CHAPITRE m
Lorsque Marmaduke-Temple fut remis des émotions qu'il avait ëprouvées , il examina son nouveau compagnon , qui était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne. Sa figure, agréable et prévenante, indiquait une vague et inexplicable inquiétude, qu'il avait manifestée en recommandant le silence à Uas-de-Cuir, et qui ne l'avait pas abandonné depuis. Le juge le regarda fixement pendant quelque temps; puis, souriant de ce moment d'oubli, il lui dit :
— Je crois, mon jeune ami, que ton accident m'a troublé la mémoire. Ta figure ne m'est pas inconnue, et pourtant il me serait impossible de deviner ton nom.
— Je ne suis ici que depuis trois semaines, répliqua froidement le jeune homme , et l'on m'a dit que vous étiez absent depuis un mois et demi.
— Il y aura demain cinq semaines ; quoi qu'il en soit, j'ai vu ta figure quelque part, et il ne serait pas étrange, eu égard à ma frayeur d'aujourd hui , que celte nuit, enveloppé d'un suaire, lu apparusses à mon chevet. Qu'en dis-tu, Elisabeth ? suis-je bien maître de moi, capable de présider des débats, ou, ce qui est plus urgent, défaire les honneurs de la veille de Noël à Templelon ?
— Plus capable de cela que de tirer un daim avec un fusil de chasse, dit une voix enjouée, sortant des amples riplis d'un capuchon ; puis la même voix ajouta d'un Ion tout différent : « Nous aurons plus d'un motif pour adresser ce soir de ferventes actions de grâces. »
Les chevaux touchaient au terme de leur voyage et semblaient s'en apercevoir instinctivement en remuant la tête et pesant sur leur marche; ils traversèrent rapidement le plateau de la montagne, et arrivèrent au pont, où la route sinueuse descendait dans la vallée. A la vue de sa maison et de son village, le juge s'écria : — Regarde, Elisabeth ! voilà ton séjour pour la vie! et le tien aussi, jeune homme, si tu veux demeurer avec nous!
A ce rapprochement, les deux auditeurs se regardèrent involontairement; la figure de la jeune fille se colora, sans toutefois que ses yeux perdissent leur expression de froideur; et l'étranger, laissant crier un sourire sur ses lèvres, sembla peu disposé à profiter de l'offre hospitalière du quaker.
Le paysage était de nature à échauffer un cœur moins adonné à la philanthropie que celui de iMa.niaduke-Teinple. L'étroit chemin, taillé dans les flancs presque perpeiuliculaires de la montagne, ne pouvait être descendu qu'avec les plus grandes précautions; et Elisabeth eut tout le temps d'examiner un vallon qui se transformait rapidement sous la main de l'homme, et ne ressemblait plus que par les contours au tableau qu'elle avait conteni|ilé avec tant de plaisir dans son enfance. Le fond uni de la plaine était encadré de collines escarpées, dont les promontoires, couverts de neige, pareils à des nuages solidifiés, s'allongeaient plus ou moins sur la colline. La plupart étaient couvertes de forêts de boulc.iux, d'érables et d'arbres toujours verts. D'autres avaient été disposés en terrasses pour recevoir des plant^itions. Au-dessous des voyageurs s'étendait la surface glacée d'un lac, dont le tropiilcin formait un torrent iin|iétueux, et sur les bords dui|u('l on avait bâti le village de l'enipleton. Cette cilé naissante se coin|iosait de cinquante bâtiments construits en bois, à la liàle et sans goût architectural. Ils étaient peints de diverses couleurs. <Juelques h.ibitanls avaient entièrement blanchi leurs maisons avec de la céruse; d'autres avaient réservé cette coûteuse peinture pour les farades, et avaient coloré en rouge vif les parois latérales. Trois ou quatre habitations se teignaient drja des nuances roiissâlres que donne le temps, et les poutres découvertes, qu'on apercevait à travers les vitres cassées d'un seiond étage inachevé, prouvaient que leurs propriétaires, ]iar l'amour de l'art ou par vanité, avaient entrepris une lâche qu'ils étaient hors d'état d'accomplir.
L'alignement des rues était régulier; celui qui les avait tracées s'était évidemment moins préoccupé des besoins réels de la génération contemporaine que des avantiiges lointains de la postérité.
Su maisons se faisaient remarquer par une éIé[,Mncc exceptionnelle. Indépendamment de leor badigeon blanc, elles avaient des volets verts,
(pii, dans celle saison, contrastaient étrangement avec l'aspect glacé (les montagnes, du lac et des forêts. Devant les portes de ces dentures ]irétentieuses croissaient quel(|ues jeunes arbres sans branches, ou revêtus de faibles pousses de deux étés, et placés là comme des sentinelles sur le seuil d'un palais, (/étaient en efict les résidences de la noblesse de Templelon, dont Marmaduke était le roi. L'aristocratie du village se composait de deux jeunes gens forts en droit, de deux négociants, et d'un disciple d'Esculape, qui, chose rare, aidait plus d'individus à naître qu'à mourir.
I.a maison du juge dominait toutes les autres. Elle était au centre d un verger, dont quelques arbres fruitiers, plantés par les Indiens, eominenraicnt à incliner leurs troncs mousseux, ei formaient un contraste marqué avec les plantations adolescentes des environs. La principale entrée, donnant sur la Grande-Rue, était reliée à l'habitation par une avenue de peupliers d'Italie, arbre récemment importé en Amérique. L'édifice avait été bâti sous la direction de M. Richard Joncs, ce chasseur maladroit dont il a été question. Cousin-germain de Marmaduke, habile dans les petites choses, et possédé du désir de faire valoir ses talents, Richard avait obtenu la surintendance des affaires du magistrat.
Il aimait à répéter que la maison bâtie d'après ses plans avait eu , comme un sermon, un premier et un second point. Il avait débuté, dans les premières années de l'installation , par élever une grande loge de bois, avec pignon sur la rue, et la famille y avait demeuré pendant trois ans, temps nécessaire pour terminer le second point. Richard s'était aidé des conseils et de l'expérience d'IIiram Doolitle, artisan nomade, qui l'avait séduit en lui montrant de vieilles planches d'architecture, cl en lui parlant savamment de frises, d'entablement, et surtout d'ordre composite. Richard feignait de le regarder comme un charlatan , et d'écouter ses dissertations avec un sourire d'indulgence ; mais il avait pour lui une secrète admiration , et incapable de tirer de son propre fonds quelques objections valables, il se soumettait, sans trop de résistance, aux arguments de son coadjuteur.
Lorsque deux génies rivaux , qui monopolisent la réputation et le succès, s'entendent et agissent de concert, il n'est pas rare qu'ils donnent le ton à leurs concitoyens, en matière de politique, de ijeauxarta ou d'architecture. Aussi les deux entrepreneurs avaient fait adopter dans tout le coinié le style composite, qui, suivant M. Doolitle , l'emportait sur tous les autres, en ce qu'il admettait toutes les modifications que pouvaient exiger les circonstances. La maison du juge Temple, pompeusement décorée du titre de château , était devenue le modèle de toutes les habitations dans lesquelles on visait à l'élégance.
Elle était en pierres, large, carrée et commode. Ces quatre condit ons fondamentales avaient été impérieusement exigées par Marmaduke ; pour le reste, il s'en était rapporté au goût de Richard Jones et de son associé. Ceux-ci n'avaient pu malheureusement se livrer à tout leur génie, à cause de la dureté des matériaux employés, qui résistaient à des outils faits pour tailler le bois blanc des forêts voisines. Ils s'étaient rabattus sur le portique , d'un style vraiment classique , et sur le toit, pour lequel l'ordre composite avait été adopté.
Le toit, prétendait Richard, était une partie de l'édifice que les anciens s'elTorçaient toujours de dissimuler , une superfétalion qui n'était tolérée qu'à cause de son utilité. Il ajoutait que le principal mérite d'une construction exposée aux yeux de tous côtés était de présenter sous tous ses aspects une façade irréprochable, à l'abri des critiques de l'envie. On décida donc que le toit serait plat et à quatre faces ; mais le juge fit observer avec raison que les neiges s'y amoncèleraient. On crut remédier à cet inconvénient en augmentant la longueur des chevrons, et par conséquent leur inclinaison; mais Hirara Doolitle se trompa dans ses calculs, et lorsqu'il eut posé la charpente massive sur les quatre murs, il reconnut que ce toit, qu'il avait voulu cacher, serait la partie la plus apparente de l'édifice, et s'avancerait en encorbellement. Ce défaut fut plus sensible encore lorsque la couverture de lattes eut été appliqué sur les solives, iiichard Jones tenta de cacher l'élévation trop imposante du toit au moyen de couches de peinture. 11 essaya d'abord du bleu de ciel , dans l'espoir de persuader aux yeux que c'étaient les cieux eux-mêmes qui pesaient si lourdement sur la maison de ^larmaduke. L'effet de celle couleur n'ayant point paru satisfaisant, on y substitua une teinte nuageuse, qui imitait la fumée; puis un vert jiâlc, qui se détachait disgracieusement sur l'horizon. Enfin, noire architecte trancha la question en badigeonnant tout le dessus de la partie saillante avec un ton qu'il appela hardiment rayon de solt'il.
— iMon cousin, dit- il à Marmaduke, ce sera une manière commode d'avoir toujours le beau temps au-dessus de vous.
La plate-forme et l'étage inférieur de la maison furent entouré! de balustrades peintes, et l'ingénieux llirani y répandit à profusion les urnes, les moulures et les arabesques. Richard avait fait d'abord des cheminées basses, qui se confondaient, comme partie intégrante, avec les ornements des galeries; mais sous peine d'enfumer le logis, il fallut accroître la dimension de ces «hemiiiées, qui se dressèrent comme des obélisques aux quatre angles du monument.
La mortification que ces échecs firent éprouvera M. Richard Jones fut proportionnée à rimjmrtance de l'œuvre. Il essaya d'abord de rendre llirain seul responsable des imperfections de la nature jinais à force
LES PIONNIERS
de la regitrder, il finit par s'y habituer. Il se dit — que ça n'était pas déjà si mauvais, — et au lieu d'excuser les défauts du logis, il se mit à en louer les beautés. Grâce à l'influence qu'obtient si facilement l'opulence, il trouva bientôt des auditeurs et même des imitateurs. En moins de deux ans, il eut la satisfaction de voir s'élever plusieurs édifices qui reproduisaient le sien en petit, et qui, comme toutes les choses à la mode, furent admirés même en ce qu'ils avaient de défectueux.
Le bon Marmaduke supporta sans murmurer les inconvénients de sa résidence, et, par son propre travail, il parvint à lui donner un air de grandeur et d'aisance. Il planta aux environs des peupliers , des saules et d'autres arbres, eu y laissant toutefois exister de vieux pins, dont quelques-uns portaient encore des traces du feu qu'on a.ait allumé pour déblayei le terrain. Ces détails disgracieux ne furent pas remarqués par Elisabeth qui, en descendant la montagne , ne vit que l'ensemble du tableau; le groupe de maisons d'oii s'échappaient des colonnes de fumée , le lac glacé encadré par les montagnes , les cimes blanches couronnées de pins, lui rappelèrent les jeux de son enfance. Quoique cinq années d'intervalle eussent produit des modifications qui auraient exigé un siècle dans une contrée où le travail eût été régulièrement organisé, le paysage avait moins de nouveauté pour le juge ; cependant il contempla avec satisfaction ces établissements dus en grande partie à un génie entreprenant. Quant au jeune ch.isseur, après avoir jeté du nord au sud un coup d'œil d'admiration, il s'enveloppa de nouveau dans les plis de son pardessus.
■Tout à coup le tintement des clochettes d'un traîneau attirèrent l'attention des voyageurs.