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 65 sur 253 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

11 est facile de se figurer la surprise et la consternation des Sioux. En ramenant ses guerriers au camp de la tribu, Mahtori n'avait négligé aucune des précautions habituelles de la prudence indienne, afin de soustraire sa trace à tous les yeux, il paraîtrait cependant que les Paunies avaient non seule ' ent fait cette dangereuse découverte , mais encore avaient réussi à s'approcher de la place par le côté le moins surveillé. Dans cette position critique, on n'avait guère de temps pour délibérer. C'était en déployant la force de son caractère dans des circonstances semblables que Mahtori avait accru son ascendant sur son peuple, et il n'était pas homme à le perdre maintenant par la moindre indécision. Au milieu des cris des enfants et

LES VEILLEES LITTÊRAIIIKS ILLUSTREES.

des clameurs dos femmes, qui oussniU certuiiienic.il .suffi pour jeter de lii coiifusion dans les |iensées d'nu lumiine nmins aoconlunic à prcinlre une deeisnni d.insles crises les plus terribles, il donna ses ordres avec le sang-fimd d'un vieux général.

Pendant (jne les honuaes .s'armaient , l'es enfants descendirent dans la vallée pour aller chercher les chevaux. Les tentes furent repliées à la hâte par les femmes, el chargées sur les chevaux impropres au combat. Tous ces mouvemiiils, accompagnés encore de clameurs, furent neanmmns exécutes avec une rapidité et une intelligence incroyables. Pendant ce temps .Malitnri ne négligeait aucun des devoirs de son rang. De la hauteur sur laquelle il était placé il pouvait distinguer parfaitement les forces elles mouvements lie la troupe ennemie. Un sinistre sourire éclaira son visage lorsqu'il vit que, sous le rapp.irtdu nombre, sa troupe availunegrande supériorité. Cependant malgré cet avantage , il existait d'autres points d'inégalité qui, dans la lutte imminente, pouvaient contribuer à rendre le succès extrêmement douteux. Ses guerriers habitaient une régiim [dus septentrionale et moins fertile que le territoire de leurs ennemis, et ils étaient loin d'être pourvus abondamment de chevaux et d'armes. La troupe qu'il avait en vue était montée jusqu'au dernier homme; et comme elle était venue de si loin pour venger son chef le plus renomme, il ne doutait pasqu'elle ne fût uniquemriit composée de braves. Au contraire , un grand nombre de ses gens étaient beaucou|> plus utiles dans une chasse que dans un combat. Cependant ses yeux se promenaient avec orgueil sur un groupe de guerriers en qui il avait souvent uns toute sa conhanceet qui ne l'avaient jamais trompée; et bien qu'il ne fût nullement disposé à précipiter la lutte , il n'eût certainement jias cherché à l'éviter, quand inéme l'obstacle misa la retraite desSioux par la présence des femmes et des enfants n'eût pas laissé ce choix à la disposition des Paumes. D'autre part, les amis de CiBur-Dar qui avaient réussi d'une manière si inespérée dans le but principal de leur ex|iédition, ne manifestaient aucune intention d'en venir à une lutte décisive. 11 y avait du danger à traverser la rivière en l'ace d'un ennemi déterminé, et leur prudente politique leur eût conseille de se retirer pour le moment, afin de faire ensuite leur attaque au railieu des ténèbres et d'une sécurité apparente; mais leur chef était alors animé d un enthousiasme qui l'elevait bien au-dessus des expédients ordinaires de la stratégie indienne. 11 brûlait du désir d'effacer la honte qu'il lui avait fallu subir, et peut-être aussi, dans sa pensée, le camp des Sioux renl'ermait-il un trésor qui commentait à lui paraître d un pris bien supérieur à celui de cinquante chevelures ennemies. Quoi qu'il en soit, Cceur-Dur n'eut pas plus lot reçu les courtes félicitations de sa troupe, et communique aux chels les faits dont la connaissance leur était nécessaire, qu'il résolut d'agir immédiatement de manière à maintenir sa repuiatioii établie et a satisfaire en même temps ses secrets desus. Un cheval de main , depuis longtemps dresse à lâchasse, avait ete amené pour recevoir son maître, avec bien peu d'espoir que ses services pussent encore lui être utiles dansée monde. Par une délicatesse d'attention (jui prouvait combien les qualités généreuses de ce jeune homme avaient excité la sympathie îles siens, un arc, une lance et un carquois avaient ete attaches a la Selle de l'anira-il qu'on se proposait d immoler sur la tombe du jeune brave, soin religieux qui eut rendu inutile d'engagement pris par le Trappeur à cet egari.1. Quoique Cteur- Dur fût sensible à l'attention de ses guerriers, convaincu qu'un chef ainsi équipe pouvait partir avec honneur pour les Terntuires de chasse du Maître de la vie, il parut croire que, dans letat actuel des choses, ses armes et son coursier pouvaient rendre des services non moins utiles : son visage brilla d'un éclair de farouche plaisir au moment où il essaya l'élasticité de l'arc et brandit la lance ; il jeta sur le bouclier un regard plus rapide el plus indiilerent; mais l'exultation avec laquelle il s'élança sur son cheval de bataille favori fut si grande qu'elle triompha de toute la reseive indienne. Il parcourut les rangs de ses guerriers non moins charmes que lui, manianlson cheval avec une grâce et une adresse que les règles de l'art ne peuvent jamais suppléer; parfois agitantsa lance comme pour s'assurer s'il était ferme sur sa selle, et parfois examinant l'état du fusil dont on l'avait également muni, avec le suin ininutieux et ralb.'etion d'un honinié niiiaculeusement rentré dans la possession d'un trésor qui avait toujours fait sa joie et son orgueil.

En cet instant .Malitori, après avoir terminé les arrangcmenls nécessaires, essaya une inaiiifestalion plus décisive. Le Sioux avait ! eu besoin de quelque rellexion |iour savoir coinmenl disposer de ses captifs. Les lentes d Ismaél étaient encore en vue, et il était ! aussi nécessaire dtt se préserver d une attaque dans cette direction, ' que de surveiller les mouvements d'un ennemi plus aelif. Sa pre- 1 niiere impulsion avait ete de livrer les liomines au tomahawk, et de placer les femmes sous la même proteelion que celles du sa troupe. Mais la superstitieuse terreur avec laipielle plusieurs de ses guer- | riers eontiniiaieiit a regarder le prétendu sorcier des Longs-Cou- ; ti.'aux, I avertit du danger qu'il y aurait à faire une expéiieiuie aussi i hasardeuse au momi'iii de livrer bataille. Il était ii craindre qu'on n'j vit h présage dune défaite. Dans celle situation embarrassante i il appela m vieux guerrier auquel d avait cynlié la gaide des nuu 1

Le vieux sauvage repondit par un allreux sourire d'âsscnliment , et alors le chef parut avoir l'esprit en repos sur cet imporlant sujet. Des ce moinemt il ne s'occupa plus que du soin d'assurer sa ven-

geance et de soutenir sa re|iutatiou guerrière. Se jetant à cheval, il lit signe, de l'air d'un prince, à m;s compagnons d'imiter son exemple, interronipant sans cérémonie les chants de guerre et les rites solennels par lesquels un grand nombre d'entre eux stimulaient déjà leur courage. Quand tout fut en ordre, la trim]ie s'avança dans le plus grand silence vers le bord de la rivière. Les deux troupes ennemies n elaii;iit plus séparées que par les eaux. Le fleuve était trop large pour permettre l'usage des projectiles ordinaires des Indiens. .M.iis les chefs échangèrent Siins résultats quelques coups de fusil, plutôt par bravade que dans l'espoir de produire (iiiel.ine eiret. Comme il -s'ecoula quelque temiis en (Ul'orts et en démonstrations inutiles, nous retournerons à ceux de nos personnages qui sont restes entre les mains des Indiens.

Le lecteur qui nous a suivi jusqu'ici doit comprendre que bien peu des inouveinenls précédeinmenl décrits avaient échappe à l'observation de 1 ex|)erimente l'raiipeur. Il avait été surpris comme tous les autres de l'action subite de Cueur-Dur, et ii y eut un instant -ra]iideoù un sentiment île regret l'einiiorla en lui sur son desir de sauver la vie du jeune lioiume. Le bon et simple vieillard, en voyant le moindre symptôme de faiblesse dans un guerrier qui avait si fortement excite .ses syin[ialhies, amail éprouve la racine douleur qu'un père chrétien assistant k la lin d'un fils qui meurt en imiue. .Mais lorsqu'il vil que son ami, au lieu de faire de lâches et iin|puissaiits ell'orts poir conserver la vie, avait montre la lesignalioii intrépide d'un chef indien jusqu'au moment ou un moyen de délivrance s'était olfert à lui, et qu'alors il avait déployé la vigueur et la résolution du guerrier le plus accompli, la joie qu'il éprouva fut si vive, qu'il eut ueiqui; pnne à la dissnuuier. Au milieu des lamentations et du tumulte qui suivirent la mort de Weuolia et la fuite du (iiisoiinier, il alla prendre (ilace auprès de ses compagnons blancs, résolu d'intervenir, a tout hasard, si la fureur des sauvages se dirigeait de ce côté; ilais l'appaiitioii de la troupe paunie lui épargna la nécessite de cette tentative désespérée, et lui permit de poursuivre ses observations et île mùnr ses plans, il remarqua particulièrement que la plus grande partie des femmes et tous les enrants, ainsi que le mobilier de la troupe, ayant eie précipitamment diriges sur les derrières, sans duule aliu de trouver un abri dans quelques-uns des bois adjacents, la tente de Maiilori était neaninoins restée debout et contenait encore ses habititnies. Seulement deux chevaux choisis étaient tenus près de la par deux Indiens, trop jeunes pour prendre part au combat, mais de|a en âge de savoir les conduire. Le frappeur vit dans cet arrangement la répugnance de Mahtori à laisser ses « lleurs des Visages pâles » hors de la portée de sa vue, el en même temps sa piévoyance à se precautionner contre un revers de lortuue. L air du Sioux en confiant au vieux sauvage sa mission sanglante, el la farouche joie de ce dernier en la recevant, uaNaient pas non plus échappe a l'observation du Trappeur. D'après tons ces uiouveiueiils mystérieux, le vieillard comprit que le deiioùuieut approchait ; et dans cette coiijoneture critique, il appela toute son expérience à sou aide. Pendant qu'il raeditaii sur les moyens de salut, le docteur attira de nouveau son attention en faisant un piteux appel à son assistance. — Vénérable Trappeur, ou libérateur, devrais-je dire, il semble qu'une occasion opportune soit enlin arrivée de bri.ser une connexion peu naiurelle enire mes membres inftrieurs et le corps d'Asinus. Peut-être si cette portion de ma personne était dégagée de manière à me permettre de fane usage du reste, et si je profitais de cette occasion favorable pour faire une marche forcée vers les lilablissements, tout es|ioir de conserver les trésors de science dont je suis l'indigne dépositaire ne serait pas perdu. L'iniportauce des icsultats vaut assurément la peine de tenter l'épreuve. — Je n'en sais rien, je n'en sais rien, répondit trauqiiilienient le vieillard; les iii.sectes cl les replilts que vous portez avec vous ont été destines par le Seigneur à rester dans les l'rairies, ut je Ile vois pas l'utilite de les envoyer dans des régions qui peuvent ne pas être appropriées a leur nalure. Ll d'ailleur», lel que vous êtes maintenant, place sur votre âne, vous pouvez rendre de grands et iiii|iorlanls services, quoique je ne sois pas du tout surpris que vous l'ignoriez, attendu que I utilité est une chose tout-a-fait étrangère à un homme plonge comme vous lelts dans les livres. — De quelle utilité puis-je être dans celte pénible captivité où les fone lions animales sont en quelque sorte suspendues, et les spirituelles ou inlellectuelies neutralisées par la sympathie secrète qui unit l'esprit à la niatieie"; Il est probable qu'il y aura du sang répandu entre ces deux Iroupes de païens ennemis, el quoique cet olllce ne soil pas trop de mon goût, il vaudrait mieux que je m'occupasse à des operatiuus cliirurgicaies que de perdre ainsi des

LA PRAIRIE

moments précieux. — Une Peau Rouge ne songe guère à faire panser ses blessures par un médecin , quand le cri de guerre résonne à son oreille. La patience est une vertu dans un Indien , et ne peut rien avoir de honteux dans un chrétien et un Blanc. Regardez ces hideuses sorcières, ami docteur; je ne connais rien au caractère des sauvages, si elles ne sont pas animées de projets sanguinaires et prêtes à exercer sur nous tous leurs féroces penchants. Or, aussi longtemps que vous resterez sur votre àne et conserverez cet aspect belliqueux qui est loin de votre nature , la crainte d'un aussi grand magicien pourra les tenir en respect. Je suis ici comme un général au moment de livrer bataille , et j'assigne aux forces placées sous mes ordres les services auxquels elles sont le plus propres. Ou je ne connais rien à ces détails , ou votre mine nous sera plus utile que ne le seraient maintenant, de votre part^ les exploits les plus éclatants. — Dites donc, vieux Trappeur, s'écria Paul, dont la patience ne pouvait plus tenir aux calculs et aux explications prolixes du vieillard, si vous coupiez deux clioses que je vais vous dire: d'abord votre conversation, qui serait beaucoup plus agréable auprès d'une bosse de buftle bien rôtie; puis ces maudites courroies qui , d'après l'expérience que j'en ai , ne sauraient être commodes nulle part. Un seul coup de votre couteau nous serait plus utile en ce moment que le plus long discours qui ait jamais été débité dans une cour de justice du Kentucky. — Oui , les cours de justice sont les bienheureux Territoires de chasse, comme dirait une Peau Rouge, pourceuxdont tout le talent consiste dans la langue. Je fus conduit un jour moimême dans l'un de ces réceptacles impurs, et cela pour un objet d'aussi peu de valeur que la peau d'un daim. Le Seigneur leur pardonne! Ils n'en savaient pas davantage ; ils agirent conCormémenl à leur faible jugement, et ils n'en sont que plus à plaindre. Et cependant c'était un spectacle imposant que celui d'un vieillard qui avait toujours vécu au grand air, tenu eu charte privée par la loi, offert en s|iectacle et montré au doigt par les femmes et les enfants. — Si c'est lii votre louable opinion sur les inconvénients de la captivité , honnête ami , vous feriez bien de la manifester en nous délivrant aussitôt que possible, dit .\liddleton qui commençait aussi à se fatiguer de toutes ces lenteurs. — Je ne demanderais pas mieux, spécialement pour vous, capitaine, qui, étant militaire, trouveriez tout à la fois plaisir et profit à examiner plus à votre aise les mouvements et les stratagèmes d'un combat indien. Quant à notre ami que voici, il im|iorte peu qu'il voie l'affaire de près ou de loin, attendu qu'une abeille ne doit pas être mise à la raison de la même manière qu'un Indien. —Vieillard, ces plaisanteries sur notre malheur sont inconsidérées, pour ne pas les qualifier d'un nom plus sévère. — Oui, votre grand-père était d'un caractère vif et emporté, et il ne faut pas s'attendre à voirie petit d'une panthère ramper comme celui d'un porc-épic. Maintenant gardez tous deux le silence, et ce que je dis ayant l'air de se rapporter aux mouvements des deux troupes, nous pourrons endormir la défiance. Vous saurez d'abord que , selon toute probabilité, le perfide Sioux a donné l'ordre de nous mettre tous à mort aussitôt que la chose pourra se faire sans bruit. — Le ciel smiffrira-t-il qu'on nous égorge comme des brebis sans défense? — Chut, capitaine , chut! un caractère emporté n'est pas ce qui convient le mieux dans un moment où les coups sont moins nécessaires que la ruse... Ah! le Paiinie est un noble jeune homme! cela vous ferait du bien de voir comme il s'éloigne du bord de la rivière pour inviter ses ennemis à la traverser; et cependant , si j'en crois le témoignage de ma vue affaiblie, ces derniers comptent deux guerriers contre lui un... Mais comme je disais, la précipilaflon et l'imprudence ne peuvent rien produire de bOn. Les faits sont si clairs qu'un enfant lui-même pourrait tout deviner. Les sauvages ne sont pas d'accord sur la manière de nous traiter: quelques-uns nous craignent à cause de notre couleur et nouslaisseraient vol'intiers partir; d'autres voudraient nous montrer la pitié que le loup affamé témoigne ii la biche. Quand l'opposition se met une fois dans les conseils d'une tribu , il est rare que ce soit l'humanité qui remporte... Voyez maintenant ces squaws ridées et sanguinaires... Non , vous ne pouvez les voir dans la position où vous êtes; quoi qu'il en soit, elles sont là comme des ourses furieuses, prètesàse jeter sur nous dès que le moment sera venu.— Ditesdonc, Trappeur, mon vieux camarade! interrompit Paul avec un peu d'am^ertume; dites-vous ces choses-là pour voire amiisi;nient ou pour le nôtre? Si c'est pour le nôtre, vous pouvez garder votre souffle pour la première course que vous aurez à faire, attendu que je suis déj.à fatigué , presque jusqu'au point d'en sutloquer, de ma part de la plaisanterie. — Chut! dit le Trappeur en coupant avec beaucoup de dextérité et de rapidité La courroie qui attachait l'un des bras de Paul à son corps , eten laissant tomber en même temps son couteau à portée de sa main rendue libre; chut! enfants, chut! la chose s'est faite on ne peutplusheiireusement. Les hurlements partis de lavallée ont attiré dans cette direction les regards do ces buveuses de sang, etjusque-là tout va bien. Maintenant profilez convenablement de vos avantages; mais ayez soin qu'on ne vous voie point agir. — Merci de celle petite complai.sance, vieux raisonneur, murmura le chasseur d'abeilles , quoiqu'elle vienne comme la neige en mai , un peu tardivement.—Jeune insensé, s'écria d'un ton de -^oroche le vieillard.

qui s'était éloigne à quelques pas de ses amis, et paraissait regarder attentivement les opérations des deux corps ennemis , n'apprendrezvous jamais la patience ?.. Et vous aussi , capitaine , quoique je ne sois pas d'un caractère à me formaliser jiour de vaines ilénionstratioDs, je vois que vous gardez le silence, dédaignant de demander un service à un hommequi vous parait trop lent à vous obliger. Sans doute vous êtes fun et l'autre jeunes et pleins de la conscience de votre force et de votre courage ; et je suis sûr qne vous avez cru qu il suffisait de couper vos liens pour que vous fussiez maîtres du champ de bataille. Mais celui qui a beaucoup vu est porté à beaucoup réfléchir. Si je m'étais empressé, comme une femme irréfléchie de vous donner la liberté, ces sorcières de Sioux m'auraient vu fa'ire et maintenant où seriez-vous fun et fautre? sous le tomahawk et 1« couteau, et sans aucune défense. Demandez à votre ami le chasseur d'abeilles s'il se trouve parfaitement en état de tenir tète à un enfant telon après être resté si longtemps garrotté : que ferait-il donc contre une dduzaiiie d'impitoyables mégères? — Vous avez ma foi r.iison , vieux Trappeur, répondit Paul en étendant ses membres, qu'il élait parvenu à dégager, et en s'efforçant de rétablir la circulation du sang; vous avez des notions parfaitement justes sur ces matières. Me voilà maintenant, moi Paul Hover, que bien peu d'hommes ont pu vaincre à la lutte ou à la course, me voilà réduit à un état d'incapacité presque aussi grand que celui où j'étais le jour même où je parus dans le monde! Par exemple, maintenant mon pied pose sur la terre, si j'en dois croire le témoignage de ma vue; et pourtant je n'aurais pas de peine à jurer qu'il en est éloigné au moins de six pouces. Ainsi donc, mon brave ami, puisque vous avez d.'jà tant fait, ayez la bonté de tenir à distance ces maudites vieilles , jusqu'à ce que' le sang soit revenu dans ce bras, et que je sois prêt à leur faire une réception convenable.

Le Trappeur fit signe qu'il comprenait parfaitement l'urgence du cas, et se dirigea vers le vieux sauvage charge de la garde et aussi de f exécution des captifs. Entre temps , le chasseur d'abeilles pourrait recouvrer l'usage de ses membres, et mettre pan'illement Middleton en situation de se défendre. .Malitori ne s'était pas trompé en choisissant cet homme pour le ministre de ses volontés sanguinaires. Il s'était acquis une certaine réputation militaire par le déploiement d'un courage féroce. Pendant que les guerriers plus dévoués et plus épris de la gloire s'attachaient à s'illustrer par quelque trait de bravoure personnelle , on le voyait, lui, posté derrière un abri favorable, achever sur les blessés ce qu'un guerrier plus intrépide avait commencé. Dans tons les actes cruels de la tribu il afait toujours joué le premier rôle, et on le trouvait toujours partisan d'une politique impitoyable. Il avait attendu avec une impatience mal déguisée le moment d'exécuter les ordres du chef. LeTrappeir le trouva occupé à distribuer des couteaux aux féroces mégères, lesquelles reçurent ce présent avec un chant lent et monotone, rappelant les pertes éprouvées par la tribu en divers combats contre les Blancs, et vantant les charmes de la gloire et de la vengeance. Chacune des vieilles, en s' armant du fatal couteau, commença, autour du sauvage , une danse lente et mesurée, mais grotesque, jusqu'à ce que toutes formèrent autour de lui comme un cercle magique. Leurs mouvements étaient réglés jusqu'à un certain point jiar la mesure de leur chant, de même que leurs gestes par les idées. Quand elles parlaiiîiit des revers éprouves par leur nation, e.ljes agitaient en l'air leur longue chevelure grise, ou la laissaient tomber en désordre sur leur gorge décharnée ; mais quand la voix de l'une d'elles venait à faire allusion au plaisir de rendre coup pour coup, on lui répondait [lar un hurlement général et par des gestes qui prouvaient assez avec quelle ardeur ces bacchantes du désert cherchaient à s'exalter jusqu'à la fureur nécessaire pour le crime. Ce fut au centre même de ce cercle infernal que le Trappeur s'avança du même calme et du même sang-froid que s'il se fût trouvé dans une église de village. Sa présence ne produisit d'autre effet que de redoubler leurs gestes menaçants, et de rendre moins éi(nivoque , s'il était possible , le déploiement de leurs intentions impitoyables. Leur ayant fait signe de s'arrêter, le Trappeur demanda : — Pourquoi les nïeres des Sioux chantent-elles d'une bou<;he irritée? Lesprisonniers paunies ne sont point encore dans leur village; leurs jeunes hommes ne .sont point revenus chargés de chevelures!

Cn ne lui répondit que par un nouveau hurlement général, et quelques-unes des plus hardies d'entre ces furies s'a[iprocherent de lui en brandissant leur couteau à une pioximité dangereuse de ses yeux imperturbables. — C'est un guerrier que vous voyez et non un vagabond des Longs-Couteaux, lonl le visage p'ile devient plus pâle encore à la vue du tomahawk, répondit le Trappeur sans sourciller. Que les femmes .sioux y pensent; si un homme à peau blanche meurt, il en surgira cent à l'endroit où il sera tombé.

Cependant les sorcières, sans lui répondre, continuaient d'imprimer à leur ronde une vitesse croissante, élevant de temps à autre leur chant de menaces à une intonation plus haute. Tout à coup Tune des plus âgées et des plus féroces quitta le cercle, et se mit à courir dans la direction de ses victimes, comme un oiseau carnassier qui, apit's avoir tournoyé sur ses ailes pesantes pendant quelque temps, s'abat e/ifln sur sa proie. Les autres mégère» wivi-;

LES VEILLÉES LITTERAIRES ILLDSTREES

rcnl en désordre l'I avec de Kraiiils cris, crai^'iiant d'nrrivnr Irop lani pour pn'iidre leur part de celle saii^'laiite t'ele — l'iiissiiit niau;ici(;n di' iiiciri peuple! s'ocria le Trappeur dans la langue îles Dalicutalis, élevez votre voix el parlez , alin que cette nation vous entende.

Soil qu'Asinus eût acquis parson cxperiern-e récente assez d'intelligence pour connaître la valeur de ses facultés sonores, soit que l'étrange spectacle d'une douzaine de sorcières passant en désordre devant lui , et remplissant Pair de sons dis<ordauts, lucnie pour les oreilles d'un àne, eût fait inipres>ion sur lui , il ei-t certain que l'animal fil ce qu'on demandait à Obed de faire, et prolialilemcnt avec beaucoup plus de succès que le naturaliste n'en eût obtenu en rassemlilaiit tontes les forces de ses poumons. C'était la première fois que cet animal, nouveau pour les Sioux, avait ouvert la bouche depuis son arrivée dans le camp. ElVrayces à cette voix terrible, les sorcières se dispersèrent comme des vautours à qui la |)eur fait quitter leur proie, mais en coiitinuaut à pousser de grands cris , et ne paraissant avoir renoncé que momentauénient à l'exécution de leur projet. Cepenilanl l'imminence du danger avait ranimé le sang de Middleton et de i'aul. Le premier s'était mis sur ses pieds, et avait pris une attitude menaçante qui promettait |ieut-ètre plus que le digne chasseur d'abeilles' n'était capable d'accomplir. Middleton s'était soulevé lui-même sur ses genoux et se montrait prêt à vendre chèrement sa vie. La délivrance inexplicable des captifs fut attribuée par les mégères aux sortilèges du magicien , et cette méprise fut probablement aus>i utile que l'intervention miraculeuse et opportune d'Asiiius. — Maintenant il est temps de sortir de cette embuscade, s'écria le vieillard en se hâtant de rejoindre ses amis; il est temps de faire coiirageusemenl la guerre. 11 eût été iprudent de différer la lutte jusqu'à ce que le capitaine fût en état dy prendre part; mais, puisque nous avons démasqué nos batteries, il faut disputer le terrain de pied ferme, et...

Il s'interrompit tout à coup en sentant sur son épaule le poids d'une main gigantesque. Ayant tourne la tête avec une idée confuse qu'elTectivemenI ce lieuétait ensorcelé, il se vit en effet au pouvoir d'un magicien dangereux et puissant, au pouvoir d'ismaël Bush. La troupe îles fils de l'émigrant débouchait en ce moment derrière la tente de Mahtori. Le Trappeur comprit aussitôt comment ils avaient été surpris par derrière pendant que toute leur attention se fixait en avant d'eux ; et il vit en même temps l'impossibilité complète de résister. Ni Ismaël ni ses fils ne jugèrent à propos d'entrer dans des explications prolixes. Middleton et Paul furent de nouveau garrottés en silence et avec une promptitude extraordinaire; et cette fois le vieux Trapjieur lui-même partagea leur sort. La tente fut abattue, les jeunes femmes placées sur des chenaux, et toute la troupe prit rapidement le chemin du camp de l'émigrant. Pendant cet arrangement sommaire , l'agent desappointé de Mahtori et ses cruelles squaws s'enfuyaient à travers la plaine pour rejoindre les enfants et les autres femmes; etloisque Ismaël se fut éloigné avec ses prisonniers et son butin, ce lieu, si récemment animé par le bruit et le tumulte d'un vaste camp indien , se trouva le lieu le plus calme de ces immenses solitudes.

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