‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 71 sur 253 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ce traîneau, lourd et massif, montait le coteau qu'ils descendaient; il était attelé de quatre chevaux : ceux du devant étaient gris, et les limoniers d'un noir de jais. On avait suspendu des grelots partout oii le harnais en offrait la possibilité , et le conducteur semblait prendre plaisir à les faire sonner. Le véliicule était occupé p;ir quatre individus du sexe masculin. Sur un de ces tabourets qui servent de pupitre, solidement amarré aux parois du traîneau, était assis un petit homme, dont on n'apercevait que la figure d'un roige uniforme ; une ample redingote bordée de fourrures cachait le reste de cet individu , qui n'était autre que le cousin Richard Joncs. 11 tenait presque habituellement les yeux levés vers le ciel, comme s'il eût été mécontent d'être trop rapproché de la terre par sa taille. Il avait l'air affairé, et remplissait avec succès le rôle d'Automédon, il guidait les coursiers ardents le long du précipice avec des yeux sûrs et des mains fermes.

Derrière lui , la face tournée vers les deux autres , était un homme de haute stature, mais dont deux redingotes superposées ne dissimulaient point la maigreur. 11 semblait avoir été disposé par la nature à fendre l'air en présentant le moins de résistance possible. Ses yeux vitreux, d'un bleu clair, élaient la partie la plus saillante de sou visage, qu'abritait un bonnet de laine , et dont le froid le plus vif ne pouvait altérer la constante pâleur.

En face de ce personnage, qu'on nommait le major Hartmann, se tenait un gros homme solide et trapu. Les vêtements empilés sur son corps ne permettaient de distinguer (jue ses traits animés par une paire d'yeux noirs. Une perruque bien pe'gnée se dcssin'iit gricieusement autour de sa tète couverte d'un bonnet de peau de martre.

Le quatrième individu avait le visage long, la physionomie douce et un peu mélancolique , le teint pâle, mais nuancé par le froid d'un coloris fiévreux. Il était assez légèrement velu pour la saison , n'ayant, pour se garantir du froid, qu'un surtout noir élégamment taillé, m.iis qui commençait à montrer la corde; il portait un chapeau à la mode, et dont la brosse avait presque entièrement enlevé le poil; il paraissait d'un caractère soucieux et rêveur, qui contrastait avec la bonne humeur de son compagnon.

Aussilôt que les deux traîneaux furent assez près, le conducteur de cet é(|uip3ge fantastique s'écria à haute voix :

— Rangez-vous, Agamemnon , ou je ne pourrai pas vous dépasser; tu vois, cousin Marmaduke, je me suis mis en campagne avec une cargaison assortie pour te faire honneur. Monsieur Le Quoi n'a pas pris le temps de faire sa toilette; le vieux Fritz Hartmann a laissé sa bouteille inachevée, et le ministre Grant n'a pas terminé le second point de son sermon; les chevaux mêmes ont témoigné l'envie de venir à ta rencontre. A propos, il faut que je me défasse des deux noirs; ils se heurtent les jambes en marchant, et ne peuvent se faire à aller par couple, mon intention est de les vendre.

— Vends ce que lu voudras, répondit le juge d'une voix enjouée, pourvu que tu me laisses ma fille et mes terres ; messieurs, je vous remercie de votre attention, et je vous présente ma fille, qui vous connaît déjà de nom.

— Soyez le bienvenu, dit le major Hartmann avec un accent allemand prononcé; miss Elisabeth me Jcvra un baiser.

— El je vous le donnerai volontiers, mon bon mo. sieuf , dit Elisabeth d'une voix argentine; j'embrasserai toujours de bon cœur mon vieil ami Hartmann.

Cependant monsieur Le Quoi s'était levé avec difficulté à cause des pardessus dont il était surchargé, et se soutenant d'une main sur le

tabouret du cocher, de l'autre il ôta son bonnet de martre, et, après avoir salué poliment le juse, il fit une profonde inclination à Elisabeth.

— Couvre-toi la tête. Gaulois, s'écria monsieur Richard Jones, sans cela la gelée va l'enlever le reste de tes cheveux; si ceux d'AWsalon avaient été aussi rares que les tiens , il serait encore vivant à l'heure qu'il est.

Les plaisanteries de Richard ne manquaient jamais d'exciter une hilarité dont il était le premier à donner le signal; celle-ci fut accueillie par des éclats de rire auxquels monsieur Le Quoi prit part avec politesse.

Cependant Richard se prépara à faire tourner son traîneau; il ne pouvait y parvenir qu'en gravissant jusqu'au sommet de la montagne, ou en entrant dans une excavation qui avait été faite dans les flancs de la colline, et d'oii l'on avait tiré des pierres pour la construction du village.

Le juge conseilla de dételer les chevaux de devant, et Agamemnon offrit de s'y employer, mais Richard rejeta ses propositions avec le plus grand dédain.

— A quoi bon, cousin Marmaduke? s'écria-t-il ; les chevaux sont doux comme des agneaux; les deux premiers ont été dressés par moi-même, et les timoniers sont trop près de mon fouet pour être rétifs; monsieur Le Quoi, qui voyage souvent avec moi, peut vous dire qu'il n'y a pas le moindre danger.

Il n'était pas dans la nature du Français de contredire une assertion aussi audacieuse. Cependant, lorsque la voiture entra dans la carrière, il regarda le précipice avec des yeux plus saillants que ceux d'un homard; les muscles de l'Allemand étaient impassibles, quoique sa vue embrassât tous les mouvements du traîneau; le ministre Grant s'appuya sur un des côtés pour se préparer à sauter; Richard , par un coup de fouet vigoureusement appliqué, parvint à faire avancer les chevaux sur l'épaisse couche de neige qui recouvrait la carrière, mais ceux de devant, se sentant enfoncer, se jetèrent en arrière sur les timoniers, qui, à leur tour, firent rétrograder le traîneau. Avant que Richard s'aperçût du danger, la moitié du véhicule était suspendue au-dessus du précipice qui descendait perpendiculairement à plus de cent pieds. Monsieur Le Quoi, auquel sa position permettait de voir toute l'étendue du péril , se pencha instinctivement du côté de la route en s'écriant : — Ah! mon cher monsieur Richard, mon Dieu, que faites-vous?

— Mille tonnerres! s'écria le major allemand avec une émotion qui ne lui était pas habituelle, vous allez briser le traîneau et tuer les chevaux !

— Soyez prudent, mon bon monsieur, dit l'ecclésiastique.

— Avancez donc, diables incarnés, dit Richard en se démenant sur son tabouret. Cousin Marmaduke, il faudra que je vende aussi les chevaux gris, ils ne valent pas mieux que les autres. Monsieur Le Quoi, ne me serrez pas tant la jambe . c'est votre faute si ces bêtes reculent.

— Miséricorde ! dit le juge , ils vont tous être tués !

Elisabeth poussa un cri perçant, et le noir lui-même changea de couleur.

En ce moment critique, le jeune chasseur, qui jusqu'alors n'avait pas donné signe d'existence , sauta à bas du traîneau de M. Temple. Les chevaux, que Richard exaspérait cl frappait à tort et à travers, se balançaient sur le bord du précipice. Le jeune homme donna aux chevaux de devant une violente secousse : ils firent un écart et reprirent sur la route la position qu'ils occupaient primitivement; mais, en remontant, le traîneau se renversa, l'Allemand et le ministre furent jetés sur la chaussée.

Richard, lancé en l'air, décrivit une portion de cercle dont les rênes étaient les rayons, et tomba sur la couche de neige oii les chevaux avaient refusé de s'aventurer; il serra instinctivement les rênes, qui fircntl'office d'une ancre dans cette espèce de naufrage. Le Français, qui avait déjà enjambé le bord du traîneau, prit son élan comme un enfant qui joue à saute-mouton, et tomba dans la neige la tête la première; le major Hartmann, qui avait conservé un admirable sang-froid, se releva le premier.

— Que diable! Richard, s'écria-l-il d'un ton moitié sérieux, moitié comique, vous avez des moyens eipédilifs pour décharger votre voiture.

Le ministre Grant était à genoux, soit qu'il voulût s'incliner sous la main qui l'avait frappé , soit qu'il voulût remercier le ciel de son salut. Il se releva tout tremblant, et jeta des regards inquiets sur ses compagnons. Richard n'était pas moins troublé, mais, dès qu'il se fut aperçu que personne n'était blessé, il s'écria d'un air de satisfaction intime :

— Eh bien! voilà un sauvetage qui me fait honneur; si je n'avaia pas eu la présence d'esprit de retenir les rênes, nous serions tous maintenant au bas de la montagne; comme je m'en suis tiré, mon cousin! une seconde de plus et il était trop tard ; mais j'ai su donner à propos un coup de fouet au cheval noir, et cela nous a tirés d'affaire.

— Oui, dit le juge d'un ton ironique, tu as fait de belle besogne! sans ce brave jeune homme, toi et tes chevaux, ou plutôt les miens, vous auriez été mis en pièces; mais oii est M. Le Quoi?

— Ob ! mon cher juge , mon ami, s'écria une voix étouffée, je sjiia vivant, venez à mon secours!

Cette voix semblait sortir de la tombe; le Français était entré profondément dans la neige, et ne montrait que les jambes, qui le re-

LES PIONNIERS

miiaii'iit comme les bras d'un tiMt'graplie ; on le tira avec peine de sa prison, et il recouvra sa l)onne liumeiir en se voyant «liHivré.

— Quoi , monsieur! «lit Michard, qui aidait le noir à dtSleler les chevaux de devant, vous voilà ici? je croyais vous avoir vu prendre voira vol vers le sommet de la montagfne.

— J'ai plutât pris le chemin du lac, répliqua le Français , qui conservait son air jovial, malgré quelques égralignures qu'il s'ëtait faites en tombant dans la neige durcie. Ah! mon cher monsieur Richard, i|u'allez-vous faire à présent?

— l.a première chose qu'il a k faire, c'est d'apprendre à conduire, dit le juge en jetant sur la neige le daim et différents paquets. Allons, messieurs, voici des places pour vous; la soirée est terriblement froide, et l'heure du service de Grant approche; hâtons-nous de gagner le coin du feu pendant que notre ami l'iohard va réparer le dommage avec l'assistance d'Agamemnon. Mon cousin, voici quelques babioles d'Elisabeth que je vous recommande, ainsi que ce produit de ma chaFse. Agamemnon, rappelle-toi que tu recevras ce soir une visite de saint Nicolas.

Le noir devina que son maître voulait acheter son silence, et fit une grimace de plaisir. Sa discrétion fut bientôt mise à l'épreuve, car, pendant que le reste de la compagnie s'éloignait, Richard s'approcha ilu daim avec curiosité.

— Il est superbe, dit-il, et il a reçu les deux coups de feu de Marmaduke. Que mon cousin va être fier, lui qui a tant d'amour-propre I il n'y aura plus moyen de vivre avec lui. Quant à moi, je n'ai jamais tiré deux fois sur un daim , je le tue ou je le manque , et il n'y a point de milieu; on ne doit employer ses deux coups que pour un ours ou. une panthère. Dites-donc, Agamemnon, à quelle distance était le juge quand il a tiré ce d:iim?

— Mais peut-être .i cinquante pas, dit le noir en feignant de rattacher une boucle du harnais pour cacher son envie de rire.

— A cinquante pas! mais j'en ai tué à bien plus de distance. L'hiver dernier, j'en ai abattu un d'un seul coup à cent dix ou cent vingt pas au moins, vous vous !e rappelez?

L'autre dit : — Oui, monsieur Richard, je me rappelle; mais Nalhaniel Bumpo a fait feu en même temps que vous, tout le monde dit que c'est lui qui a tué le daim.

— C'est une infâme imposture! s'écria Richard avec chaleur; je n'abats pas lui écureuil depuis quatre ans, sans qu'on en fasse honneur à ce vieux coquin de Nathaniel. Nous vivons dans un monde bien envieux, où l'on cherche à rabaisser le mérite en disputant aux gens la moitié de ce qu'ils ont fait. Ainsi , l'on prétend qu'Hiram Doolitle m'a aidé à faire le plan de notre clocher de Saint-Paul, c'est un mensonge : je me suis inspiré d'une gravure représentant le Saint-Paul de Londres; mais le monument est entièrement mon ouvrage.

— J'ignore qui l'a fait, dit le noir avec admiration, mais c'est une église magnifique.

— Rien n'est plus vrai, dit Richard d'un air d'importance; je puis dire sans forfanterie que c'est la plus belle et la plus savamment faite de TAmérique; mais on cherche toujours à vous ravir la gloire de vos actions. Je ne serais pas étonné que ce jeune homme qui était dans votre traîneau publiât partout qu'il nous a sauves, tandis que, s'il m'avait laissé faire, j'aurais remis les chevaux dans la bonne voie avec l'aide du fouet et des rênes, et sans renverser personne.

Richard s'arrêta et toussa légèrement, ear il avait un vague remords de conscience en critiquant un homme qui venait de lui sauver la vie, puis il reprit : — Quel est ce garçon, Agamemnon? Je ne me souviens pas de l'avoir rencontré.

• Le noir se rappela la visite de saint Nicolas, expliqua brièvement

■ qu'ils avaient trouvé le jeune homme au sommet de la montagne, sans

: faire allusion à l'accident.

' Il était ordinaire que les hommes les plus distingues prissent dans leur traîneau les voy.igcurs qu'ils trouvaient sur leur chemin; Richard l'ut donc parfaitement satisfait de cette explic.ilion.

— Ce jeune homme a l'air modeste, dit-il, et s'il n'est pas gâté par les gens de Templclon, je lui accorderai ma protection; c'est peutêtre un colporteur?

— Je le crois, dit le noir un peu embarrassé , en évitant les regards de Richard , qu'il savait être assez irritable.

— Avait-il un paquet et une hache?

— Non, monsieur, il n'avait qu'un fusil.

— Un fusil! s'écria Richard remarquant la confusion du nègre, Pardieu! c'est lui qui a tué le daim; je savais bien que Marmaduke en était incapable; comment cela est-il arrivé, Agamemnon? le jeune homme a tué le daim , et le juge l'a acheté , n'est-ce pas?

La bonne humeur que celte découverte causa à Richard dissipa les craintes du nègre, mais il n'osa confesser la vérité, de peur de ne rieq trouver dans le soulier de saint Nicolas.

11 répondit donc : — Vous oubliez que le daim a reçu deiu coups de feu.

— Ne mens pas, coquin, dit Richard en levant lentement son manche de fouet de la main droite, tandis qu'il en tenait la lanière de la' main

' gauche.

Comme les scrupules religieux du juge l'empêchaient de retenir un bomnic dans l'étal de servitude, Agamemnon était de fait Vcsclavc de

Richard, qui, suivant l'usnge d'alors, le possédait h temps avec la promesse de l'aH'i-anehir «u terme révolu. I.c jeune nègre craignit d'exciter la colère de son maître, et lui avoua tout en le suppliant de le protéger contre le mécontentement de M. Temple.

— Compte sur moi, mon enfant, s'écrie M. Jones se frottant les mains; ne dis rien , et laisse-moi faire. J'arrangerai M.i.'inadiike de la bonne façon ; j'ai grande envie de laisser le daim sur la eorline , et de l'obliger à venir le chercher en personne; mais non, j'aime mieux lui laisser croire que je ne suis rien, et l'entendre débiter ses fanfaronnades. Allons, dépèchons-nous; il faut que j'aide k panser la blessure de l'étranger. Le docteur n'est pas un fameux chirurgien, et si je n'avais tenu la jambe du vieux Milligan, il ne serait jamais venu a bout de la lui couper.

A ces mots, Richard Jones se réinstalla sur son tabouret, lança les chevaux au grand trot , et descendit la côte en contiuuant de parler.

— Cela prouve, dil-il, que c'est moi qui ai fait tourner les chevaux avec les rênes, car un homme qui a une balle dans l'épaule droite n'a pas assez de force pour maîtriser des chevaux entêtés... Hop, hop!... et ce qu'il y a de bon, c'est que le vieux Nathaniel était de la partie!... Marchez donc, paresseux!... dire que le juge a fait feu deux lois, sans attraper d'autre gibier qu'un pauvre diable qui était derrière un pin!... Il faut que j'aide le docteur à extraire la balle!

Ce fut en tenant ces propos et d'autres analogues fue Richard Jones charma l'ennui de la route. Les sons de sa voix se marièrent aux tintements des grelots, jusqu'à ce qu'on entrât dans le village. Alors le cocher oublia tout pour déployer ses talents dans l'art dilhcile de diriger un traîneau, et pour provoquer l'admiration des femmes et des enfants, que l'arrivée de leur seigneur avait attirés aux fenêtres.

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