‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 66 sur 253 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Pendant que les choses se passaient ainsi sur la hauteur, les guerriers de la plaine n'étaient pas restés oisifs. Nous avons laissé les deux troupes ennemies se surveillant l'une l'autre sur les deux rives, chacune s'efforçant, par des invectives sanglantes, de pousser ses adversaires à quelque tentative téméraire. Mais le chef paunie ne tarda pas à découvrir que son adroit adversaire ne demandait pas irieux que de passer ainsi le temps en simulacres d'efforts infructueux. Il changea donc de tactique, et, comme déjà nous l'avons appris de la bouche du Trappeur, il s'éloigna de la rivière, afin d'attirer sur la rive qu'il occupait la troupe des Sioux, plus nombreuse ^uc la sienne Le défi ne fut point accepté, et les Loups furent obligés de recourir à quelque autre expédient. Au lieu de continuer à perdre ainsi des moments [irécieux, le jeune chef des Paunies, à la tète de sa troupe, côtoya li' bord du fleuve au grand galop, cherchaul un endroit favorable où, par une brusque traversée, il pût conduire sans pi^rte ses guerriers sur la rive opposée. Du moment où son intention fut connue, chaque cavalier sioux prit un fantassin eu croupe; et Mahtori fut à i icme de concentrer toutes ses forces contre toutes les tentatives que .'ennemi voudrait faire. Voyant son dessein découvert, et ne voulant pas essouffler ses chevaux par une course forcée, Cœur-Dur s'arrêta et prit de nouveau position sur le bord môme de la rivière. Le pays était trop découvert piiur permet- Ire aucun des stratagèmes ordinaires des dé.serls, et d'ailleurs le temps [iressail ; l'intrépide Paunie résolut donc de leriiiiner la lutte par un de ces actes d'audace au prix desquels les chefs indiens achètent leur reiKMunice. Le lieu qu'il avait choisi était favorable à ce projet. La rivière, qu> dans la plus grande partie de son cours était rapide et profonde, a»ail en cet endroit une largeur plus que double, et le

clapotement des flots prouvait du'ils coulaient sur un bas-fond. Au centre du courant se trouvait un vaste banc de sable peu élevé audessus du niveau de l'onde, mais dont la couleur el la consistance annonçaient un sol ferme el assuré. Ce fut vers ce point que le chef tourna un regard attentif. Apres avoir parlé à ses guerriers et leur avoir commuuiiiué ses intentions, il s'élança dans le flimve, et partie en nageant, partie en s'aidaiit de son cheval qui avait oied, il ne tarda pas à se trouver sain et sauf dans l'ile.

L'ixperience de Cœur-Dur ne l'avait pas trompé. Quand son cheval sortit des flols en hennissant, il se vit sur un sol tremblant et humide mais compacte. L'intelligent coursier semblait comprendre cet avantage et portait son cavalier belliqueux avec une élasticité dans ses mouvements et une fierté dans son air qui eussent fait honneur au cheval de bataille le mieux dressé. Le jeune chef, dans cette situation éleclrisante, sentait bouillonner tout son sang dans ses veines; tous les yeux des deux tribus étaient fixés sur lui; et comme rien ne pouvait être plus agréable à ses compatriotes qu^le spectacle de tant de grâce et de courage, rien aussi n'était plus humiliant pour leurs ennemis. La soudaine a|iparition du Paunie sur le banc de sable fut annoncée parmi les Sioux par une clameur générale et furieuse, lisse précipitèrent sur la rive; cinquante flèches et quelques coups de fusil partirent à la fois, et [ilusieurs braves manifestèrent l'intention de se mettre à la nage pour aller punir leur insolent ennemi. Mais la yoix et l'autorité de Mahtori reprimèrent ce mouvement indiscipliné. Loin de permettre qu'un seul pied entrât dans l'eau ou qu'on laiiçàt encore d'impuissants projectiles, toute la troupe reçut ordre de s'éloigner du rivage, tandis que luimême communiquait ses intentions à un ou deux de ses confidents intimes.

Lorsque les Paunies avaient vu le mouvement de leurs ennemis, vingt guerriers s'étaient élancés dans le fleuve; mais quand ils virent les Sioux de leur côté s'éloigner, ils revinrent tous au bord, laissant leur jeune chef sous la seule protection de son adres-e et de son courage. Les instructions données par Cœur-Dur, en quittant sa troupe, avaient été digues de la générosité de son caractère : aussi longtemps qu'on ne verrait s'élancer contre lui qu'un seul guerrier à la fois, on devait le laisser à la garde du Wahcoudah. Mais si les Sioux l'attaquaient en masse, il devait être soutenu par un nombre égil de Paunies jusqu'à concurrence de sa troupe tout entière. Ces ordres généreux furent strictement obéis; et bien que plus d'un cœur brûlât de partager la gloire et le péril du chef, il ne se trouva pas un guerrier qui ne sût cacher son impatience sous le masque habituel de la reserve indienne. Us attendaient avidement le résultat, et pas une seule exclamation de surprise ne leur échappa lorsqu'ils crurent voir une issue difi'erente de ce qu'ils avaient espéré. Mahtori ne fut pas long à communiquer ses plans aux deux guerriers: il entra seul dans la rivière, lit quelques pas en avant et s'arrêta ; puis il leva plusieurs fois sa main en l'air, la paume en dehors, et lit plusieurs autres signes pacifiques. Alors, comme pour confirmer la sincérité de ses intentions, il jeta son fusil sur le rivage et entra dans l'eau, puis il s'arrêta de nouveau afin de voir comment le Paunie recevrait ses propositions de paix. L'insidieux Sioux n'avait pas vainement compté sur la noble et loyale nature de son jeune rival. Pendant les décharges de coups de fusil et de flèches, et dans la prévision d'une attaque générale, Cœur-Dur avait continué de galo|ier sur le banc de sable avec la même fierté et la même audace. Lorsqu'il vit le chef Teton entrer dans la rivière, il agita sa main d'un air de triomphe, et, brandissant sa lance, il lui jeta pour défi le cri de guerre de son peuple. Mais, quand il reconnut que Mahtori désirait parlementer, bien qu'il fût au l'ait de la perfidie de son adversaire, il dédaigna de montrer moins de confiance que lui. S'avançant jusqu'à l'extrémité du banc de sable la plus éloignée de Mahtori, il jeta [lar terre son fusil, et revint aussitôt à l'endroit d'où il était parti. Les deux chefs étaient alors en présence à armes égales; chacun d'eux avait sa lance, son carquois, suii tomahawk et son couteau, et un bouclier de cuir. Le Sioux u'hesita plus; mais, s'avançant dans !e fleuve, il ne larda pas à prendre pied sur le point de rile que son courtois adversaire avait laisse libre.

Peudaul que Mahtori traversait l'etroit canal, on eût pu voir briller une secrète joie à travers le nuage dont l'asluce profonde avait voilé son visage basané; et pourtant il y avait des moments où l'on eût pensé que les éclairs qui s'échappaient de l'œil du Sioux, et l'expansion de ses narines provenaient d'un sentiment plus noble. Le Paunie, immobile dans la partie de l'ile où il s'était retire, attendait son enneiiii avec une dignité calme. Le Teton fit décrire un ou deux cercles à son coursier pour comprimer son impatience et pour se remettre d'aplomb sur sa selle, puis il s'avança au centre de l'ile, et, par un geste courtois, invita .son adversaire à s'approcher. Cœur- Dur vint à une distance convenable pour conserver la faculté d'avancer ou de reculer à volonté; puis il fit halte, les yeux fixés sur ceux de son ennemi. Un long el grave silence succéda, el, dans l'intervalle, ces deux guerriers renommes se regardèrent pour la première fois face à face les armes à la main, eu hommes qui savaient apprécier le mérite d'un cnneini couiageux bien que déleste. Mais l'air de Mahlon était beaucoup moins ferme et moius belliqueux que

LA PKAIRIE.

celui du Paunie. Rejetant son bouclier sur son épaule, comme pour en appeler à la confiance de son antagoniste, le Sioux fil un geste pour le saluer, et prit la parole le premier. — Que les Paunies montent sur les collines, dit-il ; qu'ils regardent du soleil levant au soleil couchant, du pays des neiges à la région des fleurs, et ils verront que la terre est très vaste. Pourquoi les Hommes rouges ne pourraient-ils pas y trouver place pour tous leurs villages? — Le Sioux a-t-il jamais vu un guerrier des Loups venir lui demander un emplacement pour sa hutte? répondit le jeune brave d'un air d'orgueil et de dédain qu'il ne cherchait pas à dissimuler. Quand les Paunies vont chasser, envoient-ils des coureurs à Mahtori pour lui demander s'il n'y a pas de Sioux dans les Prairies? — Quand la faim est dans la hutte d'un guerrier, il cherche le buffle qui lui a été donné pour nourriture, continua le Teton en s'efforçant de réprimer la colère qu'excitait en lui le dédain de son adversaire. LeWahcondah a créé plus d'animaux qu'il n'a créé d'Indiens. 11 n'a pas dit: Ce buffle sera pour un Paunie, et celui-ci pour un Dahcolah ; ce castor pour un Konza, et cet autre pour un Omahaw. Non, il a dit : Il y en a assez pour tous J'dime mes enfants rouges, et je leur ai donné de grandes richesses. Le cheval le plus agile ne saurait aller en un grand nombre de soleils du village des Ùahcotahs au village des Loups. Il y a loin des huttes des Paunies à la rivière des Osages. Il y a place pour tous ceux que j'aime. Pourquoi donc un homme rouge tueraitil son frère?

Cœur-Dur à son tour rejeta son bouclier sur son épaule, et laissant tomber à terre un bout de sa lance, il s'appuya gracieusement sur l'autre bout; puis il répondit avec un sourire facile à interpréter : — Les Sioux sont-ils las de la chasse et de la guerre? veulent-ils faire cuire la venaison et ne pas la tuer? se proposent-ils de laisser croître leurs cheveux afin que sur leur tète les ennemis ne puissent trouver la touffe guerrière ? Allez, un guerrier paunie ne viendra jamais chercher une épouse parmi des hommes aussi elTéminés !

Malgré la dissimulation du Dahcotah, un effrayant sourire parut sur son visage quand il entendit celte sanglante insulte; mais il réprima promptement cette émotion indiscrète, et la remplaça par une expression mieux adaptée à ses projets. — C'est ainsi qu'un jeune chef doit parler de la guerre, répondit-il avec un singulier calme; mais Mahtori a vu plus d'hivers que son frère. Pendant la longueur des nuits, au milieu des ténèbres de sa hutte, tandis que les jeunes hommes dormaient, il a médité sur les souffrances de sou peuple; il s'est dit : Dahcotah, compte les chevelures suspendues à ion foyer ; toutes sont rouges, à l'exception de deux ! Le loup détruitil le loup, ou le serpent à sonnettes atlaque-t-il son frère? Tu sais bien que non ; tu as donc tort, chef des Sinux, d'entrer le tomahawk à la main dans le sentier qui conduit aux villages des Peaux Rouges. — Le Sioux voudrait-il dépouiller le guerrier de sa gloire ? voudrait-il dire à ses jeunes hommes : Allez planter des racines dans les Prairies, et faites des trous pour enterrer vos tomahawks; vous n'êtes plus des braves ! — Si la langue de Mahtori parle jamais ainsi, répondit le rusé chef avec l'air d'une vive indignation , que ses femmes la lui coupent et la brûlent avec les entrailles du buifle. Non, ajouta-t-il en faisant quelques pas vers l'imperturbable i^œur- Dur, comme pour lui donner une nouvelle preuve de confiance, l'homme rouge ne manquera jamais d'ennemis ; ils sont plus nombreux que les feuilles sur les arbres, les oiseaux dans le ciel, et les buffles dans les prairies. Que mon frère ouvre ses yeux tout grands ; ne voit-il nulle part un ennemi qu'il puisse frapper? — Combien de temps s'est-il écoulé depuis que le Dahcotah comptait le nombre des chevelures de ses guerriers qui sèchent à la fumée d'une hutte paunie? la iliain qui les a prises est ici ; elle est prèle à élever le nombre de dix-neuf à vingt. — Que l'esprit de mon frère ne s'égare pas dans un sentier tortueux : si les Peaux Rouges continuent sans fin à frapper les Peaux Rouges, quels sont ceux qui resteront pour dire : les Prairies sont à moi? Ecoutez la voix des vieillards; ils nous disent que de leur temps un grand nombre d'Indiens sont sortis des bois de l'Kst, et ont rempli les Prairies de leui^s plaintes contre les brigandages des Longs-Couteaux. Où vient un Visage pâle, un homme rouge ne peut rester : le pays n'est pas assez grand; ils sont toujours airamés; voyez ! ils sont ici.

En parlani ainsi, le Sioux montra les tentes d'ismaël qu'on apercevait distinctement, et s'arrêta pour observer l'effet de ses paroles sur l'àme sincère de son antagoniste. Cœui-Dur écouta comme si les raisonnements de Mahtori eussent éveille en lui une nouvelle série d'idées; il réfléchit quelques instants avant de demander : — Que peusent leschefs-des Sioux? que conseillent-ils de l'aire ! —Ils pensent que le nioccassinde tous les Visages pâles doit être suivi comme la piste de l'ours ; que le Long-Couteau qui vient dans la Prairie ne doii point ret(mrner sur ses pas. Ceux que vous voyez là-bas sont nombreux : ils ont des chevaux et des fusils ; ils sont riches, et nous sommes pauvres Que les Paunies se réunissent en conseil avec les Dahcotahs; et quand le soleil aura disparu derrière les Montagnes Rocheuses, ils diront: Ceci est pour un Loup, et cela pour un Sioux.

— Non, Daeohtah! Cœur -Dur n'a jamais frappé d'étrangers ; ils viennent dans sa hutte; ils mangent et partent en paix : un chef puissant est leur ami ! Quand mon peuple appelle les jeunes hom-

mes au sentier de la guerre, le moccassin de Cœur-Dur est le dernier ; mais son village est à peine caché derrière les arbres, qu'il est le premier. Non, Dahcotah, son bras ne se lèvera jamais contre l'étranger. — Insensé' meurs donc les mains vides ! s'écria Mahtori eu plaçant une flèche sur la corde de son arc et en la décurhaut soudain contre la poitrine découverte de son généreux et confiant ennemi.

L'action du perfide Sioux avait été trop prompte et trop bien combinée pour permettre au P.iunie d'y opposer les movens ordinaires de défense ou de représailles : son bouclier pendait à son épaule • sa flèche, au lieu d'occuper sa place ordinaire, était dans la même main qui tenait son arc ; mais l'œil prompt du jeune "uerrier eut le temps d'apnrcevoir l'intention de son ennemi, et sa présence d'esprit ne l'abandonna pas. Tirant brusquement et avec force la bride de son cheval, il le fit dresser sur ses jambes de derrière • lui-même se pencha, et le cheval lui servit de bonrlier. Le coup était si bien visé et la flèche lancée avec tant de force, qu'elle traversa de part en part le cou de l'animal- Plus prompt que la pensée Cœur-Dur à son tour envoya sa flèche pour réponse. Le bonrlirr dû Sioux fut traversé, mais sa personne ne fut pas atteinte Pendant quelque temps on n'entendit que le résonnement de l'arc et le sifflement des flèches, bien que les combattants fussent obligés de donner une grande partie de leur attention au soin de leur défense ; les carquois furent bientôt épuisés; et, quoique le sang eût coulé, ce n'était point en nuantilé suffisante pour ralentir l'énergie du combat Alors commença de la part des cavaliers une série d'évnliition'5 habiles et rapides; tour-à-lour ils avançaient ou reculaient, tournant sur eux-mêmes et décrivant mille cercles dans leur feinte retraite, pareils à l'hirondelle rasant la terre dans son vol circulaire. La lance portait des coups terribles; le sable tourbillonnait en l'air et plus d'une fois le choc parut devoir être fatal : cependant chacun des combattants se maintenait en selle, et continuait à tenir les rênes d'une main ferme. Enfin le Sioux fut obligé de se jpter à bas de son cheval pour éviter un coup qui, sans cela, lui eût été funeste. Le Paunie perça l'animal de sa lance, et continua de galoper en poussant un cri de triomphe. Revenant sur ses pas, il allait mettre à profit cet avantage, lorsqu'à son tour son propre coursier chancela et tomba, incapable de le porter plus longtemps. Mahtori répondit à son cri prématuré de victoire, et le tomah'>wk à la main, courut sur le jeune guerrier, dont les jambes étaient partiellement engagées sous son cheval. La plus grande agilité de la part de Cœur- Dur n'aurait pu suffire pour le débarrasser à temps. Il vit que sa position était désespérée, et eut recours à un expédient extrême : il tira son couteau , en prit la lame entre l'index et le pouee, et avec un sang-froid admirable, le lança contre son ennemi, qui accourait sur lui. L'arme tranchante tourna plusieurs fois en l'air sur elle-même, et, la pointe rencontrant la poitrine de l'impétueux Sioux, la lame s'y plongea jusqu'au manche. Mahtori porta la main sur le couteau, et parut hésiter à le tirer de la blessure. Un moment, une expression de férocité et de haine implacable rembrunit son visage ; puis, comme averti intérieurement du peu de temps qu'il avait à perdre, il s'avança en chancelant ju.squ'à la limite du banc de sable, mit un pied dans l'eau et s'arrêta. L'astuce et la dufilicité, qui avaient si lonstemps obscurci les qualités plus brillantes de son caractère, se perdirent alors dans l'inextinguible sentiment d'orgueil dont il s'était imbu dès son enfance. — Enfant des Lcuips! dit-il avec un sourire d'horrible satisfaction, la chevelure d'un puissant Dahcotah ne séchera jamais à la fumée d'un Paunie!

Arrachant alors le couteau de sa blessure, il le jeta dédaigneusement à sou ennemi. Puis, brandissant son bras vers son heureux adversaire, pendant que, sur son visage basané, on voyait qu'il luttait contre un torrent de fureur et de haine, auquel sa langue ne pouvait trouver d'expression, il plongea, la tête la première, à l'endroit où le courant était le plus rapide, et l'on vit sa main s'agiter encore en triomphe au-dessus des eaux, même aifirès que son corps fut pour jamais plongé dans l'abîme. En ce moment Cœur-Dur s'était dégagé. Le silence qui a"ait jusque-là régné dans les deux troupes fut subitement interrompu par une clameur générale et tumultueuse. Cinquante guerriers des deux partis étaient déjà da::s la rivière, courant les uns punir, les autres défendre le vainqueur, et tout annonçait le commencement du combat plutôt que sa fin. Mais le jeune vainqueur était insensible à tous ces signes de danger. Il ramassa son couteau, et, bondissant sur le sable avec l'agilité de la gazelle, il examina d'un regard perçant l'onde qui lui cachait sa proie. Une tache noire et sanglante lui indiqua la placs, et, armé du couteau, il plongea dans le courant, résolu de mourir au milieu des vagues ou de revenir avec son trophée. Cependant le banc de sable était devenu un théâtre de carnage et de violence. Mieux montés et plus ardents peut-être, les Paunies y étaient arrivés en nombre suffisant pour obliger leurs ennemis à baltre en retraite. Les vainqueurs poursuivirent leurs succès sur la rive opposée, et, dans l'ardeur du combat, s'y précipitèrent avec les vaincus. Là ils eurent alfaire à l'infanterie des Sioux, et furent obligés de reculer à leur tour. Le combat prit alors un aspect tout nouveau. A mesure que se calmait le premier mouvement qui avait engagé les deux partis à

LES VEILLÊHS LITTÉRAIHES ILLUSTUÊKS.

preiulre pari à la lutte, il fut possible aux chefs dVxnrcer lour aiitoi'ili' i>l ili' ilii'i^ei' li'ï, npcraliiins avec plus de priidoiico. D'après le conseil (le leurs eliel's, les Sinux s'abritèrent couiine ils purent derrière les grandes herbes, les biiissiins et les inégalités dn terrain ; il en résulta que les i barges des guerriers paunies devinrent plus circonspectes et conséqueninient moins redoutables. On continua quelque temps ainsi avec des succès varies et sans beancini|) de perte de part ni d'autre. Les Sioux avaient gagné un endroit où l'Iicrbe létait baute et épaisse ; les chevaux de Tennenii ne pouvaient y pénétrer, cl quand même ils l'auraient (lu , cela eût été plus nuisible qu'utile aux Paunies. Il devenait donc nécessaire de déloger les Tétons de cet abri, ou il fallait renoncer à un succès délinitif. Déjà plusieurs tentatives désespérées avaient été repoussées, et 'es Paunies découragés songeaient à la retraite, quand le cri de guerre bien connu de Cœur-Dur se lit soudainement entendre, el l'instant d'après le jeune chef parut au milieu de ses guerriers, agitant dans sa main là chevelure du chef des Sioux comme une bannière qui devait conduire les l'aunies à la victoire. Sa présence fut accueillie par des acclamations de joie, et ses compagnons s'élaucèrent sur ses pas à l'attaque des Sioux retranchés, avec une impétuosité devant laquelle tout parut céder d'abord. Mais le trophée sanglant que le jeune vainqueur tenait à la main ralluma l'irritation des Sioux aii.ssi bien que IV'uthou.^iasme des assaillants. Mahtori avait laissé après lui plus d'un guerrier intrépide ; et l'orateur qui, dans la discussion de ce jour, avait manifesté des opinions paciliqucs, déploya ici le plus généreux dévouement pour arracher aux mains des ennemis de son peuple ce sanglant tro|diée, glorieuse relique d'un homme dont il était pourtant l'adversaire le plus décidé dans les conseils.

Alors la victoire se déclara en faveur du nombre. Après une lutte acharnée dans laquelle tous les chefs donnèrent d'admirables preuves d'intrépidité personnelle, les Paunies se retirèrent en rase campagne., serrés de près par les Sioux, qui s'emparaient de chaque pouce de terrain cède par leurs ennemis. Si les Dabcolahs avaient su s'arrêter il la lisière des grandes herbes, il est |irùbable que l'honneur de la journée leur fût reste, malgré la perte qu'ils avaient faite dans la iiersonne de Mahlori. Mais leurs guerriers commirent une imprudence qui changea tout-à-coup la face du combat et leur fit perdre l'avantage si péniblement acquis. Un chef Paunie avait succombé à ses nombreuses blessures; une douzaine de flèches l'avaient percé dans les derniers rangs de ses compagnons qui se retiraient, .\ussitôt, sans songer à (lorterde nouveaux coups, sans s'inquieler de ce qu'il y avait de téméraire dans cette action, les plus braves des Sioux s'élancèrent avec de grands cris, chacun aspirant k la gloire de dépouiller le cadavre. Ils furent reçus par Cœur-Dur et quelipies guerriers d'élite, ré.soliis de sauver aussi l'honneur de leur nation. Ce fut un combat corps à corps, et le sang coula encore avec plus d'abondance. A mesure que les Paunies se retiraient emportant le cadavre, les Sioux se pressaient sur leurs pas, et à la fin la totalité de ces derniers cpiilta l'abri des hautes herbes en poussant degrands cris, et se llatlant de tout emporter par la supériorité du nombre.

Le destin de Cœur-Dur et de ses compagnons, qui tous seraient morts plutôtque de lâcher prise, eût été pronipteinent décide, sans une diversion puissante et inattendue. D'uu petit taillis, sur la gauche, on enlendit s'élever un cri, immédiatement suivi d'une décharge des redoutables carabines de l'Ouest. Cinq ou six Dabcolahs bondirent en avant el tombèrent dans l'agonie de la mort, et tous les bras des guerriers restèrent suspendus, comme si la foudre fut tombée du ciel. Alors parurent Ismaël et ses fils qui tombèrent sur leurs perfides alliés, avec des cris et des regards qui annonçaient la nature de h'ur intervention. C'en était trop pour les Sioux. Plusieurs de leurs chefs les plus braves étaient déjà tombés, et ceux qui restaient furent à l'instant abandonnés par la totalité de leurs soldats. Que Iques-uns des plus intrépides, refusant de s'éloigner, périrent nobliiuent sous les coups des Paunies. Une seconde ilccharge de la troupe de l'enugrant acheva la victoire. On vit alors les Sioux s'enfuir vers les abris les plus lointains, avec le même empressement et la même ardeur qu'ils avaient mis quelques instants auparavant, à .se précipiter au fort de la mêlée. Les Paunies triomphants s'élancèrent il leur pcuirsuito comme des limiers altérés. Partout s'entendaient des cris de victoire et des hurlements de vengeance. Qiiel- (pies uns des fugitifs s'eiroreèrciit d'emporter les cadavres de leurs coiu[iagnons; mais la vivacité de la poursuite les obligea pronipteinent à ne songer qu'à eux-mêmes. Parmi tous les ell'oris qui furent l'ails en cette occasion pour préserver l'iionnenr des Sioux de la boule que l'opinion de ces peuples attacbuit à l'enlèvement ùa la chevelure d'un guerrier, il n'y en eu qu'un seul qui réussit. Dans le conseil ti'iiu le malin, un chef s'était hautement prononcé contre tout projet hostile; mais, apriis avoir vaineinenl élevé la voix en faveur de la paix, son bras n'en fit pas moins son devoir dans le combat. Nous avons déjà parlé de sa bravoure. Ce guerrier, qui dans la langue tigurée de ha nation, était a[ipelê l'Aigle rapide, avait élé le dernier à désespérer de la victoire. Quand il vit ijne l'intervciilioil de la redoulabli- carabine avait enlevé à ses conipagnons des avaiitiges si cli(Tenient achetés, il se retira lentement, au milieu d'une grêle do halles et de flèches, vers l'endroit où il vail caché son cour-

sier, dans l'épaisseur des grandes herbes. Là il trouva un de ses

eompiitriotes qui était sur le point de se servir de oette monture. Celait Boréchiua, le vieil ami de Mahtori, celui-là même dont la voix avait conibatlu dans leconseil l'opinion de l'Aigle rapide. Il avait le corps percé d'une Ueclie, et il .souft'rait déjà les angoisses de la mort. — J'ai marché dans mim dernier sentier de guerre, dit le vieux guerrier, lorsqu'il vit que le véritable maître de l'animal venait réclamer son bien ; un Paunie emportiTa-t-il dans son village les cheveux blancs d'un Sioux pour en faire la risée de ses femmes et de ses enfants?

L'Aigle rapide lui serra la main, et répondit à son appel par un regard où se peignait une inflexible résolution. Après ce muet engagement, il aida le blessé à monter à cheval. Di;s qu'il eût conduit le coursier vers l'entrée du couvert, il se jeta aussi sur son dos, et attachant son compagnon à sa ceinture, il déboucha dans la plaine, se fiant piiur leur salut commun à la vitesse bien connue de son cheval. Les Paunies ne tardèrent pas à les découvrir, et se mirent sur-le-champ à leur [loursuite. Cette course rapide continua pendant plus d'un mille, sans un murmure de la part du blessé, bien qu'aux douleurs cruelles qu'il souffrait se joignit celle do voir ses ennemis gagner du terrain à chaque pas- — Arrêtez ! dit-il en levant un bras débile |iour réprimer l'élan de son compagnon. L'Aigle de ma tribu doit déployer plus largement ses ailes... Qu il porte les cheveux blancs d'un vieux guerrier dans les wigwams des Bois Briilés.

Peu de paroles étaient nécessaires entre des hommes gouvernés par les mêmes idées de gloire et imbus des principes de leur superstitieux honneur. L'.'\igle rapide se jetant, à bas de son cheval, aida son compagnon à descendre. Le vieillard se courba péniblement sur ses genoux ; et après avoir levé les yeux vers son compagnon, comme pour lui dire adieu, il présenta son cou à la hache. Quelques coups de tomahawk et le tranchant du couteau suffirent pour séparer la tète du corps. Le Teton remonta sur .son cheval, assez promptement encore pour se dérober à une nuée de flèches Tenant à la main cette tête livide et sanglante, il partit comme un trait en poussant un cri de triomphe, et bientôt on le vit fendre la plaine, comme s'il avait en effet les ailes de l'oiseau redoutable dont il portait le nom glorieux. L'Aigle rapide arriva dans son village sain et sauf. Il fut du petit nombre de ceux qui écbap|ièrent au massacre de cette fatale journée ; et, pendant le reste de ses jours, seul de tous ceux qui se sauvèrent, il put élever sa voix avec la même autorité dans les conseils de sa nation.

Le tomahawk et la lance coupèrent la retraite au plus grand nombre des vaincus. La troupe des femmes et des enfants fut elleniêiiie dispersée ; et depuis longtemps le soleil avait disparu derrière l'horizon , avant que les horreurs de cette désastreuse défaite eussent complètement cessé.

L'aurore se leva sur une scène plus tranquille. L'œuvre de sang était accomplie, et quand le soleil reparut, sa lumière n'éclaira qu'une vaste et calme solitude. Les tentes d'ismaël étaient encore à la même place; mais dans toute l'étendue de ce désert, nul autre signe n'annonçail la présence des hommes; ça et là depetitestroupes d'oiseaux carnassiers volaient en criant au-dessus des endroits où quelques Sioux aux pieds pesants avaient trouve la mort, mais tous les autres vestiges du combat récent, avaient disparu. A travers la plaine sans fin, on distinguait de loin le cours sinueux de la rivière à la fumée qui sortait de son lit; et les petits nuages vaporeux et argentés , suspendus au dessus des étangs et des sources, commençaient à se fondre dans l'air, à mesure qu'ils sentaient la chaleur vivifiante d'un ciel radieux. La Prairie était calme et'pure comme le firmament après un sombre orage. Ce l'ut au milieu de celle scène paisible que la famille de l'émigrant s'assembla piuir décider du sort des divers individus tombés en son pouvoir. Tout ce qui dans le camp jouissait de la liberté eu même tenifis que de la vie était sur pied depuis le premier rayon de l'aube , et il n'était pas jusqu'au plus jeune membre de la tribu errante qui ne lût convaincu que le moment était venu où des révélations imiHirlanles allaient iiilluer d'une manière profonde et durable sur leur existence nomade et à demi barbare. Ismaël se promenait dans son camp avec la gr:ivité d'un homme charge à l'improviste d'aiïaires beaucoup plus iiiiportantcs c|ue celles qui roccupaient d'iudmaire Mais ses fils, qui avaient eu si souvent occasion de connaître l'inUexiliililé du i-araetère de leur père, voyaieul dans stui air sombre et son mil gl.VMal la résidution de persister dans ses projets, exécutés babiluelleiuenl avec autant d'olislination qn'audacieu.sement conçus ; ils n'a[iercevaieiit en lui aucun signe d'hésilalKUi el d'incertitude. lOstlu-r ellemême était seiisiblemeiit alïeetee par les inlerêls importants qui occupaient sa famille Itien qu'elle ne négligeât aucun de ces soins domesliiiues qu'elle eût probablement cimtinués dans toutes les circonstances imaginables, de même que la terre continue de tourner, inilgré les tremblements de terre qui déchirent sa surface et les volcans qui consument ses enlr.iilles , néanmoins .sa voix avait pris un diupa.son plus grave el plus solennel , et les fréiiiienles réprimandes adressées à ses enfants étaient tempérées pur un ton lu'i il y avait quelque chose de ladignité luateriiello. Comme d'ordinaire, Abiram

LA PRAIRIE

paraissait le plus soucieux; envoyait aux fréquents regards qu'il portait sur la figure sévère d'Ismaël, que la confiance et l'iiarraonie qui avaient existé entre eux étaient gravement altérées. Il semblait étrangement osciller entre l'espérance et la crainte. Parfois on voyait briller dans ses traits une lueur de joie sordide lorsque ses veux se dirigeaient vers la tente qui contenait sa captive reconquise; puis cette impression semblait inexplicablement remplacée par les ombres d'une profonde inquiétude. Lorsqu'il était sous l'influence de ce dernier sentiment , son regard ne manquait jamais d'inter- ••oger la physionomie morne et impénétrable de son beau-frère. Mais il y trouvait des motifs d'alarme plutôt que d'encouragement; car il y pouvait lire clairement cette vérité redoutable, que l'émigrant avait enfin soustrait ses apathiques facultés à une influence funeste, et qu'il était résolu d'agir obstinément d'après lui-même.

Tel était l'état de ces divers esprits, quand les fils d'Ismaël, obéissant à l'ordre de leur père, firent sortir des lieux où ils étaient gardés les individus sur le sort desquels l'émigranl allait prononcer. Personne ne l'ut excepté de cet arrangement. Jliddleton et liiez, Paul et Hélène, Obed et le Trappeur, furent amenés pour recevoir la sentence de celui qui s'était constitué leur juge. Les plus jeunes enfants d'Ismaël se groupèrent loul autour avec une vive curiosité, et Esther elle-même, quittant ses occupations ordinaires, s'approcha pour entendre le débat.

Cœur-Uiir était le seul de sa nation qui assistât à ce spectacle nouveau et imposant. 11 était debout, gravement a|ipuyé sur sa lance, ' son coursier fumant qui paissait à quelques pas de là témoignait qu'il avait fait une cour.se longue et forcée pour assister à cette solennilé. Israaël avait accueilli son uouvi-l allié avec froideur; et il paraissait complètement in.sensible à la délicatesse qui avait engagé le jeune chef à venir seul, dans la crainte que la présence de ses guerriers ne fut une cause d'inquiétude et de défiance. L'émigrant ne recherchait point ralliauce du chef Paunie et ne redoutait guère sa haine : il se préparait à remplir les fonctions qu'il avait assumées, avec autant de calme que si l'espèce de puissance patriarcale qu'il exerçait en ce moment eût été univcrsellemi'nt reconnue. Il y a dans la possession du pouvoir, au milieu nicme des abus qu'on en peut faire, quelque clii>se qui élevé l'àme. L'usurpateur même cherche à prouver qu'il est digue de sa position. Comme Isinaël Bush était d'un extérieur grave, d'un caractère inflexible, formidable par sa force physique et dangereux par son audacieuse opiniâtreté, la magistrature qu'il s'était attribuée inspir.ut une sorte de crainte respectueuse, à laquelle l'intelligence de Middieton lui-même ne pouvait entièrement se soustraire. L'émigrant, bien ré.solu, n'étais pas disposé à perdre le temps en délais inutiles. Quand il vit que tout le monde était placé, il promena un regard sombre sur les prisonniers, et s'adressa au capitaine comme au principal accusé. — Je suis appelé en ce jour à lenifilir les fonctions que, dans les Etablissements, vous attribuez à des juges. Je suis peu au fait des coutumes d'une cour de justice, quoiqu'il existe une règle connue de tous, et qui dit : «OEil pour œil et dent pour dent.» Je n'aime pas à importuner les tribunaux, et moins encore à vivre sur une plantation que le shériff a mesurée; cependant il y a de la raison dans cette loi, et il est utile de s'y conformer en certaines occasions ; aussi ai-je résolu solennellement de m'y conformer aujourd'hui pour donner à chacun son dû et rien de plus. Quand Israaël eut prononcé cette résolution , il s'arrêta et jeta les yeux autour de lui comme pour voir l'effet qu'elle avait produit sur ses auditeurs. Sou regard rencontra celui de .Middieton, et ce dernier lui répondit: — Si le malfaiteur doit être puni, si celui qui n'a fait de mal à personne doit être mis en liberté, changez fle plate avec moi, et devenez firisonnier au lieu d'être mon juge. — 'Vous voulez dire que j'ai eu tort d'enlever la jeune dame de la maison de son père, et de la conduire si loin , contre sa volonté, dans Ces sauvages contrées? réfiondit l'imperturbable Isniiicl, nianife>tant à celle accusation aussi peu d'émotion que de riuiords. Je n'ajouterai pas le mensonge à un acte ré|iréhensible, et je ne démentirai pas vos paroles. Depuis que ces choses se sont passées, j'ai eu le temps de refléchir; et quoique je ne sois pas un de vos penseurs rapides qui pénètrent ou prétendent pénétrer d'un seul coup d'œil dans la nature de toutes choses, cefiendaut je suis accessible à la raison , et , pourvu que je prenne mon temps , je ne suis pas homme à nier la vérité. C'est pourquoi je suis arrivé à cette conclusion, que c'était une faute d'enlever un enfant à son jière : la jeune dame sera donc ramenée où elle a été prise, aussi commodément et aussi sûrement que possible. — Oui, oui, ajouta Esther, l'nomme a raison. La pauvreté et le travail pe>aient durement >ur lui, vu surtout que les niagislrats du coftité devenaient inquiétants, et dans un mnnient de faiblesse il a commis cette mauvaise actinii; mais il a prêté l'oreille à mes paroles , et son esprit est revenu dans le chemin de l'honnêteté. C'est une chose terrible et dangereuse que d'introduire les filles des autres dans une famille paisible et bien gnuvernée ! — Et qui vous saura gré de cette réparation ? murmura Aliiiam avec une expression de cupidité déçue, bon ibk'uient mêlée de méchanceté et de terreur ; quand le di.il.'le auia fait votre compte, vous jiouvez être sûr qu'il ne vous paiera qu'en bloc. — Paix ! dit Ismaël en étendant sa large main vers son beau-frère,

pour lui imposer silence. "Votre voix résonne à mon oreille comme celle d'un corbeau. Si vous n'aviez jamais parlé , cette honte m'eût été épargnée. — Puisque vous commencez à reconnaître vos erreurs et à voir la vérité, reprit Middieton, ne faites pas les choses à demi; mais, par la générosité de votre conduite , créez-vous des amis qui puissent vous épargner toute poursuite ultérieure de la loi. — Jeune homme, interrompit l'émigrant en fronçant le sourcil , vous aussi vous en avez dit assez. Si la crainte de la'loi m'avait dicté ma conduite, vous ne seriez pas ici pour voir la manière dont Ismaël Bush administre la justice. — N'étouifez pas vos bonnes intentions ; et si vous méditez quelque acte de violence contre un seul d'entre nous, rappelez-vous que le bras de la loi , que vous affectez de mépriser, s'étend loin ; et, bien que ses mouvements soient assez lents, ils n'en sont pas moins certains. — Oui, il n'y a que trop de vérité dans ses paroles, Ismaël , dii le Trappeur attentif à tout ce débat. Le bras de la jusiice est un bras fcut affairé, et qui .se montre quelquefois très importun sur celte terre d'Amérique, où l'on prétend néanmoins que l'homme est laissé libre de suivre ses inclinations beaucoup plus que dans les autres pays ; et, à cause de ce privilège , il n'en est que plus heureux, plus intrépide et plus honnête ! Croiriezvous, mes amis, qu'il y a des pays où la loi est assez indiscrète pour dire : De cette façon tu naîtras, de cette façon tu vivras, et de telle autre façon tu prendras congé du monde pour aller comparaître devant le tribunal du Seigneur? C'est là une intervention coupable dans les attributions de Celui qui n'a pas fait ses créatures pour être conduites en troupeaux comme des bœufs, selon le caprice d'un stupicle et égo'iste gardien. Misérable doit être le pays où l'on enchaîne l'esprit aussi bien que le corps , et où les créatures de Dieu sont retenues dans une éternelle enfance!

Pendant cette harangue, fort sensée du reste , Ismaël se contenta de garder le silence, quoique le regard qu'il dirigeait vers le Trappeur manifestât un tout autre sentiment que celui de l'amitié. Quand le vieillard eut achevé, l'émigrant se tourna vers Middieton. — Entre nous deux, jeune capitaine, il y a eu des torts de part et d'autre. Si je voïis ai blessé dans vos alfections en enlevant votre femme, avec l'honnête intention de vous la rendre , dès que les plans de ce diable incarné se seraient réalisés, de votre côte vous avez envahi mon camp, aidant et coopérant, suivant les termes consacrés par la justice, coopérant, dis-je, à me dérober mon bien. — Tout ce que j'ai fait n'a été que pour délivrer... — Tout est réglé entre nous, interrompit Ismaël de l'air d'un homme qui, s'étant fait une opinion sur le point contesté, se souciait fort peu de l'opinion des autres; vous et votre épouse vous êtes libre d'aller et venir quand et où il vous plaira.... Abiier, mettez le ca|iitaine en liberté.... Et maintenant si vous voulez rester jusqu'à ce que je sois prêt à me rapprocher des Etablissements, vous aurez un charriol pour votre voyage; sinon , ne dites jamais que je ne vous ai pas fait une offre amicale. — Ismaël, puissé-je être accablé par l'oppression, puisse le châtiment de mes péchés retomber sur ma tète, si jamais j'oublie votre honnêteté , quelque lenteur qu'elle ait mise à se manifester, s'écria Middieton en profitant de sa liberté pour accourir auprès dînez toute en larmes. Ami, je vous en donne la parole d'un soldat, la part que vous avez prise dans cette transaction sera oubliée, quoi que je jugea propos de faire quand je serai replacé sous l'empire des lois.

L'émigrant n'accueillit cette assurance que par un sourire dédaigneux.— Ce n'est ni la crainte ni la faveur, dit-il, mais ce quej'appelle lajustice, qui m'a porté à prononcer ce jugement; faites ce que vous jugerez convenable, et croyez que le monde est assez vaste pour nous contenir tous deux, sans qu'il nous arrive encore de nous croiser en route. Si vous êtes content, tant mieux; si vous n'êtes pas content, contentez-vous à votre manière. Je ne vous demanderai pas la main pour me relever, quand vous m'aurez une bon ne fois abattu... Et maintenant, docteur, j'arrive à l'article qui vous concerne dans mon registre. 11 est temps d'examiner notre compte courant. J'ai conclu avec vous un traité sincère et loyal ; de quelle manière l'avezvous observé?

La singulière astuce avec laquelle Ismaël avait réussi à rejeter sur ses prisonniers la responsabilité de tout ce qui s'était passé rendait assez embarrassante la situation de ceux qu'il traitait comme ses justiciables. La vie d'Obed avait été tellement spéculative qu'il ne fut pas le moins empêché de tous. Le digne naturaliste n'était pas, à beaucoup près, le premier qui, au moment même où il croyait ne mériter que des éloges, se voyait tout-à coup sommé de rendre raison d'une conduite surlaquelle il fondait tousses droits à l'estime de ses semblables. Grandement scandalisé de la tournure que prenait cette alfaire, force lui fut de faire bonne contenance, et • cle présenter les motifs de justification qui s'offrirent à ses facultés tant soit peu troublées. — Qu'il ait existé un certain pacte entre Obed Batt, docteur en médecine, et Ismaël Bush, voyageur ou agriculteur errant, dit-il en s'efforçant d éviter toute expression blessante, c'est ce que je ne suis pas disposé à nier. J'avouerai qu'il avait été réglé ou sli|iulé qu'un certain voyage s'effectuerait conjiiintement, pendant un certain nombre de jours; mais le temps con- I venu étant expiré, il est juste d'en conclure que le traité n'est plus

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLDSTRÊES

obligatoire. — Isniaëi! interroiiipil Pinipaliente Esllier, ne discutez pas avec un Imninie i|iii piul vdus l)riser les os aiistà fucilemcnt que vous les re:iietii'e, et lai-sez partir ce niau'lit enipoisoniieurl Ce n'est qu'un ran)assis d'impostures, lui, ses boites et ses fioles. Donnez-lui la inoilic de la Prairie, et prenez l'autre moitié pour vous. Il s'était engagé pour acclimater les enfants, lui! je me fais furte d'acclimater notre marmaille dans une vallée fiévreuse au bout de huit jours, et cela sans prononcer des mots longs d'une toise et me.-ervir d'autre chose que d'écorce de cerisier, en y joignant peut-être une goutte on deux du cordial de l'Ouest. Il y a" une chose certaine, Ismaël; je n'aime pas pour corapagnons de voyage des gens qui savent engourdir la langue d'une honnête femme, et cela sans s'inquiéter comment son ménage ira pendant ce temps.

L'air sombre et soucitux répandu sur les traits de l'émigranl fit place un moment à un air de lourde malice lorsqu'il répondit : — Esther. chacun peut avoir son avis sur la vertu de l'art de cet homme; mais puisque c'est votre desir qu'il parte, je ne remuerai pas la Prairie pour rendre sa route plus difficile. Ami, vous êtes libre de retourner aux Etablissements, et je vous conseille d'y rester. — Et maintenant, Ismaél, reprit sa cumpague d'un air de triomphe, afin

Battius déguisé par Mahtori.

de maintenir la paix dans la famille et d'éloufTer tout sujet de mes intelligence enlie nous, montrez à cet Homme Rouge et à sa lille' indiquant du doigt le vieux Balafré et la veuve Tachéchana ; ni'Hitrez-leur le chemin de leur village, et disons-leur en une fois : bonjoar! et lion.soir! — Us sont les captifs du Paunie^ selon la loi de la guerre in^lienne, et je ne puis usurper sur ses droits. — Méfiezvous du diable, mon homme ! c'est un rusé tentateur, et tant que ses redoutables pièges sont sous nos yeux, nul d'entre nous ne peut se dire en sûreté! Ecoulez l'avis d'une fimme qui prend à cœur l'honneur de votre nom, et renvoyez-moi cette Jez^bul basanée.

Ismaël étendit sa large niaiii sur l'épaule d'Eslher, et la regardant fixement, il répondit d'un ton sévère et solennel : — Femme, nous avons devant les yeux des choses qui doivent appeler nos pensées sur de plus graves sujets. Rappelez-vous ce qui doit suivre, et laissez dormir voire folle jalousie. — C'est vrai, c'est vrai, murmura Esthtr eu ntournani au milieu de .ses filles; à Dieu ne plaise que je l'oublie jamais! — El mainlenanl, jeune homme, v(nis qui élis venu si souvient dans ma clairière sous prétexte d'y poursuivre une abeille, reprit Ismaël apiès avoir faii une pause de quelques minules comme pour rétablir l'équilibre de son esprit, j'ai à régler avec vous

un compte un peu plus lourd. Non content de dévaster mon camp, vnus aviz enlevé une parente de ma femme, une jeune personne dont je me propo ais de faire un jour ma lille.

Ce nouvel interrogaioire produisit une impression plus forte. Tous les jeunes hommes fixèrent un regard de curiosité sur Paul et sur Hélène, le premier paraissant é[irouver un certain embarras, pendant que la jeune fille oaissait la tèie d'un air confus. — Voyez-vous, Ismaël Unsh , répondit le chasseur d'abeilles qui vit qu'il avait à répondre tout à la fois à l'accusation de vol avec effraction et d'enlèvement de mineure; certes, je n'ai pas fait à votre vaisselle et à vos casseroles le plus civil des traitemenis; j'en conviens. Si vous' voulez me dire à quel prix vous évaluez ces articles, la ré[iaralion du dommage pourra être paisiblement réglée entre nous et tout sentiment hostile oublié. Je n'étais pas de l'humeur d'un homme qui se rend à l'église, quand nous sommes montés sur votre rocher, et il est probable qu'il a élé distribué p us de coup de pied que prêché de sermons; mais un trou dans l'habit du premier homme du monde peut se raccommoder avec de l'argent. Eu ce qui concerne Hélène Wade, la question est plus dilficile. Les opinions différent au sujet du mariage; il y a des gens qui pensent que, pour faire un bon ménage, il suffit de répondre Oui et Non aux questions du magistrat ou du préire quand on en a un sous la main; mais je suis d'avis que, lorsque le cœur d'une jeune fille incline dans une certaine direction, il est prudent de laisser le corps suivre la même route. — Hélène, répondit l'emigrant qui avait fait très peu d'attention à ce que Paul regaidait comme une justification fort habile; Hélène, c'est un monde bien vaste et b en pervers que celui dans lequel vousavez élé si pressée de vous jeter. Vous avez mangé et dormi dans mou camp pendant un an, et je croyais que l'air libre des frontières était assez de votre goût pour vous porter à désirer de rester parmi

L'Aigle rapide enlève la tête de Boréchina.

nous. — Qu'elle fasse ce qu'elle voudra, murmura Esther; celui qu aurait pu la décider à rester dorl maintenant dans la Prairie froide et nue ; d'ailleurs le cœur d'une finnie est volontaire, et il n'est pas faille de reni(iêiher d'en faire à sa guise, comme vous le sivez Vous-même, mon homme, sans quoi je ne serais pas la mère de vos enfints.

Ismaël parut ne renoncer qu'à regret à ses vues sur la jeune lille ; avant de répondre aux conseils suggérés par sa femme, il jeta les yeux sur ses fils, dont une expression de curiosité animait la phy-

LA PRAIRIE

sionomie, comme pour découvrir s'il ne s'en trouvait aucun parmi eux qui fût digne de remplacer le défunt. Paul, avec une pénétration peu ordinaire, ne tarda pas à remarquer son intention , et il crut avoir trouvé un expédient qui lèverait toutfis If s difficultés. — 11 est manifeste, ami lîush , dit-il, qu'il y a deux opinions dans cette allaire : la vôtre et U mienne. Je ne vois qu'un seul moyen amical d'arranger ce différend, et voici comment : faites choix d'un

La condamnation d'Abirara.

de vos fils..., et lui et moi nous sortirons ensemble à quelques milles dans la Prairie; celui qui y restera ne pourra jamais troubler aucune famille ; l'autre aura le champ libre. — Paul ! s'écria d'un ton de reproche la vc.ix éloulTée d'Hélène. — Ne craignez rien, Hélène, lui dit tout bas l'ingénu ihasseur d'abeilles, dont la simidicité ne concevait pas que sa mailres.se pût s'alarmer pour d'autres que pour lui; j'ai pris leur mesure à tous, et vous pouvez en croire des yeux qui ont suivi le vol d'un si grand nombre d'abeilles. — Mon intention n'est pas de violenler les penchants, observa Ismaël ; si le cœur de cette enfant est vraiment ailleurs, qu'elle le déclare; elle n'épronvera de ma part aucun obstacle. Parlez, Hélène; parlez selon votre cœur, franchement et sans crainte. Voulez-vous retourner avec ce jeune homme dans les contrées habitées, ou préférez-vous rester et partager L peu que nous avons?

Ainsi mise en demeure de faire un choix, il ne fut plus possible à Hélène d hésiter: son regard l'ut d'abord timide et furtif; puis son visage se colora d'un vif incarnat ; sa respiralion devint rapide et agitée, et l'on put voir que le penchant de la jeune fille luttait co itre la timidité de son sexe. — Vous m'avez prise or|iheline, pauvre et sans appui, dit-elle en s'efforçant de rallèrmir sa voix, alors que d'antres, riches c-imparativement à vous, m'avaient oubliée; puisse le ciel dans sa boute vous récompenser! le peu que j'ai faii ne saurait piyer un tel acte de bienveillance. Je n'aime pas votre manière de vivre; elle est opposée à mes goûts et aux habitudes de mon enfance; cependant si vuus n'aviez point enlevé à sa famille cette dame si douce et si intéressante, je ne vous aurais jamais quitté que le jour où vous m'auriez dit vous-mêaie : Allez, et que la bénédiction de Dieu vous arcompagne ! — Cette action n'était pas sage, mais elle a été suivie du repentir; elle sera réparée autant que possible. Maintenant parlez franchement, voulez-vous rester ou partir? — J'ai promis à cette dame, dit Héène en baissant les yeux vers la terre, de ne pas la quitter, et après le mal que vous

lui avez fait, elle a droit d'exiger que je tienne ma parole. — Déliez ce jeune homme, dit Ismaël. Quand cet ordre fut exécuté, il fit signe à tous ses fils d'avancer, et les rangea sur une seule ligne devant Hélène : Maintenant que votre cœur se déclare; voilà tout ce que j'ai à vous offrir, outre un accueil cordial.

A cet appel, la nature triompha des bienséances; Hélène se jeta dans les bras du chasseur d'abeilles, et ses sanglots proclamèrent suffisamment son choix. Ismaol fit signe à ses fus de se retirer; et plus mortifié que trompé dans son attente, il n'hésita plus. — Prenez-la, Paul Hover, dit-il, et agissez envers elle loyalement et affectueusement. Il y a dans cette fille tout ce qui peut embellir la maison d'un lionnète homme, et je serais fâché d'apprendre qu'elle ne fût pas heureuse. Maintenant tout est arrangé entre nous d'une manière qui, je l'espère, vous paraîtra juste et honorable. Je n'ai plus qu'une question à faire jiu capit.ine. Veut-il profiter de mes charriots pour retourner dans les établissements, oui ou non? — J'ai appris que des soldats de mon détachement me cherchent près des villages des Paunies, dit Middleton, et je me piopose d'accompagner ce chef pour les rejoindre. — Eu ce cas, plus tôt nous nous

Mort du vieux Trappeur.

séparerons, et mieux cela vaudra. 11 y a des chevaux efl abondance dans la vallée. Faites votre choix, et quittons nous en paix. — Il m'est impossible de vous quitter tant que ce vieillard, qui a éié l'ami de ma famille pendant un demi-siècle, restera iirisonnier. Qu'a-t--il l'ait pour qu'on le reiienne captif?- Ne me faites point de questions auxquelles je ne répondrais point directement, ré|iondit Ismaël d'un air sombre; j'ai à régler avec ce trappeur des affaires dont il ne convient pas à un officier des Etals de se mêler. Allez, pendant que le chemin vous est ouvert. — Cet homme vous donne un bon conseil, interrompit le vieillard, peu emharrassé de sa nouvelle position. Les Sioux sont une race innombrable et sanguinaire, et nul ne |ieutdire combien il s'écoulera de temps avant qu'ils reviennent sur la piste de leur vengeance. C'est pnurquoi je vous dis également : Partez, et prenez j^arde en traversant la plaine de ne pas retomber au milieu d un incendie, car, dans cette saison, il arrive souvent aux chasseurs de mettre le feu aux grandes herbes, afin que dans la froide saison les buffles trouvent uu pàlurage plus tendre. — J oublierais C'- que je dois non-seulement à la reconnaissance, mais aux lois de mou pays, si je laissais ce prisonnier entre vos mains, même de son consentement, sans connaître la nature de

LES VKILLRES LITïEUAIUES ILLDSTREES.

son crime, ciinie dont nous sommes peut-être iiiiiocemmcnt com-

"pli,.,.j Scri^z-voiis salisf.iil quand vous saurez qu'il mi-rili; lo chd-

jii,i,.iit? Cria changera ihi nioins mon opinimi sur ^oii cnmiitc.

U(>'ai'il<>z liiinc cela, ilil Isuiucl eu nieltant suus li's jeux du cupilaiue la lialle qu'on avait trouvée SUT la iiersouue d'Aza ; aviT ce morceau de (ilenil) il a misa mortle jikis beau jeune liuuime qui ait jamais réjoui les yeux d'un père ! — Je ne puis croire qu'il ait commis un p.ireil acte , sauf en cas de légitime dcf<'use , en après une provocatuin intoléralile. J'avoue qu'il connaissait la mort de voire fils , car il nous a montré le taillis où j,'isait le cadavre ; mais pour croire qu'il lui ait si traîtrousement arraché la vie, il me faudraitson propre aveu. —J'ai vécu louijlemps, commença le Trappeur, qui vit an silence général qu'on attendait sa justification ; et dans le cours de ma vie, j'ai vu bien du mal. Les ours se disputent nue priiie ; les liommes se dunnent la nimt par démence. Pour moi, bien i|ue mon bras ait dû cmnbritlre la perrersitc et l'oppression , il n'a jamais porté un coup demi je puis-c avoir à rougir devant le l'rcmier de Ions les juges — Si mou père a pris la vie d'un homme de sa tribu, dit le jeune l'aunie dont l'œil prompt avait ileviné ce qui se passait en vovanl la balle et l'expression de toutes les physiouiimies, qu'd se livre entre les mains des amis du mort comme doit faire un guerrier. Il est trop juste pour avcjir besoin de contrainte. — Enfant, j'espère que vous me rendrez justice. Si j'avais commis l'acte abominable dont on m'accuse, je saurais présenter ma tète au chàlimeut. Puis, se tournant vers le reste des auditeurs, il continua en anglais: J'ai à raconter une courte histoire; celui qui la croira, croira la vérité. Ami Isniacl , quand nous apprîmes que vous reteniez prisonnière une jeune dame innocente, nous nous mîmes tous en embuscade autour de votre camp, comme vous pouvez maintenant le concevoir, afin de la metlre en liberté, selon le droit de nature et le droit légal. Je connaissais nmn niélier d'éclaireur; on me permit d'aller en reconnaissance dans la plaine. Y^us ne vous doutiez pas qu'auprès de vous quelqu'un assistait à votre chasse ; et pourtant j'étais là quelquefois à plat ventre derrière un buisson ou une touffe d'herbe, quelquefois me laissant rouler du haut en bas d'une colline: et vous étiez loin de soupçonner qu'on épiait tous vos pas, comme la panthère guette le daim qui se désaltère. C'est que , voyez-vous, Ismaël, quand j'étais dans l'orgueil et la force de mon âge... — Continuez l'explication essentielle, interrompit l'impatientMiddleton. — Oh? ce fut un horrible et sanglant spectacle ! J'étais couché dans les grandes herbes au nmmeut oii deux des chasseurs se rencontrèrent. Leur accueil fut loin d'être cordial, et tel qu'il doit être au désert; mais je croyais qu'ils se sépareraient paisiblement, lorsque je vis l'un deux diriger sa carabine sur le dos de l'autre... C'était un noble et courageux enfani! Quoique la poudre brûlât son habit, il résista au choc pendant plus d'une minute avant de tomber. Alors il se souleva sur ses genoux, et se traîna jusqu'au petit bois en se défendant en désespéré , comme un ours blessé qui cherche un abri. — Et, par la justice céleste! pourquoi avez-vous caché cela? s'écria Middleton. — Quoi! pensez-vous, capitaine , qu'un homme qui a passé plus de quatre-vingts ans dans le désert n'ait pas appris la discrélion ? Quel est le guerrier rouge qui court publier ce qu'il a vu avant qu'il en soit temps? Je conduisis le docteur en cet endroit dans l'espoir que son art pourrait encore être utile; et notre ami le chasseur d'abeilles , qui était avec nous , vit aussi l'endroit où était caché le cadavre- — C'est vrai, dit Paul; mais ne sachant pas quelle raison particulière pouvait engager le vieillard à tenir celte afTaire.'ecrète , j'en parlai le moins possible , c'est-à-dire pas du tout. — El l'auteur de ce crime ? demanda Middleton. — L'auteur?... le meurtrier?... vous le voyez ici. C'est une honte pour la race blanche qu'il soit de la famille du mort. — Il meut! il ment ! s'écria .soudain Abiram. Je n'ai point assassiné, je n'ai fait que rendre coup pour coup.

Ismaël interrompit d'une voix creuse et lugubre : — C'est assez! laissez aller le vieillard. Enfants! mettez eu sa place le frère de votre mère. — Ne me louchez pas, criait Atiiram. J'appelle la malédiction de'Dieu sur vous si vous me touchez.

En voyant l'expression désordonnée de son regard, les jeunes boinmcs s'arrêtèrent tout court; mais quand Abner, 1 aiiié et le plus résolu, vint droit à lui, plein d'indignation et de fureur, le coupable elfrayé se retourna, et faisant pour fuir un inutile ell'ort, il alla tomber la face contre terre, .semblable à un mort. Au milieu do sourdes exclamations d'horreur, Ismaël lit signe à ses fils île transporter le corps dans la tente. — Maintenant, dit-il en se tournant vers les personnes étrangères à sa famille, tout est termine entre nous, que chacun .se mette en route. Je vous souhaite du bonheur à tons; et à vous, Hélène, bien que vous n'y attachiez aucun prix, je dis : Dieu vous bénisse!

.Middleton, frappé d'une religieuse terreur, à ce jugement manifeste du ciel, n'opposa plus de résistance. Les arrangenu'nts lurent bientôt terminés. Tous prirent un bref et silencieux congé d'Isrtiaël et rie sa famille, et alors on vit cette troupe, composée d'eiements si divers, s'éloigner lentement, en silencn. et suivre le chef Paunie vers son lointain village-

CHAPITUE XX.XI.

Ismaël nllendit avec impatience que la troupi^ des i;liaii>'ers eût disparu. Alors, il ordonna d'abatti'e les lentes Quand tons ces arrangements furent terminés, le petit cbarriot,' qui avait si lonj;temps servi de demeure à Inez, fut amené devant la tente où le corps insensible d'Abiram avait été transporté. Alors seulement, quand Abiram parut, pâle, terrifié et chancelant sous le poids de sou crime manifeste, les jeunes membres de la famille apprirent qu'il appartenait encore à la classe des vivants. Ils avaient cru jusque-là que son crime avait été puni par un cliàtiment du ciel; et maintenant ils le conlemplaient comme un être appartenant à un antre monde. Abiram paraissait dans un étal de terreurs convulsives et nerven.ses, étrangenienl mêlées d'une entière apathie physique. Tout cela n'était que l'eirel de la peur Desqu'il se vit en plein air, il jeta les yeux autour de lui afin d'interroger sur smi sort ultérieur la physionomie de ceux qui l'erivironnaient. Ne Ironvantilans aucun regard rien qui le menaçât d'une violence imniéiliate, le misérable se sentit proi^ressivement revivre; el lorsqu'il fut assis dans le cbarriot, son esprit artificieux cherchait déjà le moyen de calmer le re.ssenlimeiit d'I^maël ou de se dérober au supplice... car il le voyait bien, il s'agissait d'un châtiment terrible.

Pendant tous ces préparatifs, Ismaël avait rarement parlé. Un geste ou un coup d'oeil avajt notifié sa volonté à ses fils, et ce mode .silencieux de communication paraissait convenir à tout le monde. Quand le signal du dé|iart fut donné, l'émigrant mit son fusil sous son liras el sa hache sur son épaule, et pnl les devants coniuie de coutume. Esther s'était jetée dans son cbarriot avec ses tilles: les jeunes hommes prireni leurs places habituelles au milieu du bétail, ou près des attelages ; et toute la troupe se mit tn marche comme d'ordinaire, d'un pas lent et soutenu. Pour la première fois, depuis bien des jours, l'émigrant tournait le dos an sideil couchant. Il se dirigeait vers les terres habitées, et .ses fils, qui avaient appris à lire les projets de leur père dans son maintien, pouvaient prévoir que le Voyage dans la Prairie louchait à sa fin. Néannioins, pendant quelques heures, rien ne transpira qui pût lévéler l'existence d'une 'évolution soudaine ou viob nte dans les desseins ou les sentiments d'ismaël. Il marchait seul à une centaine de verges en avant de ses attelages, donnant rarement des signes d'une excitation extraordinaire. Une ou deux fois, on vit sa laille gigantesque se dresser au sommet de quelque colline lointaine : il s'appuyait sur sa carabine, et sa tète se penihait vers la terre; mais ces moments d'abstraction étaient rares et de courte durée. La caravane avait longtemps marché vers l'est avant qu'il se fil aucune modificalion dans l'oidre de sa marche. On marchait uniformément, passant les cours d'eau à gué, traversant les plaines, gravissant et descendant les collines. Longtemps habitué aux difficultés de ce mode de voyage, l'émigrant évitai', par une sorte d'instinct, les obstacles les plus insurmontables de la route, se détournant toujours à propos, soit à droite, soit à gau(h-, selon la configuration du terrain, le voisinage d un bois ou l'approche d'une rivière.

Enlin les hommes et les animaux sentirent également le besoin de faire halte. Ism.icl choisit l'endroit convenable avec sa sagacité ordinaire. La configuration régulièredu pays avait depuis longtemps fait place à une surface plus accidentée. En général, il est vrai, mêmes solitudes vastes et sauvages, mêmes plaines étendues el fertiles, même mélange, bizarre de terre verdoyante et aride, même aspect d'une région antique, dériouillée par les siècles de sa population et de ses monioneuts. Mais ces traits dislinctifs des Prairies s'ét dent effacés progressivement et leur nnitbrmitc s'était iuterronipue par des monticules irréguliers, des masses de rochers et de vastes ceintures de l'orèls. Ismaël s'arrêta près d'une source à la base d'un roc de quarante à cinquante pieds de hauteur, lieu parfaileineiit approprié aux besiiins de ses bestiaux. L'eau baignait nue petite vallée qui produisait une herbe rare. Un saule isole piiifitant de lu pos^ession exclusive du sol, s'était élevé bien au-dessus de laciètedu rocher adjacent, dont ses branches ombrageaient la cime escarpée. Mais sa beauté avait disparu avec le principe mystérieux de la vie. Comme pour insuiier à la maigre végétation de ce lieu, il reslaii debout, noble et solennel monument d'une fi rtilité primitive. Ses branches vieillies et pittoresques s'étendaient encore au loin, pendant que son tronc antique et blanchi restait dépouillé et mutile par les élciiienls. Pas nue feuille, pas le moindre signe de végétation: il semblait ètr; là pour témoigner de la fragilité de rexi.sleuce et de la puissauct: du temps. Isma^jl, ajirès avoir fait siguo à la caravane d'approcher, s'eleiidit par terre, et .sembla réfléchir à l'imposanie responsabilité qu'il assumait. Ses (ils ne tardèrent pas à le rejoindre; car les chevaux ayant senti l'approche de l'eau et du pâturage, avaient double le pas; (d bientiii vinrent le tumulte et les occupaiions inséparables «l'iinehaltc.

L'impression luodoite par la scène du malin sur les enfants d Ismaël n'avail ete ni assez profoii.le ni assez durable pour leur faire oublier les besoins de la nature; les fils cherchèrent <lans leurs (irovisioiis quelque cho.se de subsUnliel pour apaiser leur faim, et

LA PRAIRIE

les enfants affamés se pressèrent autour de la gamelle accoutumée.

Mais Ismaël (voyant que tous, même Abiram qui commençait à se remettre, no songeaient qu'à satisfaire leur appétit), jeta un coup d'œilsursa compagne attristée, et l'entraiiia vers un monticule qui bornait la vue du côté de Test. La réunion des deux époux, sur ce lieu aride, était comme une entrevue sur la tombe de leur fils assassine. Ismaël fit signe à sa femme de s'asseoir à côté de lui sur un fragment de rocher, puis il y eut un intervalle pendant lequel ni l'un ni l'autre ne parut disposé à prendre la parole. — Nous avons longtemps fait route ensemble dans la bonne et la mauvaise fortune, commença enfin Ismaël; nous avons supporté bien des épreuves, et il nous a'fallu boire plus d'un calice amer; mais rien de semblable à ceci ne s'était encore rencontré dans notre chemin. — Cest une louide croix à poiter pour une pauvre pécheresse! répondit Esther en baissant la tète jusque sur ses genoux et en cachant sa figure dans ses vêlements; un fardeau bien pesant sur les épaules d'une sœur et d'une mère! — Oui, c'est là le plus triste. Je m'étais résolu, sans beaucoup d'elforts, au châtiment de ce Trappeur vagabond, car cet homme m'avait rendu peu de services, et que Dieu me pardonne de l'avoir injustement soupçonné d'un si grand crime! 11 faut donc chasser le déshonneur de ma famille par une porte en le faisant rentrer par l'autre; mais le meurtrier de mon fils re.stera-t-il impuni? L'enfant n'aurait jamais de repos dans sa tombe! — Oh ! Ismaël, nous avons poussé les choses trop loin. Si nous en avions moins voulu savoir, nos consciences auraient pu être en repos. — Esther, il fut un temps, femme, où vous pensiez qu'une autre main avait commis le meurtre. — C'est vrai! c'est vrai! le Seigneur me donna cette pensée en punition de mes péchés; mais sa miséricorde n'a pas lardé à lever le voile; j'ai jeté les yeux dans le Livre, Ismaël, et j'y ai trouvé des paroles de consolation. — Avez-vous ce livre sur vous, femme? il pourrait nous conseiller utilement.

Esther fouilla dans sa poche et en tira bientôt les restes d'une Bible enfumée, feuilletée si souvent que les caractères en étaient presque illisibles. C'était le seul livre qui fit partie du mobilier de i'émigrant, et il avait été conservé par sa femme comme un douloureux souvenir de jours plus prospères et peut-être aussi plus innocents. Depuis longtemps elle était habituée à y recourir, mais seulement lorsqu'elle se trouvait placée sous le poids de malheurs évidemment au-dessus de toute intervention humaine. Esther faisait de la parole de Dieu une sorte d'alliée commode, lui demandant rarement conseil, sauf quand elle succombait sous sa propre impuissance. Aux casuistesde la juger! — Ily adansceschapitres un grand nombre de terribles passages, Ismaël, dit-elle après avoir ouvert le volume et l'avoir lentement feuilleté; et il s'en trouve qui enseignent comment il faut punir.

Son mari la pria de chercher une de ces courtes règles de conduite, considérées par toutes les nations chrétiennes comme les prescriptions directes du Créateur, prescriptions si justes que ceux-là même qui nient leur divine autorité reconnaissent leur sagesse. Ismaël prêta une attention grave pendant que sa compagne lui lisait les versets qu'elle croyait applicables à leur situation. Il se fit montrer les paroles sacrées, les considérant avec une sorte de respect étrange. Dans un homme si difficile à émouvoir, une résolution une fois prise était irrévocable. Il mit sa main sur le livre et le ferma luinièmed'une maiaassurée. Esther, qui le connaissaitsi bien, trembla en voyant ce geste, et, jetant un regard sur la physionomie impassible de son époux ; — Et pourtant, Ismaël, mon sang et le sang de mes enfants est dans ses veines! N'y a-t-i! plus de place pour la miséricorde? — Femme, quand nous pensions que le coupable était ce pauvre vieux Trappeur, on ne parlait pas de miséricorde!

Esther ne répliqua point, mais croisant ses bras sur sa poitrine, elle resta silencieuse et pensive pendant quelques minutes. Puis elle tourna son regard inquiet sur le visage de son époux où elle trouva toutes passions et tous soucis éloulTés en apparence sous la plus froide apathie. Alors, convaincue que l'arrêt de son frère était prononcé, et sentant peut-être au.ssi combien il méritait le châtiment, elle abandonna toute idée de médiation. Ils n'échangèrent plus aucune parole. Leurs yeux se rencontrèrent un instant, puis ils se levèrent et reprirent dans un profond silence le chemin du camp. Ismaël trouva ses enfants qui attendaient son retour avec leur indolence ordinaire. Les bestiaux étaient déjà rassemblés et les chevaux attelés, tout le monde prêt à se mettre en marche aussitôt qu'il en aurait donné le signal. — Abner, dit le père avec sa tranquillité, habituelle descends du charriot le frère de votre mère.

.\biram parut tremblant, il est vrai, mais espérant encore d'apaiser le juste ressentiment de son beau-frère. Après avoir regardé au tour de lui dans le vain désir de trouver surquelque figure une lueur de sympathie, il s'effiirça d'étoufl'er ses appréhensions qui commençaient à se réveiller plus vives que jamais, en établissant une sorte de communication amicale entre lui et I'émigrant. — Les chevaux sont éreintés, frère, dit-il, et conune nous avons déjà fait du chemin, n'est-il pas temps de camper? A mon avis, vous pourriez aller loin avant de trouver un meilleur endroitque celui-ci pour passer la nuit. — Je suis bien aise qu'il soit de votre goût. Il est probable que vous séjournerez ici longtemps. Mes fils, approchez et écoutez : Abiram

White reprit-il en se découvrant et d'un ton ferme et solennel qui ennoblissait ses traits apathiques; vous avez tué mon premier-ne et conformément aux lois de Dieu et des hommes, voiis mourrez' '

A cette sentence terrible et .soudaine Abiram tressaillit avec la terreur d un homme qui se verrait inopinément sous l'étreinte d'un monstre irrésistible. Malgré, de sinistres pressentiments il n'avait pas eu le courage de regarder le danger en face, et se réfugiant dans les décevantes illusions des caractères timides, il s'é**,ait lîorné à chercher dans son astuce un moyen trompeur de sale —Mourir ! répéta-t-il d'une voix qui semblait à peine sortir de sa'poitrinecertes, un homme dnit être en sûreté au milieu de sa famille ' — Ainsi pensait mon fils! répondit Ismaël; et en même temps il donna le signal du départ au charriot qui contenait sa femme et ses filles et .se mit tranquillement àexaminer l'amorce de son arme. C'est avec le plomb que vous avez tué mon fils; il est convenable et iuste'aue vous périssiez par le plomb. ^

Abiram regarda autour de lui d'un air qui annonçait la démence Il fit un affreux sourire comme s'il eût voulu persuader aux autn-s et à lui-même que tout cela n'était qu'une plai.santerie faiti- pour éprouver son courage. Mais son effrayante gaité ne trouva d'écho nulle part. Tout, autour de lui, était solennel et silencieux. Une indignation froide se peignait sur la lihysionomie de ses nevei^x et celle de -son beau-frère n'exprimait qu'une inflexible résolution. Cette impassibilité même était mille fois plus dé.sespérante que ne l'eût été l'emportement le plus tumultueux. — Frère, dit-il d'une voix gutturale et presque éteinte, vous ai-je bien entendu? — Mes paroles sont claires, Abiram White; vous avez tué, il faut mourir.— Où est Esther? Ma .sœur, ma sœur, voulez-vous m'abandonner? Oh ! ma sœur, entendez-vous ma voix ? — J'entends une voix qui sort dti tombeau ! répondit Esther d'une voix étouffée au moment où le charriot passait auprès du coupable ; c'est la voix de mon premier-né qui demande justice ! que Dieu ait pitié, de votre àme !

Le charriot continua lentement sa route, et Abiram, abandonné se vit alors privé de tout vestige d'espérance. Néanmoins il ne pouvait rassembler assez de courage pour faire face à la mort, et, si ses jambes ne lui avaient refusé leur aide, il eût essayé de f'iir'. Soudain il tombe à genoux, et commence une prière dans laquelle il demande grâce à grands cris. Les fils d'Ismaël détournèrent les yeux avec horreur, et Ismaël lui-même se sentit ébranlé en-présence de tant d'abjeclinn. — Que Dieu vous accorde, dit-il, ce que vous lui demandez! maisun père ne peut jamais oublierl'assassinatd'un fils.

Le coupable lui répondit par les appels les plus humbles pour obtenir du temps. Une semaine, un jour, une heure furent tour à tour implorés avec une vivacité proportionnée à la valeur que ces instants acquièrent quand une vie entière est condensée dans leur courte durée. Ismaël, troublé dans son à ^e, accéda enfin en partie aux demandes du criminel. Mais son projet définitif ne fut point altéré.—Abner, dit-il, montez sur le rocher, et regardez de tous côtés s'il n'y a personne dans les environs.

A cet ordre, une lueur d'espoir traversâtes traits agités d'Abiram. La réponse fut favorable; aucun être vivant, à l'exception des attelages qui s'éloignaient, ne paraissait dans la plaine. Seulement un enfant accourait en grande hâte, sans doute delà part d'Esther. Ismaël attendit son arrivée. Une de ses filles lui remit, tout effrayée, un fragment de ce livre qu'Esther avait conservé avec tant de soin.' L'émigrant fit signe à l'enfant de s'éloigner, et plaça le feuillet entre les mains du criminel. — Esther vous envoie ceci, lui dit-il, afin que dans vos derniers moments vous (lensicz à Dieu. — Dieu l'a bénisse ! elle s'est montrée à mon égard une bonne et affectueuse sœur! mais il faut m'accorder du temps afin que je puisse lire; du temps, mon frère, du temps! —Le tem|is ne vous manquera pas. Vous serez à vous-même votre bourreau, et mes mains seront déchargées de cet office.

Ismaël se mit en devoir d'exécuter sa nouvelle résolution. Les terreurs immédiates d'Abiram furent calmées quand il eut l'assurance de pouvoir vivre encore un temps indéterminé, quoique son châtiment fût inévitable. Sur cette àme abjecte, un répit produisit momentanément l'effet d'un pardon. Il fut même le plus empressé à faire les terribles apprêts; et, de tous les acteurs de cette lugubre tragédie, lui seul avait dans la voix quelque chose de facétieux. Une pointe de rocher se projetait sous l'une des branches décharnées du grand saule. Il était élevé au-dessus du sol, et admirablement adapté au projet dont sa vue avait suggéré l'idée. On plaça le criminel sur cette petite plate-forme; on lui lia les coudes derrière le dos de manière à ce qu'il lui fût impossible de les dégager, et une corde passée autour de son cou fut attachée à la branche ; de telle sorte que le corps une fois suspendu ne pût trouver aucun point d'appui. On lui mit dans les mains le feuillet de la Bible, afin qu'il cherchât comme il le pourrait des consolations dans les pages sacrées.— Maintenant, Abiram White, dit Ismaël quand Abner fut descendu après avoir terminé ces préparatifs, je vous fais une dernière et solennelle proposition. Vous avez devant vous la mort sous deux formes. Cette carabine peut finir d'un coup votre supplice; ou bien cette coidi , un peu plus tôt, un peu plus tard, terminera vos souffrances. — Qu'on me laisse vivre encore! Oh! Ismaël, vous ne

LES VK!LLÈES LITTERAIRES ILLUSTREES.

sav,>7,p;is coml.ion la vie est douce quand le dernier moment est si ",PO^.|,ei Il snriil! dil l'émijîrant on faisantsigne à ses fils de suivre les charriots. El maiiili'uaut, pauvre pécheur, comme consolation ,.il iiioiiraiit, sachez que je vous pardonne, et vous laisse entre les mains de votre Dieu! . . > .

Sur ces mots, isinael détourna la tète, et continua sa route à travers la plaine, du pas lourd et nonchalant qui lui était ordinaire. Il ne jeta (loint un seul regard derrière lui; une fois seulenieiit il crut s'entendre appeler par son nom d'une voix etouliee, niais il ne suspendit pas pour cela sa marche. Arrivé à fcndioit ou Lsthcr et lui avaient échangé leurs pensées, il s'arrêta ; c était le dernier point d'où l'on put apercevoir encore le fatal rocher. Les derniers rayons du soleil éclairaient hs branches nues du saule. Les rudes contours du roc se des>inaient sur le tiruiamenl eiillamine, et 1 œil de rémigrant put apercevoir encore debout le malheureux Abirani. Il se hàla de descendre la colline. A la distance d un nulle, 1 emigrant rejoignit la caravane. Ses fils avaient trouve un endroit convenable au campement. Tout se (uissa dans un silence plu^ prolond que jamais. On n'entendit point la voix d'Esther au milieu de ses enfants ou si parfois elle s'éleva, ce fut avec un ton plus grave; aucune explication ne fut échangée entre le mari et sa femme. Seulement lorsque cotte dernière se retirait parmi ses enfants, Isiuael la vit'ie'ter un regard furtif sur le bassinet de sa carabine. 11 dit a ses fils de se reposer, déclarant son intention de veiller en personne a la sûreté du camp. Quand tout fut tranquille, il sortit dans la Prairie, car il ne respirait p&s librement au milieu des tentes.

Le vènl, qui s'était levé avec la lune, souillait dans la plaine, comme si des bruits surnaturels se fussent mêlés à ses mugissements. Cédant à une impulsion extraordinaire, il jeta les jeux autour de lui pour voir si tout dormait en paix ; puis il se dirigea vers la hauteur. De là sa vue plongeait sans obstacle à l'est et à 1 ouest. De vaporeux nuages passaient rapidement devant lu lune, dont le disque semblait humide et froid, quelle que fût la douceur de ses rayons: Pour la première fois dans sa vie aventureuse, Ismaël sentit la douleur de l'isolement... : les prairies dépouillées s'étendaient vides, infinies, et un sifllement monotone ressemblait à la voix des morts. 11 crut entendre un cri perçant, apporté par la brise. Ce cri ne semblait pas venir de terre, mais traverser les régions supérieures de 1 air pour s'unir à la rauqufe harmonie du vent. Les dents d'ismaël claquèrent fortement, et sa main vigoureuse serra le canon de sa carabine, comme s'il eût voulu le briser. Le vent cessa, puis souffla de nouveau : un cri d'horreur lui parut proféré auprès de lui. Ses lèvres laissèrent à leur tour échapper un cri semblable, comme il arrive souvent quand on se trouve dans une excitation surnaturelle ; et, jetant son fusil sur son é|iaule, il se dirigea vers le roc à pas de géant. Rarement le sang d'ismaël courait dans ses veines avec la même rapidité que chez les autres hommes; mais, en ce moment, il le sentit tout prêt à jaillir par tous les pores. En marchant, il entendait toujours les mêmes sons, qui parfois semblaient vibrer dans les nuages et parfois passaient si près de lui qu'on eût dit qu'ils rasaient la terre. Enfin vint un cri sur lequel on ne pouvait plus se méprendre et dont l'horreur n'avait rien d'imaginaire ; il parut remplir toute l'étendue de l'air, comme l'éclair couvre parfois tout l'horizon de son éblouissante clarté. Le nom de Dieu s'entendait distinctement, mais horriblement mêlé à des accents blasphématoires que nous ne saurions repéter. Ismaël s'arrêta, et se couvrit un moment les oreilles de ses deux mains. Lorsqu'il les écarta, une voix sourde et gutiuiale lui dit tout bas : — Ismaël, mon homme, n'avezvous rien eiit.ndu?— Chut! rcpondit-il en appuyant son bras vigoureux sur l'épaule d'Esther, sans maiiifester la moindre surprise de sa présence inattendue. Chut, femme! Si vous avez la crainte du Seigneur, restez tranqudle !

Un profond silence succéda. —Avançons, dit Esther ; on n'entend plus rien. — Femme, qui vous amène ici? — Ismaël, il a tué notre premier-né, mais il ne convient pas que le (ils de ma niere re>te gisant sur la terre comme la carcasse d'un chien. — Suivez-moi, ré|iondlt Ismaël saisissant sa carabine et .s'avançaul vers le rocher. La distance était considérable, et, à mesure qu'ils approchaient du lieu (le l'cxéculion, une religieuse terreur rahmtissait leur marche. 11 se passa quelque temps avant ipi'ils pussent distinguer la forme des olijets. — Où avez-vous mis le corjis? demanda tout bas Eslher. Voici une pioche et une bêche, alin que celui qui fut mon frère puisse reposer en paix.

En ce moment la lune sortit du milieu des nuages, et l'o-il d'Esther put suivre la direction du doigt d'ismaël. Il lui montrait une finiie hiiiiiaine, balancé(! par lèvent sous les branches dessiichées du saule. Esther baissa la tête et secouvrit les yeux de ses deux mains. Pour Ismaël, il s'approcha et contempla longteinps son œuvre avec un sentiment de terreur, mais non de regret; les leiiillels du livre sacré étaient dispersiis à te'rre , et un fraginenl di' roc avait été arraché par Abirain dans son agonie. Oiielquefois la luiie donnait eh pli.'in sur les Irails livides et decom|iosés de la victime; et quand 'e vent tombait, la corde fatale traçait une ligne sombre sur le disque éclatant. Isinaêl leva sa carabine, ajosl.i soigneusement, et lit fuu. La corde fut coupée, et le corps tomba comme une niasse

insensible. Jusque-lii Esther n'avait ni remué ni parlé; mais alors elle aida sou mari. La tombe fut biimtiît creusée, et reçut le cadavre. Eu ce inonient, Esther, (jui soutenait la tête, regarda son mari avec une expression d'angoisse, et dit: — Ismaël, mon homme c'est terrible ! ne point donner le baiser d'adieu à un frère:

L'émigrant posa sa large main sur la poitrine, et dit : — Abiram Wliite, nous avons tous besoin de miséricmde: du fond de l'àme je vous pardonne ! puisse le Seigneur avoir pitié de vos péchés!

Esther se baissa, et imprima un long et fervent baiser sur le front pâle de son frère. Après quoi l'on entendit le bruit sourd et lugubre de la terre qui couibla la fosse; Esther se mit à genoux et Ismaël resta découvert pendant qu'elle murmurait une prière* puis tout fut terminé. Le lendemain n alin les attelages et les bestiaux de l'émigranl reprirent le chemin des Etablissements. En approchant des confins du monde social, la caravane se confondit avec un millier d'autres. La civilisation put arracher à leur vie demi-barbare quelques-uns des descendants de ce singulier couple; mais, quant aux chefs, leur existence s'effaça dans l'oubli.

Rien n'interronipil la marche du l'aunie jusqu'à son village. La vengeance avait été complète. Pas un eclaireur sioux n'était resté sur les territoires de chasse. La marche fut combinée de manière à ne point fatiguer les daines. Enfin les vainqueurs paraissaient avoir perdu a|irès leur victoire tout vestige de férocité, et semblaient disposés à consulter les moindres désirs de leurs amis, oubliant qu'ils appartenaient à celle race envahislante qui chaque jour ijsuipail sur leurs droits. Les transports de joie de la tribu furent proportionnés à son découragement antérieur. Les mères s'enorgueillirent de la mort glorieuse de leurs fils ; les épouses proclamèrent la gloire de leurs maris, et montrèrent les cicatrices avec orgueil; et les vierges indiennes récompensèrent les jeunes braves par des chants de victoire. Les chevelures des ennemis immolés furent étalées en triomphe, de même que, dans les pays plus civilisés, on dé|iloie les drapeaux conquis sur le chainii de bataille. Les vieillards racontèrent les hauts faits des anciens guerriers, et déclarèrent qu'ils étaient éclipsés par la gloire de ce combat ; et Cœur-Dur, fut unanimement proclamé le chef le plusdigneet le guerrier le plus brave des Loups-Paunies. Bien que Middlelon se sentit plus rassuré sur la possession du trésor qu'il avait recouvrée il revit avec plaisir ses braves artilleurs. La présence de cette troupe, quoique peu nomlireu.se, acheva de lui ôter tout inquiétude. Elle lui dminait de la dignité aux yeux de ses nouveaux amis, et lui permellait de franchir sans obstacle les vastes régions qui séparaient encore le villages des Paunies de la forteresse la plus voisine. Une hutte fut laissée en la possession exclusive d'inezet d'Hélène; et Paul llover, lorsqu'il vila la porte de celte di'meiirese promener une sentinelle (lortant l'uniforme des Etats, s'en alla rôder au milieu des habitations des Peaux Rouges, s'ingérant, «ans beaucoup de réserve, dans les détails de leur économie domestique, faisant des commentaires sur tout ce qu'il voyait, |)arfois gai, parfois grave, toujours franc, et s'elforçaiit de faire comprendre aux ménagères ébahies la supériori,é de tel ou tel usage des Blancs. Cet esprit de curiosité ne trouva point d'imitateurs parmi les Indiens. La réserve et la délicatesse de Cœur-Dur s'étaient communiquées à son [leuple. Quand ils se furent acquittés envers leurs hôtes de toutes les atlenlions que leur suggéraient leurs mœurs sini|des et leurs besoins bornés, nul d'entre eux n'eut la présomption de s'approcher des cabanes qui avaient été offertes aux étrangers. On respecta leurs habitudes et leurs goûts. Toutefois les chanlsel les réjouissances de la tribu se prolougèrenl bien avant dans la nuit; et longtemps encore on entendit la voix d'un guerrier raconter les hauts faits de son peuple.

Malgré une nuit si occupée, les premiers rayons du soleil trouvèrent tout le monde sur pied. La joie du triomphe avaii fait place à une expression plus actuelle. On savait que les Visages pâles, les amis du chef, allaient prendre dennitiveinent congé de la tribu. Les soldais de Middletoii, en attendaiil son arrivée, avaient loué à un marchand sa barque amarrée au rivage, tout était donc prêt pour le départ. Le jeune capitaine ne vit pas arrive^' ce moment sans quelque inquiétude; l'admiration avec laquelle Cœur-Dur avait regardé liiez n'avait pas plus écliap|ié à son regard jaloux que les coupables désirs de Maillon. Sachant sous quel voile impénétrable un sauvage cache ses desseins, il sentit qu'il fallait .se mettre sur ses gardes. Il donna donc à ses gens des instructions secrètes, et ces précautions furent dissimulées sous un certain déploiement de poiii|ie militaire.

l'oiirtaiit le jeune officier .se reprocha intérieurement sa méfiance, quand il vit toute la tribu, sans armes et la lristes.se peinte dans les regards, accompagner sa troupe jusqu'au bord de la rivière: la foule se rangea en cercle autour des étrangers et de leur chef, et devint spectatrice paisible et attentive de tout ce qui se passait. Vv /ant (jue Cœur-Dur se préparait à prendre la parole, les voyageurs .s'airêtèienl pour l'écouter, et leTrappcur prit les fonctions d'inlcrpnte. Alors le jeune chef, (larlant à son peuple dans le langage figuré des Indiens, commença par faire allusion à l'antiquité et à la renommée de sa nation; iî parla des succès de ses compatriotes à la chasse et à la guerre. Apres en avoir dit assez pour l'orgueil

LA PRAiniH.

de ses auditeurs, il passa, par une transition subite, à la raee des étrangers. Il compara leur multitude innombrable aux migrations des oiseaux voyageurs dans la saison des fleurs ou au déclin de l'année. Avec toute la délicatesse indienne, il ne fit aucune allusion à la rapacité qu'un si grand nombre d'entre eux avaient manifestée dans leurs relations avec les hommes rouges. 11 rappela que les Loups-pauuies eux-mêmes avaient été obligés d'expulser de leur village plus d'un indigne frère. Le Wahcondah voilait quelquefois sa lace pour ne pas voir un homme rouge. Nul doute que le Grand- Esprit des Visages pâles ne regardât souvent avec déplaisir ses enfants. « Que ses jeunes hommes visitent les mains des Longs-Couteanx ; elles ne sont pas vides comme celles de mendiants affamés; ni remplies de choses vénales, comme celles des marchands déloyaux: ce sont des guerriers, des frères. Etieurchef, c'est un fils du Grand- Pere blanc; il n'est pas venu dans les Prairies pour chasser les buffles ou prendre le gibier: des méchants lui avait dérobé l'une de ses femmes; sans doute la plus obéissante, la plus charmante de toutes.... Maintenant que le chef blanc avait retrouvé sa femme, il va retourner en paix auprès de son peu[ile. Il dira que les Paunies sont justes, et les deux peuples vivront en bonne intelligence. Les guerriers loups savent également repousser leurs ennemis et ôter les ronces du sentier de leurs amis. »

Middleton avait senti son cœur battre violemment au moment où le jeune chef avait fait allusion aux charmes d'inez, et il n'avait pu s'empêcher de jeter un regard sur ses artilleurs; mais à partir de cet instant le chef parut avoir oublié les charmes de l'étrangère : ses sentiments, s'il en conservait encore, restèrent voilés sous le masque de la reserve indienne; il serra successivement la main de chaque guerrier, sans oublier le moindre soldat; mais son regard ne se dirigea pas une seule fois vers les femmes. Les arrungrments avaient été faits avec une prodigalité et un soin remarquables; mais ce fut la seule manière dont le chef indien témoigna sa sollicitude pour Inez et Hélène. La cérémonie des adieux fut longue et imposante. Chaque guerrier pauiiie eut soin de n'oublier aucun des étrangers dans ses attentions. La seule exception, et encore ne futelle pas générale, eut heu à l'égard du docteur Battius: plusieurs des jeunes hommes ne se montrèrent pas très empressés à faire de grandes civilités à un homme d'une profession aussi douteuse ; mais le naturaliste trouva un dedoinmagemeut dans les égards que lui témoignèrent les vieil ards, qui avaient compris que le médecin des Longs-Couteaux, s'il n était pas d'une grande utilité à la guerre, pouvait du moins rendre quelques services pendant la paix. Quand toute la troupe de Mi.ddleton lut embarquée , le Tia|)peur ramassa un petit paquet qu'il avait mis à ses (lieds, silfla pour appeler Hector, et l'ut le dernier à prendre place sur le bateau. Les artilleurs poussèrent leurs hiizzas ; les Indiens y répondirent par de grands cris, et la barque descendit rapidement la rivière.

Le Trappeur, emu et afflige, roin|iit le premier le silence : — C'est unetribu loyale et vaillante; elle ne le cedequ'aiix Dela«aresdes montagnes. Ah ! caiiitaine, après tout le bien et tout le mal que j'ai vus cliei ces Peaux Houges, je sais ce que vaut un brave et loyal guerrier. Certaines gens pensent et disent qu'un Indien ne vaut guère mieux que les animaux de ces déserts; mais il faut être loyal soimême pour s'établir juge de la loyauté des autres. Sans doute, sans doute, ils connaissent bien leurs ennemis, et ils s'inquiètent fort peu de leur témoigner beaucoup de confiance ou d'amour. — C'est dans le caractère de l'homme, répondit le capitaine; et il est probable qu'us ne sont dépourvus d aucune de nos qualités naturelles. — Non, non, il ne leur manque rien de ce que donne la nature ; mais celui qui n'a vu qu'un Indien ou qu'une tribu, ne connaît pas le caractère des Peaux-Rouges. iMainteiiant, ami pilote, dirigez un peu la pointe de votre barque vers cette côte basse et sablonneuse, et vous rendrez promptement un service promptement demandé. — Pourquoi'! demanda Middleton; nous sommes dans la (lartie la plus rapide du courant; en nous approchant du rivage, nous perdrons beaucoup de temps. — Vous n'eu perdrez pas beaucoup, ré(iondit le vieillard eu mettant lui-même la main à l'œuvre pour exécuter ce qu'il avait demandé. Les rameurs, qui avaient remarqué l'influence que ce personnage singulier exerçait sur leur capitaine, le laissèrent faire, et avant que la discussion se fût prolongée sur ce sujet; la barque touchait déjà la rive.

- Capitaine, reprit le Trappeur en déliant sa pauvre valise avec une lenteur méditée, j'ai un petit marché à conclure avec vous : ce que j'ai à donner n'est pas grand'chose sans doute, mais c'est tout ce qu'un misérable trappeur peut vous offrir avant de vous quitter. — Nous quitter! s'ec.rierent à la fou tous ceux qui avaient SI récemment partagé ses dangers et profilé de ses services. — Commentdiable! vieux Trappeur, s'écria Paul, voulez-vuus donc vous rendre à pied aux Etablissements, pendant que voici un bateau qui franchira la distance dans la moitié du teiiii>^ que mettrait à la parcourir au trot le baudet que le docteur a do^iie au Pauuie'? — Les Etablissements, mon garçon ! il y a loiigtea(is que j'ai pris congé de la perversité qui y règne. Si je vis ici dai s une clairière, c'en est une du moins que l'e Seigneur a faite, et je i 'y attache point d'idées péaibles; mais jamais je ne retournerai v»lonlairemeut dans ces

foyers de corruption. — Je ne m'attendais pas à vous quitt-^r ainsi, répondit Middleton. j'espérais que vous nous accompagneriez !.^-bas, où, je vous en renouvelle l'assurance, rien ne sera épargné 1p ni>tre part pour rendre vos jours heureux. — Oui, mou garçon, ou:, vous feriez votre possible; mais que peuvent les efforts de l'homme contre lés manœuvres du diable'? Ah ! si des offres bienveillantes avaient pu me tenter, j'aurais été, il y a longtemps, membre du congrès, qui sait même? gouverneur. Votre grand-pere le désirait, et il y a encore des gens dans les montagnes de l'Otségo, j'espère, qui ne demanderaient pas mieux que de me donner un iialais pour demeure. Mais à quoi servent les richesses sans le contentement? je n'ai que peu de jours à vivre, et ce n'est pas, sans doute, un grand péché pour un homme qui a rempli honnêtement son rôle pendant quatre-vingt-dix années de vouloir passer en paix le peu de jours qui lui restent. Si vous pensez, capiiaine, que j'aie eu tort de vous accomjiagner jusqu'ici pour vous quitter ensuite, je vous avouerai, sans hésitation et sans honte, ce qui m'a fait agir ainsi. Quoique j'aie vécu si longtemps dans le désert, je ne nierai pas que mes sentiments ne soient blancs ainsi que ma peau. Or, il ueùt pas été convenable de laisser voir à un Loup paunie la faiblesse d'un vieux guerrier, s'il lui arrive d'en montrer en prenant congé pour jamais de ceux qu'il a toute raison d'aimer, quoique son affection pour eux n'aille pas au point de les suivre dans les Etablissements. — Dites donc, vieux Trappeur, dit Paul en toussant avec effort pour s'éclaicir la voix, puisque vous parlez de marché, j'en ai un à vous proposer, qui n'est ni plus ni moins que celui-ci. Je vous offre pour ma part la moitié de mon avoir, et quand ce serait la plus grosse moitié, je ne demanderais pas mieux : a savoir, le miel le plus doux et le plus pur qu'on puisse tirer du caroubier sauvage, toujours suflisîimment de quoi manger, avec une bouchée de venaison par-oi par-là, ou un morceau de bosse de bison, attendu que je me propose de renouveler cmi naissance avec cet animal; le tout apprête comme il faut par les mains d'Hélène Wade ici présente, et qui sera bientôt Hélène avec un autre nom, sans parler des égards qu'un honnête homme ne peut manquer d'avoir pour son meilleur ami, je pourrais même dire pour son père; eu retour, vous nous donnerez dans vos moments de loisir quel(|nes-unes de vosanciennes traditions, un petit avis salutaire dans l'occasion, par jietite quantité à la fois, et autant de votre agréable compagnie qu'il vous [ilaira. — C'est bien, c'est bien, mon enfant ! honnêtement offert, et refusé avec reconnaissance. Mais cela ne se peut; non cela ne sera jamais. — Vénérable Venator, dit à son tour le docteur Battius, il est des obligations que tout homme contr.icte envers la société et la nature humaine. Revenez auprès de vos compatriotes pour leur faire part de ces trésors de connaissances ex(ieriineiitales que vous avez acquises par un aussi long séjour ilaiisles déserts — Ami docteur,

de même qu'on ne peut juger du caractère du serpent à sonnettes d'après les mœurs du daim, de même il serait difficile d'apprécier l'utilité d'un homme en pensant trop aux actions d'un autre. Vous avez vos dons connue les autres, et mon intention n'est jias de les contester. Mais moi, le Seigneur m'a fait pour agir et non pour parler; je ciois donc ne pas faire grand mal en fermant l'oreille à votre invitation. — C'en est assez, interrompitMiddleton ; ceque j'ai vu et entendu dire de cet homme extraordinaire me prouve que nos instances ne réussiront pas à changer sa résolution. Nous commencerons d'abord par entendre votre demande, mon vieil ami ; puis nous examinerons ce qu'il y a de mieux à faire dans votre intérêt. — C'est peu de chose, capitaine, répondit le vieillard qui avait enfin réussi à ouvrir sa valise; c'est peu de chose comparé à ce que je pouvais offrir autrefois; mais enfin c'est ce que j'ai de mieux, et on ne doit pas le mépriser. Voici quatre peaux de castors que j'ai prises un mois environ avant de vous rencontrer, et voilà aussi une peau de racoun qui n'a pas une grande valeur sans doute, pour compléter le poids. — Et quel usage vous proposez-vous d'en faire'? — Je les oft're en légitime échange. Ces coquins de Sioux, Dieu me pardonne d'en avoir soupçonné les Konzas! m'ont volé mes meilleurs trappes, et m'ont force a recourir aux premières inventions venues, ce, qui pourrait bien me l'aire passer un hiver fort dur, si ma vie se prolonge jusque-là. Je vous prie donc de prendre ces peaux, en échange de quelques trappes que vous enverriez en mon nom au village paunie. Ayez soin d'y faire mettie ma marque; c'est un N avec une oreille de chien et une platine de fusil. Il n'y a pas de Peaux-Rouges qui contestent alors mes droits. Pour toutes ces peines je n'ai guère à vous offrir que mes remercimenls, à moins que mon ami le chasseur d'abeilles ne veuille accepter la plus petite peau comme cadeau et se charger personnellement de toute l'affaire. —Si je le

fais, que je sois La voix de Paul fut arrêtée par la jolie main

d Hélène qui vint se poser sur sa bouche ; il fut oblige d'avaler le reste de sa phrase, ce qu'il fit avec une sorte de strangulation. — Bien, bien! répondit avec douceur le vieillard; jespere que mon offre n'a pu donner d'offense. Je sais qu'une peau de racoun est peu de chose , mais aussi ce que je demandais en retour n'est pas bien pénible. — Vous vous êtes mépris complètement sur le sens des paroles de notre ami, interrompit Middleton, prenant la parole pour le chasseur d'abeilles 11 n'a pas voulu dire qu'il refusait de s'acquit-

LKS VEILLRKS littéraires ILLUSTRÏÎKS.

ter Ho voire commission, mais seulement qu'il refusait tonte rémuncriiiiiin. Mais il eslinnlilc de noiii5 ctundre davantage sur ce point; la ilclli' <iiio nmiti avons contractée envers vous sera convenalileiiii'nl aci|Millée, il sera pourvu à tous vos besoins. — l'iait-il? dit le vicill.iid en ref,'ardanl tlxeinent le capitaine. — Tint se fera comme vous le désirez; déposez ces peaux avec mes linj;afîes, nous traiterons pour vous connue pour nous-mêmes — Merci, merci, ca|iilaiiie! Votre grand -père avait l'àine gétu'ieuse, tellement que les Di'iawares, ce peuple si juste, l'avaient surnommé la Main Ouverte. Je regrette de ne plus être ce que j'étais autrefois, alin de piuivolr envoyer à la jeune dame iiuelqnes fourrures précieuses pour garnir ses manteaux, ne fut-ce que pour montrer que je sais rendre politesse pour politesse; mais n'y comptez pas, car je suis trop vieux pour fairr des promesses. Mais je n'ai pas vé<-n si longtemps dans le désert sans counaitre les scrupules d'un homme comme il faut. — Dites donc, vieux Traiipinir, s'écria le eliasseur d'alieilles eu frappant dans la main que l(^ vieillai'd venait de tendre; avec un liruit peu inférieur à la delonnalion d'une carabine ; j'ai deux choses à vous dire : la première, que le capitaine vous a rendu ma pensée mieux que je ne l'aurais fait moi-même ; et la seconde, que si vous avez besoin d'une peau, pour (luclque usage que ce soit, j'en ai une à votre service, et c'est la pe;iu d'un certain Paul liover.

Le vieillard lui rendit son serrement de main, et , riant à sa manière silencieuse : — Vous n'auriez pu me serrer la main de cette force, mon garçon, lui dit il quand les femmes des Tétons étaient autour de vous, armées de leurs couteaux ! Ah! vous êtes dans la fleur et la vigueur de l'âge, et dans la saison du bonheur, si vous restez dans le chemin de l'honnèleté. L'expression des traits du vieillard changea tout à coup, et sa physionomie devint pensive. Venez, mon enfant, dit-il en tirant le chasseur d'abeilles par un bouton de son habit ; et l'emmenant à quelques pas sur le rivage, il ajouta d'un ton amical et confidentiel : Nous nous sommes souvent entretenus des plaisirs et de l'honneur d'une vie passée dans les bois et sur les frontières. Mais tous les genres de vie ne conviennent pas à tous les caractères. Vous avez pris sur votre cœur une bonne et affectueuse enfant, et il convient que vous consultiez ses goûts aussi bien que les vôtres. Vous êtes un peu porté à ipiitter les Rtablissemeuts ; mais, à mou avis, cette fleur se développera mieux au soleil d'une clairière qu'aux vents de la Prairie. Oubliez donc nos entretiens , et conformez-vous à la manière de vivre des pays cultivés.

Paul ne put répondre que par un nouveau serrement de main qui eiit tiré des larmes des yeux de tout antre que le Trappeur. Après son rire habituel et une légère inclination, le vieillard se détourna de son franc et affectueux compagnon , et , appelant Hector, il ajouta encore quelques mots: — Capitaine, je sais que lorsqu'un pauvre homme parle de crédit, il se sert d'un mot délicat d'après les habitudes du monde; et quand un vieillard parle d'avenir, il parle d'une chose qu'il ne verra peut-être pas; néanmoins j'ai encore une chose à dire, et c'est moins dans inon intérêt que dans celui d'une a^itre personne. Voici Hrctor, un bon et fidèle animal , qui a depuis longtemps dépassé la durée ordinaire d'une vie de chien ; comme son maître , il n'a maintenant besoin que de repos. iMais la créature a ses affections aussi bien qu'mi chrétien. Il a depuis peu joui de la société d'un être de sa race , et semble se complaire beaucoup dans sa compagnie ; j'avoue qu'il me serait pénible de les séparer si vile. Si vous voulez me dire le prix que vous mettez au vôtre, je vous enverrai la valeur le printemps prochain, surtout si les trappes en question me parviennent exactement; ou, si vous répugnez à vous séparer totalement de l'animal, je vous demanderai de me le prêter pour l'hiver. Je crois m'apercevoir que mon chien ne vivra pas au-delà de cette époque , car je suis juge en ces matières, attendu que j'ai dans mon temps vu partir un grand nombre d'amis, tant chiens que Peaux-Rouges, bien que le Seigneur n'ait pas encore jugé convenable d'ordonner à ses anges d'appeler mon nom. — l'reuez-le, prenez-le, s'écria Middleton ; prenez tout ce que vous voudrez!

Le vieillard siffla le jeune chien qui vint le rejoindre sur la rive , puis il prit finalement con;;é. 11 y eut piui de paroles échangées de part el d'autre Le Trappeur siTra gravement la main à chacun de .ses compagmins , el dit à tous (|iiel(pn; chose d'affectueux el d'amical. Middleton semblait avoir perdu l'usage de la [larole : il fil semblant de chercher quelque chose dans les bagages. Paul se mil à siffler de toute sa force, et Obed Ini-nième ne pritcongé qu'avec un effort qui avait tout l'air d'une résidution sloïque. Quand le vieillard eut faille tour du cercle, il pmiss;i lui-même la barque au milieu du courant en sonhailanl à tous un prompt voyage, l'as un mot ne fut prononcé , pas un coup de rame ne fut donné jusqu'à ce que les voyageurs eussent ibuiiilé une pointe de terre qui déroba le Trappeur à leur vue. Ils l'aper^tiirent encore debout sur celle cjninence , appuyé sur sa carabine , Hector couché à ses pieds , pendant que le jeune chien folâtrait sur le sable.

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