CHAPITRE DERNIliH
Les eaux étaient très hautes, et la liarqiie glissait avec la vitesse d'un oiseau. La traversée fut heureusit et prit le tieis du temps qu'eût nécessite le même voyage par terre. Passant d'une rivicre dans uiKî autre, ils eiitn;rent liienh'it dans la grande artère des eaux occidentales, (!t débarquèrent sains et saufs à la porte même de la demeure dînez. Ou concevra facilement la joie de don Augustin el l'embarras du digne père Ignace. Le premier pleura et rendit grâce au ciel; le dernier rendit grâce également, mais ne pleura pas. Les bons habitants de la province étaient trop joyeux pour s'enquérir beaucoup de la nature d'un événement si heureux; certains dévots seulement persistèrent à trouver quelque chose de surnaturel dans l'enlèvemenl et dans la délivrance : le miracle était doublé! Afin de donner à l'esprit du digne prêtre quelque occupalion, Middleton le |iria de marier à l'autel Paul et Hélène. Le premier consentit à la cérémonie, parce qu'il vit que ses amis y attachaient une grande importance; mais bientôt après il condul'sit Hélène dans les [daines du Kentncky , sous prétexte de quelques visites d'usage à divers membres do' sa famille personnelle. Il en piofita pour faire solenniser le mariage dans les formes légales par un juge de paix de sa connaissaïu'.e, qu'il jugeait plus apte à forger la ehaiiie conjugale que tous les gens à soutane de l'Eglise romaine. Hélène, convaincue que quelques entraves extraordinaires pourraient devenir nécessaires pour retenir dans les limites matrimoniales un caractère aussi migratoire que celui de son mari, ne s'opjiosa point à ce redoublement de précautions.
I/im|iortance que Middleton avait acquise dans le pays par son union avec la fille d'un propriétaire aussi opulent que don Augustin, jointe à son mérite personnel, attira l'attention du gouvernement. Il fut bientôt chargé de plusieurs fonctions importantes, qui, en l'élevant dans l'estime publique, en firet un puissant prolecleur. Le chasseur d'abeilles fut l'un de ceux pour lesquels il voulut utiliser son crédit. Il n'était pas difficile de trouver des emidois adaptés au talent de Paul dans l'état de société qui existait dans ces régions il y a vingt-trois ans. Les efforts de Middleton et d'Inez en faveur du chasseur d'abeilles furent chaudement el habilemenl secondés par Hélène, et réussirent avec le temps à effectuer un notable et avantageux changement dans son caractère. Bientôt il devint propriétaire, (luis habile cultivateur du sol,el ensuite officier municipal. A la faveur de cet aecroisseineut progressif de fortune , qui, dans une république bien conslituée, amène presque toujours une amélioration correspondante dans l'instruction de l'individu et dans son respect de lui-même, Paul s'éleva de degré en degré ; et sa femme eut enfin la joie iriaternelle de voir que ses enf.inls ne seraient jamais exposés à i-etourner à cet état de demi-barbarie d'où leurs parents étaient sortis. Paul est actuellement membre de la seconde chambre de l'Etal oti il a longtemps résidé; el il est même connu pour faire des discours qui ont le privilège de mcllre ce corps délibérant eu gaieté, tout en l'éclairant par des arguments puisés dans un grand fonds de connaissances pratii|Hos. Mais tous ces heureux fruits furent le résultat de beaucoup de persévérance el d'un temps assez long. Middleton, grâce aux avantages de son éducation distinguée, siège dans une assemblée législative beaucoup plus élevée", et c'est à lui que nous devons la plupart des détails de cette légende. Après nous avoir raconté le bonheur dont il jouissait ainsi que Paul, il nous a fait en peu de mots le récit d'une visite subséquente qu'il fit dansla Prairie. Ce récit terminera notre ouvrage.
L'automne avait de nouveau jauni les bois; Middleton, encore au service, se trouvait sur les eaux du Missmiri, à un point peu éloigné des villages des Pannies. Sou service lui laissait quelques loisirs. Cédant aux sollicitations pressantes de Paul qui l'aceomiiaguait, il résolut de monter à cheval et de traverser la plaine pour rendre visite à Cœur-Dur, et s'euqnérir dos nouvelles de son ami le Trap. peur. Le voyage s'elfecliia avec les fatigues et les privations habi tuelles ; mais comme sa suite était conforme à son rang, il ne ren contra aucun des périls qui avaient signalé son premier passag dans les mêmes régions. En ap|irochanl du but, Middleton depèclia un coureur indieu pour annoncer sa venue, et ccmtiuua sa route d'un pas modéré. A la grande surprise des voyageurs qui conlinuaienl d'avancer, les heures se succédèrent sans qu'ils reçussent l'annonce d'un accu(!il honorable, on tout an mnius amical. A la fin la cavdlcade, en tète de laquelle maichaicuit Middleton et Paul, desci'ndit dans une vallée fertile, au bout de laipielle était le village des Loups. Le soleil s'approchait do l'horizon, et un réseau d'or s'étendait sur la [daine tranquille. L'herbe était encon^ verte, et un lron|ioau de chevaux et de mulets [laissait [laisitiletnent dans ces vastes (lAtii rages iiatiirils, sous la gardi^ de jeun» Paunics. Paul reconnut [larnii les aiiimaux Asinu.s, qui, gros el gias et au sein d'une abondance luxnrianli', était là, les oreilles baissées et les paupières fermées, comme alisiirbé dans la cnutemplaliou de son bien-être. Les voyageurs [lassèrent à [uni de distance de l'un des g.irdiens. Il entendit le pas des chevaux, et tourna iiii iiislaiil la tête; mais sans manifester ni curiosité ni alarme, ses jeux rciirireiil leur première directJOB.'«t
LA PRAIRIE
ce reportèrent vers le village. — ll«y a quelque chose d'extraordinaire dans tout ceci, murmura Middletou à demi oireiisé: eet enfant est instruit de notre ap|iroc!ie, sans quoi il ne manquerait pas d'en informer sa tribu ; et cepemlant à peine daigne-t-il nous honorer d'un coup d'œil. Préparez vos armes, mes amis ; elles pourront devenir nécessaires. — A cet égard, capitaine, je cruis que vous êtes dans Terreur, répondit Paul ; si la loyauté se trouve quelque part dans la Prairie, c'est dans notre vieil ami Cœur-Dur que vous la trouverez ; et il ne faut pas juger un lintien par les mêmes règles qu'un Blanc. Voyez, voici qu'on fait pourtant un peu d' attention à nous; quelques cavaliers viennent à notre rencontre.
Paul avait raison. En ce moment un petit nombre d'Indiens à cheval traversa la plaine en venant droit à eux. Leur marche était lente et grave. Lorsqu'ils turent plus près, on reconnut le chef des Pauiiies i» la tète d'une douzaine de jeunes guerriers de sa tribu. Us étaient tous sans armes, et ne portaient même p.issur leur personne ces ornements que l'Indien considère autant comme un témoignage de respect pour l'hôte qu'il reçoit, que comme une marque de son importance personnelle. De part et d'autre l'eiurevue fut amicale, bien qu'un peu contrainte. Middletou, jaloux de sa considération personnelle non moins que de l'auturité de son gou>ernenient, suspecta quelque perfide iiiUuence de la part des agents du Canada, et, résolu de faire respecter le pouvoir dont il était le représentant, il se vit contraint de maiiifesler une hauteur peu conforme a ses véritables sentiments. Il n'était pas facile de pénétrer les motifs des Paunies. Calme, grave, et pourtant sans froideur, leur politesse raèlee de réserve olfrait un exemple que maint diplomate de la cour la plus polie pourrait diflicilement imiter. — Les deux troupes continuèrent ain^i leur route jusqu'au village;. .Midlleton eut le temps, pendant le reste de la marche, de chercher en lui-même toutes les raisons probables de cette étrange réception. Quoi(|u'il fiit accompagné d'un interprète de profession, les chefs s'étaient abordés de manière à n'avoir pas besoin de ces intermédiaires. Vingt fois le capitaine tourna les yeux sur son ancien ami, s'etforçant de lire dans ses traits rigides. Mais tous ses etVorts et toutes ses conjectures furent également inutiles. Le reganl de Cœur-Dur était lixe, calme et légèrement inquiet ; mais toute autre émotion était impénétrable, il ne parla point, ne parut pas il^-sirer que ses hôtes rompissent le silence; force fut à Muldietou d'imiter la patience de ses amis.
En entrant dans le village, ils trouvèrent tous les habitants rassembles sur une grande place ei classes en raisini de leur âge et de leur rang. Ils formaient un vaste cercle, au centre duquel on voyait une douzaine de-> principaux chefs, lin approchant, Cœur-Dur lit un signe de la main; la foule s'eiilr'ouvrit pour le laisser [lasser, et il s'avança suivi de .Middletou et des autres blancs. Us mirent tous pied à terre; les chevaux furent ciumenes, et les étrangers se trouvèrent environnes d'un miluerde ligures, toutes graves, calmes mais soucieuses. .Middletou jeta les yeux autour de lui avec une inquiétude toujours crois-sante, en voyant qii aucun chant, aucun cri de joie ne l'accueillait au milieu d un [leuple qu il avait quitte si récemment avec tant de regret. Son anxiété, ses craintes iiièuKs étaient partagées par lousceux qui le suivaient. Bientôt la résoiulion et le courage prirent la place de l'inquiétude dair^tous les regards; chacun porta en silence la main sur ses armes, et s'assura qu'elles étaient en état de rendre nu service nniiiediat. .Mais aucun syinpiôme correspondani d'iiostilué ne se manifesta d.ins leurs hôte.-). tJœur-Dur fitMi^ne à Middleton et à Paul, et les conduiMl vers le petit groupe qui occupait le milieu du cercle. Là, les voyageurs trouvèrent l'explication d'une conduite aussi étrange.
Le Trappeur était placé sur un siège que les Indiens avaient fait avec le plus grand soin , et qui était destiné à soutenir son corps dans une attitude droite et commode. L'n coup d'œil suflit à ses anciens amis pour les convaincre que le vieillard était eiitin appelé à payer le dernier tribut. Son œil était vitreux, vide d'expression et de regard. Ses traits étaient un peu plus hàve< et plus enf^inces qu'à l'ordinaire; mais la semblait s être arrele tout le changement. La fiu de celte existence ne pouvait étie assignée àaucuiie maladie déterminée : ce n'était que le dépérissement doux et gr.iduel des forces physiques. La vie, il est vrai, n'avait poiiitencoie abandonnele corps; mais, dans certains mouients, elle semblait prête à parlir, puis elle venait ranimer de nouveau sa torche presque éteinte, comme si elle neùl quitte qu'avec peine une demeure que n'avait jamais minée le vice, ni corrompue la maladie. Le ccups du nionraiii était placé de manière â recevoir la lumière du soleil couchant en plein sur sa grave ligure. Sa tête était nue, et les tnulles longues et rares ie ses cheveux blancs tlottaient légèrement au soultle de la brise du soir. Sa carabine était posée sur ses genoux, i;t le reste de l'attirail de la chasse était placé à côté de lui, à portée de sa main. Entre sesjainbe< était couche un chien, la tête appuyée sur la terre, dans 1 attitude du sommeil; sa pose était si naturelle que Middleton dut le regarder à diuxlois pour reconnaître que ce n'etaitque la peau d'Hector, que les Indiens avaient eu laltcntion all'eciueuse d'empailler de raauiere à re(ire>enter l'animal vivuiii. Lej,;uiie rejeton de la même raui jouait à quelques pas\de là avt-c leiilant de Tachechana et de tUùiori La mère elle-même était auprès, tenant dans ses bras un
autre enfant qui pouvait donner le nom de père à un guerrier illustre, à Cœur Dur lui-même. Le Balafré était assis près du rrappeur mourant, et tout annonçait que pour lui aussi l'heure du départ n'était pas éloignée. Les autres individus, placés immédiatement au centre, étaient des vieillards qui, selon toute a[ipareiice, venaient observer comment un guerrier juste et intrépide partirait pour le plus long de ses voyages.
Le vieillard recueillait dans une mort tranquille et calme la récompense d'une vie de tempérance et d'activité. Sa vigueur s'était conservée jusqu'au dernier moment. Son déclin était rapide, mais dégagé de toute douleur. 11 avait chassé avec la tribu au printemps, et même durant la plus grande partie de l'été. Mais tout à coup ses jambes lui avaient refusé le service. La même faiblesse s'était successivement étendue à toutes ses facultés ; et les Paunies comprirent qu'ils allaient perdre un sage et bon conseiller, objet tout a. la fois de leurairection et de leur respect. Cependant l'immortelle habitante semblait répugner à déserter son séjour. La tlainme du Uamheau vital vacillait sans s'éteindre. Le matin même du jour où Middleton était arrivé, le vieillard avait senti toutes ses facultés se ranimer. Sa bouche articulait de salutaires maximes, et de tempsà autre ses regards reconnaissaient des visages amis.
.Ayant placé ses botes en face du mourant, Cœur-Dur se pencha un peu en avant et dit: — Mon père entend- il les paroles de son fils? — Parlez, répondit le Trappeur d'une voix qui semblait sortir du fond de sa poitrine, mais qui s'entendit d'une manière distincte dans un silence religieux. Je vais quitter le village des Paunies, et bientôt je serai hors de la porlée de vos paroles. — Que le sage soit sans inquiétude sur son voyage, continua Cœur-Dur avec une vive sollicitude qui lui fit oublier un moment que d'autres attendaient leur tour pour parler à son père adoptif ; nous écarterons les ronces qui pourraient gêner son passage. — Paunie, je meurs comme j'ai vécu, en chrétien, reprit le Trappeur avec une intonation qui ressemblait aux sons lointains d'une trompette apportes par la brise; tel je suis entré dans la vie, tel je la quitterai : des chevaux et des armes ne sont pas nécessaires pour paraître devant le Grand-Esprit de mon peuple. 11 connaît ma couleur, et c'est d'après mes dons qu'il jugera mes actes. — Mon père va dire à mes jeunes hommes combien de .Miiigos il a fra|ipés, et quels actes de valeur et de justice il a faits, alin qu'ils imitent son exemple. — Une langue orgueilleuse n'est point enb-iidue dans le ciel d'un Blanc, re|ioiidit le vieillard d'un ton solennel. Ce que j'ai fait 11 l'a vu; ses yeux sont toujours ouverts. Le bien. Il s'en souviendra; le mal, 11 n'oubliera pas de le châtier, mais en tempérant sa justice par sa miséricorde. Non, mon fils, un Visage pâle ne doit pas ch interses propres louanges, ni se fl ilter de les f-ire agréer k son Dieu !
Légèrement mortifie, le jeune chef recula modestement de quelques pas pour faire place aux nouveaux arrivants. Middleton prit une des mains amaigries du Trappeur, et faisant un ell'oi t pour affermir sa voix, il lui annonça sa (irésence. Le vieillard écouta comme un homme dont la pensée était absorbée par un objet bien dill'ereiit; mais quand le capitaine lui eut fait comprendre que c'eiait lui, Middleton, le (letit fils d'Heyward, une expression de joie parut sur ses traits décolorés. — J'espère que vous n'avez pas oublie si |irompteiiient ceux àc|ui vous avez rendu de si importants services? dit l'officier américain ; il me serait pénible de penser que j'avais laissé SI peu de traces dans votre mémoire. — Je me souviens presque de tout ce que j'ai vu, répondit le Trappeur : je suis au terme de jours longs et pénibles; mais il n'en est pas un seul que je souhaitasse d'oublier. Je vous gardais dans mou cœur, vous et tous ceux qui vous accompagnaient naguère; oui , et votre grand-pere aussi qui est parti avant vous. Je suis bien aise que vous soyez revenu dans ces plaines, car j'avais besoin de la présence de quelqu'un qui parlât anglais... de quelqu'un qui ne fût pas un inar- ,^ chaud. Voulez-vous, jeune homme, rendre un service à un vieillard, mourant? — Parlez; ce que vous demanderez sera fait. — C'est' bien loin pour envoyer de telles bagatelles, reprit le vieillard qui , ne parlait qu'à de courts intervalles, selon que ses forces et son haleine le lui permettaient; la roule est longue et fatigante ; mais l'affeclion et l'amitié sont choses qui ne doivent pas s'oublier. Il
existe un établissement au milieu des montagnes de l'Ûtsego ,
— Je connais la demeure des El'lingham — Preuez-donc v-Mf ■
carabine, cette carnassière et celte fioue à poudre,£t envoyez-les à;la personne dont le nom est j;r<ivé sur la plaque de lacraase. Vti v; vovageur qui savait écrire ai creusé les lettres avec son couteau, car . il y a longtemps que j'ai le projet d'envoyer là-bas ce souvenir de mon aft'ection. — Vos intentions seront remplies. Est-il quelque autre chose que vous désiriez? — Il me reste bien peu de chose encore à donner. Je laisse mes trappes à mon his indien; car il a garde loyalement affection et parole. Qu'il vienne devant moi !
Middleton exjilvqua au chef le désir du Trappeur et lui céda sa place. — PaiiUk-fe, continua le vieillard en changeant toujours de langage sekvrt la personne à laquelle il s'adressait, il est d usage chez mou ipenpie que le père laisse sa bénédiction à son fils avant de leriner 'les yeux pi ur toujours. Cette benedicfion jevousia donne; Tecey.iaÀdi, car h s orières d'un chrétien ne sauraient rendre plus
LES VEILLEES LITTÉRAIRES ILLUSTREES.
lotifîiie ou plus (linicilc la route d'un guerrier juste vers les Prairies bi(Milii'ureusi's. Puisse le Dieu d'un Blanc jeter sur vos aclu)ns un ref;ard ami ! Je ne sais si nous devons nous revoir. 11 y a plusieurs traditions roncernant le sejiuir des bons esprits. Ce n'est pas à un h'Munie comme moi, tout vieux et tout expérimente que je suis, d'opposer son opinion à celle d'une nation. Vous croyez aux Prairies bienheureuses, et j'ai foi au dire de mes pi'res. Si ces deux oiiinions sont véritables dans leur sens le plus étroit, notre séparation sera finale; mais s'il est vrai que le même sens soit caché sous diirérentes paroles, nous paraîtrons ensemble, Paunie , devant la f.ice de votre Wahcondali, qui alors ne sera autre que mon Dieu, llya beaucoup à dire en faveur des deux religions, car chacune d'elles seinhle adaptée à la n.iture du peuple cpii la suit , et sans doute Dieu a voulu qu'il en fût ainsi Je crains de ne pas avoir suivi assez les dons de ma couleur; je le sens à la rcpuf,'nauce que j'éprouve quand il me faut renoncer pour toujours a l'usage de la carabine et aux jouissances de la chasse. Mais la faute en est à moi et non à Lui. Oui, Hector, coutinua-t-il en se penchant un peu et en touchant les oreilles du chien, le moment de muis quitter est à la fin venu, mon vic-iix; et cette chasse-là sera longue, tu as été un chien honnête, courageux et fidèle. Paunie, vous ne tuerez pas ce chien sur ma tombe , car nous croyons qu'un animal une fois mort ne se réveille jamais; mais quand je ne si;rai plus, vous le traiterez avec bonté en souvenir de lauiitie que vous portiez à son maître. — Les paroles de mon père sont dans mes oreilles , répondit le jeune chef en faisant un signe d'assentiment grave et respectueux. — Entendstu ce que le chef a promis, mon vieux? demanda le Trappeur en faisant un elToit pour attirer l'attention de son fidèle ami.
Enfin ne recevant pour réponse aucun regard sympathique, aucun grognement amical , le vieillard chercha la pueule de l'animal, et s'ell'orçci de passer la main entre ses lèvres glacées. Alors la vérité lui apparut, quoiqu'il lût loin de soupçonner le pieux artifice des Indiens. Hetombant sur son siège, il pencha la tète comme s'il eiit éprouvé un choc aussi rude qu'inattendu. Et dans ce même moment deux jeunes Paunies écartèrent l'insensible effigie , guides parle même sentiment de délicatesse qui leur avait fait mettre en usage cette innocente fraude. — Hector vient de mourir, murmura le Trappeur, après une pause de quelques minutes; la vie d'un chien a son terme comme celle d'un homme, et celui-ci a bien rempli .^es jours! Capitaine, ajouta-t-il en tâchant de faire signe à .Miti-'letoii d'appro- . cher; je suis bien aise que vous soyez venu; car, quoique bons et bien intenlionncs selon les dons de leur couleur, ces Indiens ne sont pas les hommes qu'il faut pour déposer la tète d'un Blanc dans sa tombe. J'ai pensé aussi à ce chien dont le cadavre est à mes pieds; un chietien ne doit pas s'attendre à retrouver là-bas son chien ; néanmoins il ue peut y avoir de mal à placer ce qui reste d'un serviteur si fidèle près des ossements de son maître. — 11 n'y en a aucun ; ce que vous demandez sera fait. — Je suis aise que vous soyez de mon avis surcelte matière. Placez doue l'animal à mes pieds, ou, si vous voulez, mettez-nous cote à côle. Un chasseur ne doit jamais rougir de se trouver dans la compagnie de son chien. — Je me charge de remplir vos volontés.
Le vieillard lit alors une longue pause, et parut absorbé dans ses réûexions. De tem|)s en temps il levait les yeux vers Middleton commes'ileùt voulu encore lui parler; mais quelque sentiment iutérieursemblaitle retenir. Le capitaine, observautson hésitation, lui demanda, de manière à l'encourager, s'il avait quelques intentions encore.— Je n'ai ni parents ni famille dans le moiule entier ! répondit le Trapiieur. Quand je serai parti , ma race aura pris fin. Nous n'avons jamais été des chefs, nous autres du nom de iJumpoo, mais nous nous sommes montrés honnêtes et utiles ; c'est ce qui, j'espère, ne sera nié par personne. Mon ]icre est enterré près de la mer, et ■Et les os de son fils blanchiront sur la Prairie. — Désignez l'endroit, ^H interrompit Middleton , et vos restes seront déposes auprès de ceux ^^ft de votre père — Non , non , capitaine. Que je repose où j'ai vécu, ^^B loin du tumulte des Établissements ! Cependant je ne vois pas qu'il ^^Bsoit nécessaire que le tombeau d'un honnête liomme reste caché ^^B comme une Peau rouge dans son embuscade. J'ai autrefois pavé un ^^B homme dans les Établissements afin de tailler et graver une pierre ^^K pour la sépulture de mon père. Elle était de la valeur de douze peaux ^Hk de fastors, et fort curieusement sculptée! Elle disait à tout venant ^^'que'ie corps de tel cbrciien reposait là, et parlait aussi de sa manière de vivre, cfe soti âge et de sa probité. Lorsque nous en eiimes fini avec les français dans l'ancienne guerre, je fis un voyage jusque-là pour voir si tout avaitéle fait convenablement, (!t je vis avec joie que l'ouvrier n'avait pas manqué à sa parole. — Et vous voudriez avoir une pierre seiiib'.able sur votre tombeau? — Moi! non, non; je n'ai d'autre fils que Cœur-Dur, et un Indien ne se connaît
guère aux usages des Blancs. D^aillcurs je suis déjà son débiteur, vu que je n'ai presque rien fait depuis que je suis dans sa tribu. La carabine pourrait être échiugée contre la valeur de la chose , mais je sais combien le cher enfant (Edwards Elfingham) aura de plaisir à susp(Midre cette arme dans la grande salle de sa maison, car il lui a vu abattre bien des daims et bien des oiseaux. Non, non, la carabine doit être envoyée à celui dont le nom est gravé sur la plaque.
— Mais il y a quelqu'un qui serait heureux de vous prouver son affection de cette manière ; celui qui non-seulement vous doit sa délivrance de tant de périls, mais qui a n çu de ses ancêtres le devoir d'acquitter envers vous une longue dette de reconnaissance. La pierre sera placée en tête de votre tombeau.
Le vieillard étendit sa main amaigrie et serra celle de Middleton. — Je pensais que vous le feriez volontiers, dit-il, mais je n'osais vous demander ce s^^rvice, vu que vous n'êtes pas mon parent. N'y mettez pas de mots emphatiques; bornez-vous à mentionner le nom, l'âge et l'époque de la mort, avec quelques mots tirés du livre saint ; pas davantage, pas davantage. Mon nom alors ne sera pas tout à fait perdu sur la terre ; c'est tout ce que je demande.
Middleton lui exprima son assentiment: puis succéda une longue pause. L'officier et le chef Paunie placés à droite et à gauche du mourant, épiaient avec une douloureuse sollicitude les variations de sa physionomie. Pendant deux heures il n'y eut presque pas d'altération sensible ; l'expression de ses traits llèlris et usés par le temps était celle d'un repos calme et religieux. De temps à autre il proférait quelques mots d'avis, ou adressait quelques questions simples sur ceux au sort desquels il prenait encore un intérêt affectueux. Pendant toute celte scène solennelle et intéressante, il n'y eut pas un Indien qui ne restât immobile à sa place avec une patience exemplaire. Quand le vieillard parlait, tous penchaient la tête en avant pour l'écouter ; quand ses paroles avaient cessé, tous semblaient en méditer la sagesse et l'utilité. A mesure que le llambeau se consumait, la voix du vieillard devenait moins distincte, et il y eut des instants où ses amis doutèrent s'il était encore du nombre des vivants. Observateur attentif autant qu'affectueux ami, Middleton crut distinguer les mouvements de l'ànie du mourant, dans les traits fortement prononcés de sa physionomie. Peut-être ce qu'il prit pour l'illusion d'un préjugé, avait-il eu lieu effectivement. En effet, qui est revenu du monde inconnu pour expliquer comment il aélé introduit dans sa sphère redoutable? Sans prétendre rien expliquer, rapportons les faits.
Le Trappeur était resté presque immobile pendant une heure : ses yeux seuls s'étaient de temps à autre ouverts et fermés. Ouverts, leur regard semblait fixé =Mr les nuages suspendus à l'horizon occidental, où le soleil de l'Amérique achevait de briller dans sa gloire. L'heure, la beauté calme de la saison, les circonstances solennelles, tout contribuait à remplir le spectateur d'un religieux respect. Tout à coup, Middleton sentit la main qu'il tenait etreindre la sienne avec une incroyable énergie, et le vieillard, soutenu de chaque côté par ses amis, se leva de toute sa hauteur. Un moment il regarda autour de lui comme pour inviter toute l'assemblée à l'écouter (dernière trace de Ihumaine faiblesse) ; puis, relevant la tète avec une fierté toute militaire, d'une voix qui fut clairement entendue de cette foule nombreuse, il prononça ce mot :
Présent !
Ce mouvement inattendu, l'air de grandeur et d'humilité réunies d'une manière SI frappante dans la figure du Trappeur, le ton ferme et distinct de sa voix, jetèrent une sorte ilc trouble dans l'àuie de toutes les personnes présentes. Quand Middleton et Cœur-Dur re portèrent les yeux sur le vieillard, ils virent que l'objet de leur sollicitude n'aurait plus jamais besoin de leur aide. Us replacèrent tristement le corps sur son siège, et le Balafré fit connaître à sa tribu que tout était terminé. La voix du vieil Indien parut comme fécho de ce monde invisible vers lequel l'àme de 1 honnête Trappeur venait de prendre son essor:— Un guerrier vaillant, juste et sage est entré dans le sentier qui le conduira aux Territoires bienheureux de son peuple ! dit-il. La voix du Wahcondah l'appelait et il a répondu ! Allez, mes enfants ; raïqielez-vous le chef vertueux desVisages pâles; écartez les ronces de votre voie !
La tombe fut creusée sous l'ombrage de quelques nobles chênes. Elle a été gardée soigneuseuicut jusqu'à ce jour par les Loups-paiinies, et souvent on la montre aux voyageurs comme un lieu où repose un Blanc vertueux. Peu de tmips après, une pierre y fut placée avec la simple inscri|itioii que le Trappeur avait lui-mèine demandée. Middleton se permit seulement d'y ajouter ces mots:
Qu'aucune main phofane ne trouble ses cendres!