CHAPITRE VIII
Nous avons fait connaître à nos lecteurs une très-grande variété de caractères et de personnages de dilTérents pays; nous allons maintenant expliquer brièvement par suite de quelle circonstance ils se trouvaient réunis.
A l'époque de notre récit, l'Europe était agitée par la terrible commotion qui en changea les institutions politiques. Louis XVI venait d'être décapité; la terreur était à l'ordre du jour, et des milliers de Français cherchaient un asile sur la terre étrangère. M. Le Quoi était du nombre de ces émigrés; il avait été recommandé au juge Temple par une riihe niiiison de commerce de New-York avec laquelle Marmaduke était en bonnes relations. Dès la première entrevue, notre juge s'était aperçu que le Français était un homme bien élevé, qui avait tenu un certain rang dans son pays, mais il l'avait soupçonné d'abord d'être un de ces planteurs chassés de Saint-Domingue ou des Antilles, et qui vivaient aux Etats-Unis dans un dénûment absolu. Tel n'était pas cependant le sort de M. Le Quoi, Il n'avait pas grand'cliose à la vérité, mais ce qu'il possédait était suffisant pour acheter une pacotille.
Les ronnaissances de Marmaduke étaient également pratiques; et les moindres particularités de la vie des colons lui étaient familières. Sous sa direction éclairée, M. Le Quoi ouvrit un magasin à Templeton; il y réunit des draps, de l'épicerie, beaucoup de poudre et de tabac, une grande quantité de quincaillerie, et surtout des eustaches, des bouilloires et marmites et une collection formidable de poteries, et enfin toutes sortes d objets d'utilité première sans compter les miroirs et les trompes de chasse. Après avoir fait cet assortiment, M. Le (>)uoi s'installa au comptoir, et, avec une merveilleuse flexibilité, il se plia à son nouveau rôle. Il s'y ir.ontra aussi gracieux que dans une meilleure position. L'alTaliilité de ses manières lui concilia tous les cœurs, cl quand il se mit à vendre des calicots, les femmes découvrirent qu'il avait du goût et que ses étolïcs faisaient plus d'effet que celles de ses confrères: d'ailleurs, disaient-elles, il était impossible de marchander avec un homme qui s'exprimait en termes aussi élégants. Aussi les affaires de M. Le Quoi prospérèrent, et ce fut bientôt l'un des grpi bonnets de la patente.
Ce terme de patente servait à désigner les concessions de terrain faites primitivement par lettres patentes du roi d'Angleterre, On y joignait d'ordinaire le nom du propriétaire, et l'on disait, par exemple, la patente de Temple ou d'Efftnghara. Les biens qu'avait achetés Marmaduke étaient cem dont 1« vieiu major Eflingham avait originaire-
LES PIONNIERS
niciit olitonii la concession et qui avaient été confisqui'sà l'époque des (jucrios (le riiulé|)fn<liiiice.
Lo major llartinanii licsccndait de l'un des nombreux i'mii;rants qui, sous le rè(;ne de la reine Anne, avaient quiUi! les bords du lUiin pour ceux du Moliawk. Ces Allemands, autremenl dils Hauts Hollandais, étaient, comme les Bas-Hollandais, industrieux, honnêtes et économes, mais ils possédaient toute la gravité de ces derniers sans en avoir le .empérament llcgma tique.
Frédéric Hartmann résumait en lui les vices et les vertus de ses compatriotes ; il était passionné quoique peu evpansif, opiniâtre, légèrement soupçonneux envers les étrangers, d'un courage inébranlable, d'une probité inflexible et invariable dans ses affeelions. 11 ne changeait guère que pour passer du grave au plaisant; il avait des lunes; ou le voyait sérieux pendant un mois et jovial le mois suivant. Il s'était lié facilement avec Marmaduke-Temple, le seul homme qui eût jamais obtenu sa confiance sans savoir parler allemand. Quatre fois par an, à des époques régulières, il quittait son habitation des rives du Mohawk et faisait trente milles ii travers les montagnes pour venir demander l'hospitalité à Tenipleton. Il y passait ordinairement une semaine, employée presque tout entière à discuter avec Richard Jones; mais tout le monde l'aimait à cause de sa franchise, de sa loyauté et de ses excès de gaieté passagère. 11 était venu faire sa visite de Noël, et il n'y avait qu'une heure qu'il était arrivé lorsque Richard l'avait fait monter en traîneau pour aller au-devant du seigneur et de sa fille.
Avant d'expliquer le caractère et la position de M. Grant , il est nécessaire de jeter un coup d'oeil rétrospectif sur les annales de la colonie.
Il y a dans la nature humaine une tendance à pourvoir d'abord aux besoins de ce monde avant de s'occuper de l'autre. Pendant les premières années de défrichement, les habitants deTcmplcIon ne songèrent guère à la religion. Mais, lorsjue l'avenir matériel fut assuré, ils se rappelèrent l'éducation morale qu'ils avaient reçue, cl voulurent la transmettre à leurs enfants. Richard Jones proposa le premier d'établir une institution, et le juge Temple consentit à faire les frais d'un édifice pour loger la future académie. La première pierre en fut posée solennellement au milieu du concours de toute la population. Pour rendre la cérémonie plus imposante, Richard convoqua tous les francsmaçons du pays', qu'il présida en qualité de maître, et qui parurent en grande pompe avec leurs tabliers, leurs bannières et leurs emblèmes mystérieux. L'édifice de bois fut promptement achevé grâce aux talents d'Iram Doolitle, et on surmonta le tout d'une petite coupole qui, semblable à une tasse renversée, s'éleva sur quatre grands piliers de sapin enrichis de nombreuses moulures. Peu de temps après un licencié fut tiré d'un collège de l'Est et chargé d'instruire la jeunesse de Templeton. La salle du premier étage fut réservée pour les grandes cérémonies et les distributions de prix. On établit au rez-de-chaussée deux classes, une d'anglais et l'autre de latin. Cette dernière ne fut jamais très-fréquentée; cependant on entendait parfois réciter dans son enceinte : — Nominatif, ferma, la plume ; génitif, pennœ, de la plume, à la grande satisfaction des passants. Un des élèves parvint même à expliquer Virgile, et, à la distribution des prix annuels, il massacra de mémoire la première églogue de N irgile, aux applaudissements d'un auditoire enthousiasmé.
Avec le temps , l'institution devint une simple école de campagne. La grande salle du premier étage servit aux audiences du tribunal, aux bals, aux conférences religieuses et à l'exercice du culte. Lorsqu'un prêtre nomade, méthodiste, anabaptiste, imiversaliste ou presbytérien s'arrêtait par hasard à Templeton, on l'invitait à officier, et il était récompensé de sa peine par une collecte faite dans un chapeau. Quand on manquait de ministres réguliers, les plus habiles du village murmuraient des prières, ou dissertaient entre eux sur quelque point de doctrine, et M. Richard Jones lisait un sermon de Laurent Sterne.
Par suite de cet état de choses, les colons étaient peu d'accord sur les vérités de la religion , et il y avait parmi eux presque autant de sectes que d'individus. Richard , qui appartenait à l'Eglise anglicane, essaya de faire adopter ses rites ; mais, avec son exagération habituelle, il donna au service une tournure tellement papale, que, dès le second dimanche, la plupart de ses auditeurs désertèrent, et qu'au troisième, il eut Benjamin la Pompe pour seul et unique assistant. U n'y avait donc las encore de culte régulier en n!)3, lorsqu'un missionnaire anglican, 1. Grant, fut envoyé dans le comté dont dépendait Templeton. Richard et Marmaduke raecucillircnt avec bienveillance et le prièrent de se fixer dans le village On lui réserva une liumblc habitation pour sa famille et lui ; il s'installa sans bruit, et n'occupa d'abord en aucune façon l'attention publique ; mais elle fut vivement excitée lorsqu'on eut pris connaissance de l'avis suivant placardé par les soins de Richard :
• Le service religieux, suivant les formes de l'Église protestante épiscopale, sera célébré, la nuit de Noël, dans la grande salle de l'iustitulion de Templeton, par le révérend Grant. »
Celte annonce causa une profonde émotion parmi les nombreuses sectes qui se partageaient le village. Les uns s'en moquèrent, d'autres en furent étonnés ; tous attendaient l'heure avec la iilus grande impatience, que redoublèrent les mystérieux préparatifs de M. Richard. On le vit, dans la mâtiné" du 24 décembre, parcourir les bois en com-
pagnie de Benjamin la Pompe et tous deux en revinrent chargés de branches d'aibris toujours verts. Us se dirigèrent avec leur fardeau vers l'école, et M. Jones, ajirès avoir donné caiiipos aux enfants ainsi qu'aux professeurs, s'était enferuié ii double tour ilans la maison.
Si
Une lettreavait instruit Marmaduke-I emidc du début de M. Grant, il était convenu qu'il arriverait à temps pour y assister avec ss
et fille.
Ajirès cette digression , nous reprendrons la suite de notre récit.