CHAPITRE
Le juge Marmaduke-Temple descendait d'un colon qui , cent vingt ans auparavant, était venu s'établir en Pensylvanie avec l'illustre Guil-. laume Penn, dont il partageait les croyances. Cet émigrant av.iit apporté d'Angleterre une fortune assez considérable, mais sa postérité ne sut pas la conserver, et .Marmaduke eût été condamné à x'égétcr toute sa vie , s'il n'avait eu le bonheur de se lier, dans la pension de New-York où il était élevé , avec un jeune homme qui lui aplanit le chemin de la fortune.
les parents d'Edouard Elfingham, riches et haut places, étaient du petit nombre de ces Américains qui croyaient déroger en se livrant au commerce, et qui ne sortaient de la vie privée que pour présider les conseils de la colonie , ou la défendre les armes à la main. Le père d'Edouard, le major Effingham, après avoir pris sa retraite, vint s'éta-r, blir à New-York, sa pairie, et par une générosité peut-être impru-.f dente , il abandonna à son fils unique tous ses biens , qui consistaien^j en argent placé dans les fonds publies, maison de ville et de canipasne,' feiincs en plein rapport et vastes terrains en friche. Quel que fût le jugement porté par le monde sur cette donation, le major, en la consoinniant, se proposait de se débarrasser de préoccupations d'affaires trop fatigantes pour son âge. L'entière confiance qu'il avait dans son fils était d'ailleurs jusliliée par les qualités de celui-ci, dont les seuls défauts él.iicnt un peu d'iiuloicnce et d'étourderie.
L'un des premiers soins d'Edouard fut de chercher son ami Marmaduke-Temple pour le faire participer aux avantages de sa nouvelle position. Ce dernier, actif et entreprenant, accepta avec joie d'êlre placé à la tête d'une maison de commerce ctalilic dans la capitale de la Pensylvanie. Les bénéfices devaient en être partagés également entre le liropriélaire ostensible de !a maison et le bailleur de fonds, Edouard , qui désira ne paraître en rien dans l'affaire ; il avait pour cela deux raisons, la première était l'orgueil , la sef onde un insurmontable préjugé du major Elfingham son père. Pendant les guerres de la France et de l'Angleterre, le vieux militaire avait vi la sûreté d'un détachement qu'il commandait compromise par les idées pacifiques des Pensylvaniens; il s'était tiré d'alfaire après une lutte désespérée contre des forces supérieures , mais il n'av.iit jamais pardonné aux quakers de lui avoir refusé du secours. Il était d'ailleurs porté à croire que leurs pratiques extérieures étaient trop minutieuses pour ne p.isnuire à l'observation des vrais principes de la religion. Connaissant donc les sentiments de son père, Edouard ne voulut pas lui apprendre qu'il s'était associé à un quaker.
Marmaduke l'était encore, et quoique les doctrines de Fox et de Guillaume Penn n'eussent pas conservé sur lui leur ancienne influence, on le retrouvait encore dans ses habiludes et dans son langage, surtout lorsqu'il était ému.
Les opérations commerciales, conduites avec prudence et sagacité , rapportaient d'immenses bénéfices, lorsqu'éclala la révolulion des Etats- Unis ; le quaker embrassa avec ardeur la cause populaire ; mais Edouard Elfingham, dévoué à la couronne d'Angleterre , entra dans les troupes royales et y fut nommé colonel. Au moment d'entrer en campagne, il remit à sonamisi's papiers et ses elVcts les plus précieux. Celui-ci fut lui-même obligé bientôt de quitter INew-York, où il ne revint qu'à la fin de la guerre. Lorsque l'on confisqua les propriétés des partisans de la couronne, M. Temple ne craignit point d'acheter à bas prix de vastes propriités; il s'exposait ainsi à la censure de ses co* feligionnaires, qui le voyaient avec peine profiler des malheurs d'autrui ; mais, comme il ne faisait qu'imiter un très-grand nombre de ses com- , patriotes, et que d'ailleurs il prospérait, on ignora bientôt l'origine de ' «a loriiine snliite; il renonça au commerce pour se consacrer entii^re-
LES PIONNIERS
mont au cli'tVichcnif nt, et il y rëussit si bien qu'il se iihiça au rang des Iiomnirs les plus riches et les plus importants du pays, l'our liériter de ses grands biens, il n'avait qu'une lillc que nous avons di'jà présentt'e au lecteur et qu'il ramenait d'une institution de ISew-Vork pour la placer à la tète de son nit'nage. I.ors(|ue le district qu'il habitait l'iait devenu assez populeux pour être érigé en comté, M. Temple en avait été nommé le premier magistrat, car il était d'usage alors de choisir les juges parmi les hommes que distinsuaient leurs talents et leur expérience, sans exiger d'eux des études préalables de la législation; guidé par sa droiture naturelle et par la lucidité de son esprit, le juge Marmaduke rendait les arrêts les plus équitables et jouissait d'une réputation supérieure à celle de ses collègues des nouveaux comtés.
Après avoir donné de courtes explications sur le caractère de quelques-uns de nos personnages, nous les laisserons désormais se peindre par leurs paroles et par leurs actions.