CHAPITRE V
La route, en atteignant la plaine, traversait un pont grossier jeté sur le torrent dont nous avons parlé, et qui était une des nombreuses sources de la Surquehanna. Ce fut à cet endroit que le vigoureux attelage de Richard rejoignit le véhicule plus tardif des autres voyageurs. La fin du jour était venue : les bûcherons, la hache sur l'épaule, rentraient dans leurs foyers; ils ôtèrent leur chapeau à l'aspect de Marmaduke, échangèrent avec M. Jones des signes d'intelligence, et se hâtèrent de regagner leur demeure. Les rideaux qui s'étaient entr'ouvcrts se refermèrent à chaque fenêtre, et lorsque les chevaux amvèrent devant le perron de la maison, toute la rue était déserte. Heureusement les grelots de M. Richard Jones donnèrent l'éveil. De la grande porte qui s'ouvrait sous le portique, s'élancèrent trois servantes et un domestique m.ile. Ce dernier, qui avait évidemment endossé ses habits des grands jours, était assez remarguable par sa conformation et son costume pour valoir la peine d'être décrit. Il avait environ cinq pieds, une carrure athlétique, et des épaules qui auraient fait envie à un grenadier. La taille était encore diminuée par l'habitude qu'il avait de se pencher en avaut sans aucun motif plausible, à moins que ce ne fût pour faciliter le mouvement de ses bras toujours ballants. Il avait le visage brun, le teint cramoisi, le nez retroussé, la bouche énorme, mais garnie de belles dents, et des yeux bleus qui avaient l'air de regarder toutes choses avec un souverain mépris. Sa tête constituait presque un quart de sa longueur totale, et la queue qui partait de sa nuque lui descendait jusqu'au bas des reins. Il portait un habit de drap léger, dont les boutons, ronds comme des dollars, portaient l'image d'une ancre. Les pans lui battaient les mollets, et étaient larges à proportion. Le reste de son accoutrement se composait d'un gilet et d'une culotte de peluche rouge passablement fanés, de souliers à boucles, et de bas chinés bleu et blanc.
Cet original était né dans le comté de Cornouailles en Angleterre. Il avait passé son enfance dans le voisinage des mines d'étain , et sa jeunesse , en qualité de mousse , à bord d'un sloop qui faisait la contrebande entre Falmoulh et Guernesey. Victime de la presse, il avait été embarqué sur un vaisseau de la marine royale , oii , de simple domestique , il était monté au rang de maître d'hôtel du capitaine. Il avait acquis alors l'art de faire diverses préparations culinaires, et, comme il se plaisait à le dire , il avait eu l'occasion de voir le monde; mais, à l'exception de quelques ports de France et d'Angleterre, il avait en réalité vu aussi [leu de l'espèce humaine que s'il eût passé ses jours près de ses mines natales. Cependant, ayant obtenu son congé à la paix de 1783, il déclara que, comme il avait parcouru toutes les parties du monde civilisé, il avait envie de faire un tour en Amérique ; le hasard l'avait amené dans la famille de Mavmaduke-Temple, où il remplissait l'oflice de majordome, avec des qualités qui seront développées dans le courant de ce récit. Le nom de ce digne homme était lienjamin Penguillan; mais, comme il dissertait sur les efforts qu'il avait eu à faire pour empêcher son vai.sseau de sombrer, on l'aj'pelait plus généralement Benjamin la Pompe.
Auprès du majordome se pressait une femme d'un âge mûr vêtue d'une robe de calicot; elle avait des traits fortement accentués, une physionomie assez fine , des dents rares et jaunâtres ; la peau de son nez, collée aux os de cet organe, dessinait de larges rides sur ses joues cl autour de sa bouche. Elle prenait du tabac en si grande quantité, qu'on aurait pu croire qu'elle lui devait la tcitite rousse de ses lèvrei
LES PIONNIERS
et de ses narines, mais c'était la couleur uniforme de toute sa figure. C'était une vieille fille nommée Remarquable Peltibone , et investie des fonctions de femme de charge. Elle avait été introduite dans la maison depuis la mort de madame Temple , et ne connaissait pas Elisabeth.
Les autres domestiques étaient noirs pour la plupart ; les uns se montrèrent à la porte principale , tandis que les autres se tenaient à l'entrée de la cuisine.
Les voyageurs furent en outf e salués par les aboiements de la meule de Richard Jones, qui comprenaient toutes sortes d'individus de la race canine , depuis le cbicn-loup jusqu'au basset. Le maître reçut leurs bruyantes acclamations en les imitant avec sa propre voix , avec tant de succès que les chiens s'arrêtèrent, honleui sans doute d'être surpassés. Un vieux mâtin, qui portait autour du cou un collier de cuivre sur lequel étaient gravées les lettres M. T., fut le seul qui garda le silence ; il vint recevoir majestueusement les caresses du juge , puis il se tourna vers Elisabeth , qu'il paraissait connaître et qui l'appela du nom de vieux brave.
Lorsque la porte se fut refermée sur les nouveaux venus , il rentra dans une niche située à peu de distance , en ayant l'air de deviner qu'il avait à garder un nouveau trésor.
Les voyageurs entrèrent dans une vaste salle vaguement éclairée par deux chandelles qui étaient placées dans de grands chandeliers de cuivre de forme antique. La compagnie passa subitement d'une atmosphère au-dessous de zéro dans une chaleur d'environ 30 degrés. Au centre de la chambre était un énorme poêle dont la chaleur faisait craquer les parois; un bassin de fer contenant de l'eau était placé sur cette fournaise pour conserver une humidité suftisante dans l'appartement. La chambre était convenablement garnie de meubles, dont les uns avaient été achetés à New-York, et les autres fabriqués par les artisans de la localité. Une énorme console en acajou incrusté d'ivoire portait une pile de vaisselle plate; au-dessus était une lourde pendule antique avec sa boite massive ; un sofa couvert d'indienne occupait tout un côté des lambris; des chaises de bois blanc tacheté de jaune et de noir composaient, avec quelques tables, le reste de l'ameublement. On remarquait en outre, dans cette pièce, deux candélabres cloués au mur , un lustre doré suspendu au plafond , un thermomètre et un baromètre que Benjamin consultait toutes les demi-heures. Six niches avaient été pratiquées dans les murs et renfermaient autant de bustes choisis avec goût par M. Richard Jones : l'un ilc ces busUs en plâtre représentait Homère, dont, suivant Richard, la ressemblance était frappante, puisque tout le monde pouvait voir qu'il était aveugle ; un second, qui avait une figure douce et une barbe en pointe , était baptisé du nom de Shakspeare; un troisième était le vieux Franklin avec son bonnet et ses lunettes; on reconnaissait aisément dans le quatrième l'austère visage de Washington; le cinquième rcprésent.Éit un homme décolleté avec des lauriers sur la tête, c'était, suivant Richard, Jules César ou le docteur Faust; la dernière niche était occupée par une urne qui, suivant le même Richard, figurait celle oii étaient renfermées les cendres de la reine Didon.
Les murs étaient couverts d'un papier peint en grisailles , oîi l'on voyait l'Angleterre personnifiée pleurant sur la tombe du général Wolf. Le héros lui-même était dans un coin de l'apparlcment, à l'exception de son bras droit, qui faisait partie d'un rouleau placé dans une autre pièce. Richard Jones avait inutilement essayé de prévenir cette cruelle amputation , et la divinité britannique avait doublement raison de gémir, tant parce que son vaillant défenseur était mort que parce qu'il avait été maladroitement mutilé.
L'auteur de tous ces arrangements annonça sa présence dans la salle en faisant claquer son fouet. — Eh bien. Benjamin la Pompe, dit-il, est-ce ainsi que vous recevez une héritière? Excnscz-le, cousine Elisabeth, les préparatifs étaient trop difficiles pour qu'il piit s'en acquitter convenablement; mais, maintenant que je suis là, tout ira le mieux du monde. Allons, monsieur Penguillan, allumez, allumez, que nous puissions nous voir les uns les autres.
— Pardieu! monsieur, dit Benjamin, si j'avais reçu plus tôt vos ordres , tout serait disposé à votre gré ; j'avais passé en revue tout l'équipage, et je leur faisais faire l'exercice des chandelles lorsqu'on vous a signalé. Alors toutes les femmes se sont sauvées à droite et à gauche, et elles ont filé leur nœud sans qu'il lût possible de les arrêter; mais miss Elisabeth serait bien changée depuis que j'ai eu le plaisir de la voir, si elle s'irritait contre un vieux serviteur à cause de quelques chandelles de plus ou de moins.
Elisabeth et son père gardèrent le silence, car tous deux étaieht sous le coup des mêmes sensations : la première pensait a sa mère. Je second pensait à sa femme. Mais, lorsqu'on eut placé des lumières partout, celte illumination subite chassa la mélancolie', et chacun s'occupa de se débarrasser des nombreux vêtements dont il était couvert.
Remarquable Pettihone , après avoir contribué à éclairer l'appartement , revint auprès d'Elisabeth sous prétexte de l'aider à se débarrasser de ses fourrures, mais en réalité avec une curiosité jalouse de voir la jeune fille qui allait la supplanter dans l'administration du ménage. La femme de charge fut un peu interdite, lorsque le capuchon noir en g' écartant put laisser voir des traits doux et fiers encadrés par des che-
veux lustrés comme l'aile d'un corbeau. Le front pur d'Elisabeth annonçait la vie et la santé; son nez était un peu gros, mais il lui donnait en caractère ce qu'il lui faisait perdre en beauté ; sa bouche semblait à la première vue n'exprimer que la tendresse , et, dès que se» muscles s'animaient, elle avait une dignité féminine qui ne lui ôta/t rien de sa grâce ; des sourcils arqués et de longs cils soyeux ombrageaient des yeux doux et bienveillants lorsqu'ils étaient baissés, mais un peu sévères quand elle regardait quelqu'un en face. Elle était grande et bien faite; et, lorsque miss Peltibone l'eut observée, elle sentit que son pouvoir allait finir.
Tout le monde avait fait simiUtanément sa toilette; Elisabeth resta en amazone d'un bleu éclatant; le juge en habit noir complet; M. Le Quoi en habit couleur de tabac recouvrant une veste brodée, avec culotte, bas de soie et boucles en chrysocale; le major Hartmann portail un habit à larijes boutons de cuivre, une perruque à marteau et des bottes; et M. Richard Jones un fourreau vert-bouteille, un gilet de drap rouge, des culottes de peau et des bottes à l'écuyère garnies d'éperons, que sa dernière crmiiianne avait légèrement tordus.
Au milieu du tumulte de cette installation, personne n'avait fait attention au jeune étranger ; celui-ci eu entrant avait machinalement ôté son bonnet et découvert une chevelure qui rivalisait avec celle d'Elisabeth. Ses traits étaient nobles et fiers, et, quoique assez misérablement vêtu, il paraissait habitué au luxe et médiocrement touché de la splendeur qui régnait dans les nouveaux établissements. Les doigts de sa main gauche se posèrent comme par hasard sur le petit piano d'Elisabeth, et l'on put s'apercevoir que l'instrument lui était familier. Son autre bras était tendu dans toule sa longueur, et sa main droite serrait le canon de sa longue carabine avec une énergie presque convulsive. Le spectacle qu'il avait sous les yeux semblait produire sur lui une pénible impression. Tout à coup son bras se courba , sa main se rapprocha de sa figure et en cacha l^s traits agités par d'inexplicables émotions.
Elisabeth le remarqua, et dit : — Nous oublions, messieurs, l'étranger que nous avons emmené ici pour y recevoir des secours, et auquel nous devons toute notre attention.
— Ma blessure est légère, répliqua le jeunp homme avec fierté. D'ailleurs je crois que le juge Temple a envoyé ^phercher un médecin en arrivant.
— En effet, dit Marmaduke, j'en ai dit deux mots à l'un de nos domestiques. Je n'ai pas oublié, jeune homme, l'objet de ta visite et la nature de ma dette.
— Oh 1 s'écrie Richard d'un ton de sarcasme, lu dois le daim à ce jeune homme. Tu disais l'avoir tué; mais je suis au fait, et l'on m'a tout appris. Je vous donnerai deux dollars pour le daim, mou camarade, et le juge ne pourra faire moins que de payer le docteur. Allons, allons, mon cousin, ne sois pas embarrassé, tu as manqué le daim; mais tu as attrapé ce pauvre garçon derrière un pin. Je m'avoue vaincu, puisque je n'en ai jamais fait autant.
— Et j'espère que cela ne t'arrivera jamais, répondit le juge, car tu éprouverais une aflllction dont lu n'as pas l'idée. Mais prends courage, mon jeune ami, la blessure doit être légère, puisque tu remues le bras avec assez de lacilité.
— Ne te mêle pas de juger des questions chirurgicales, interrompit M. Jones en faisant un geste de mépris ; c'est une science qu'on ne peut acquérir que par la pratique. Tu sais que mon grand-père était médecin; mais, quoique étant de la famille, tu n'as pas dans Us veines une goutte de sang médical. De mon côté, c'est tout diflférent; j'ai eu un oncle qui a été tué dans la dernière guerre, et qui est mort beaucoup plus facilement qu'un autre, parce qu'il savait ce que c'était.
— Je n'en doute pas, répondit le juge, les sens de ta famille ont toujours été experts dans l'art de luer leurs semblables.
Richard accueillit froidement cette saillie, et, mettant les mains dans ses poches, il commença à sifller un air; mais le désir de répliquer sur la philosophie l'emporta , et il s'écria avec animation :
— Tu peux, ju(;e Temple, ne pas croire à l'hérédité des vertus; mais tous ceux que je consulterai seront de mon avis. Je prends même à témoin ce jeune homme qui n'a guère vu que des ours, des daims et des bécasses. N'est-ce pas, mon ami, que la vertu est héréditaire ?
— Je crois que le vice ne l'est pas, dit brusquement l'étranger, dont les yeux se portèrent du père sur la fille.
— Monsieur Richard a raison, interrompit Benjamin la Pompe. En Angleterre, lorsqu'un mal est irrémédiable, il peut néanmoins être guéri par l'attouchement du roi ou par le bras d'un pendu. C'est une propriétb particulière qui se transmet de race en race , et il y a des fa milles dont le septième fils est toujours un médecin, même quand U n'a pas étudié. Du temps que nous combattions les Français sous l'a. mirai de Grasse, nous avions ii 1 ord un docteur —
— Très-bien, Benjamin, intei rompit Elisabeth, vous me raconterez votre aventure une autre fois. Je Suis convaincue qu'elle est remplie d'intérêt; mais il s'agit maintenant de préparer une chambre pour panser le bras de monsieur.
— J'y veillerai moi-même, ma cousine, dit Richard Jones, Suivezmoi, mon ami, je vais examiner votre blessure.
— J'aime mieux attendre le médecin, dit froidement l'étranger.
LES PIONNIERS
Riclwird le reçarda avec élonnemcnt, et jirit ce refus pour un acte d'hoslililc'; il remit ses mains dans ses podies en ranienanl devant lui les pans de son habit, et murmura à l'oreille liu ministre Grant :
— Faites attention à mes paroles; on va faire courir le bruit dans la colonie que nous nous serions cassi? le cou sans l'intervention de ce jeune homme, comme si je ne savais pas conduire : mais vous auriez fait tourner les chevaux vous-même, monsieur, rien n'était plus facile. J'espère, d'ailleurs, tpic vous n'avez pas été blessé par la chute que ce maladroit a provoquée.
La réponse fut interrompue par l'arrivée du docteur.