‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 76 sur 253 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La porte vers laquelle M. Le Quoi conduisit Elisabeth était sous l'urne qui était censée conlenir les cendres de Didon. L'ameublement de la salle à manger consistait en une douzaine de chaises de bois, avec des housses de mousseline tirées de la même pièce de la robe de Remar(|uable; une énorme glace dans un cadre doré était suspendue au mur, et un feu de bois d'érable à sucre brûlait dans le foyer; ce fut la première chose qui attira l'attention du juge, qui s'écria d'un ton courroucé :

— Combien de fois ai-je défendu qu'on brulàl de l'érable à sucre ! la vue de cette sévc que la chaleur fait sortir me fait une peine incroyable; je dois donner l'evcniple aux colons qui abaltent de toutes paris les forêts, comme si elles n'avaient point de bornes : en continuant ainsi dans vingt ans nous manquerons de combustibles.

— De eouibustiliks ! s'écria Richard d'un ton sarcastique autant vaudrait dire que les poissons manqueront d'eau dans le lac. Vous avez vraiment, mon cousin, de singulières idées.

— Qu'y a-t-il de singulier , répondit le juge, à condamner l'abus qu'on fait des trésors de la forêt? .le prétends qu'il importe d'économiser nos arbres, surtout quand ils sont aussi précieux que l'érable à sucre; et bien ceitaiuemcnt, dès que la neige sera fondue, je ferai explorer les montagnes pour y chercher du charbon.

— Du charbon 1 répéla Richard ; mais à quoi bon creuser la terre pour en découvrir un boisseau, lorsque vous trouvez sous vos pieds plus déracines d'arbres qu'il n'en faudrait pour vous chauffer pendant un an ? Ne vous mêlez donc pas des affaires du ménage, Marmaduke, laissez m'en la direction absolue; c'est moi qui ai fait allumer du feu pour réchauffer ma jolie cousine Elisabeth.

— Ce motif vous servira d'excuse. A table , messieurs; Elisabeth, prenez le haut bout, Richard se mettra en face de vous, et vous épargnera la peine de découper.

— Sans doute, dit Richard; et je me flatte de m'y entendre. Monsieur Grant, ayez la complaisauce de nous dire le Bénédicité : dépêchons-nous, carie souper refroidit. Bénissez-nous, Seigneur... Allons, asseyons -nous , asseyons -nous, ma cousine; vous offrirai-je une aile de ce dindon ?

Mais Elisabeth, au lieu de songer à manger, contemplait avec satisfaction la disposition de la table et le choix des aliments.

• — Dame, mon enfant, lui dit son père. Remarquable s'est distinguée ; elle nous a servi un repas magnifique.

— Je suis charmée que vous en soyez content , dit miss Petitbonne, j'ai voulu me surpasser pour fêter l'arrivée d'Elisabeth.

— Ma fille est maintenant une femme, dit sèchement Marmaduke, et dès ce moment elle est à la tête de ma maison ; veuillez donc , à l'avenir, l'appeler miss Temple , s'il vous plait.

Comme le juge avait pris son air grave, la prudente femme de charge ne répondit rien , et toute la société se mit à table.

L'arrangement du repas était conforme au goût prédominant à cette époque et dans ce pays: la table était couverte d'une nappe damassée et de vaisselle en porcelaine de Chine ; les couteaux et les fourchettes étaient d'acier poli, avec des manches de l'ivoire le plus pur.

Au milieu de la table, étaient deux énormes surlouts d'argent, entourés de quatre plats , savoir : une fricassée d'écureuil gris, un quartier de venaison , un plat de poissons frits et un plat de poissons bouillis; aux deux bouts de la table apparaissaient deux dindes monstrueux , l'un rôti , l'autre cuit dans son jus ; entre ces pièces et les quatre entrées, on voyait d'un côté une échine de sanglier rôtie, et de l'autre un gigot de mouton à l'eau ; au milieu de tous ces plais étaient éparpillées toutes les espèces de légumes que pouvaient offrir le pays et la saison ; les quatre coins de la table étaient garnis d'assiettes de pâtisseries et de saucières qui contenaient des liipiides dont on aurait dillicilemcnt précisé la nature; des flacons d'eau-de-vie, de rhum , de vin , de genièvre, de cidre et de bière, avaient été placés partout où il y avait quelque coin disponible. Malgré la grandeur de la table, on pouvait à peine apercevoir la nappe, tant elle était surchargée de plats, de bouteilles et de saucières. On avait sacrifié l'ordre et l'élégance à la profusion.

Le m.'ijor Hartmann et Richard avaient déjà dîné avfint d'aller audevant du juge ; mais les trésors amoncelés par la femme de charge réveillèrent leur appétit, et ils se mirent <î officier fout aussi bien que le reste de la comi)agnie. Quand la première faim lut apaisée, i\Lirmaduke dit à M. Le Quoi :

— Je soiitieni'rai toujours que les colons gaspillent les beaux arbres de ce pays. J'ai vu un homme qui avait besoin d'échaias pour faire une palissade abattre un ]iin tout entier, tandis que les branches su-

pcrieures lui auraient fourni de quoi entourer son jardin, et de plus du bois qu'il aurait vendu avantageusement au marché de Philadelpliie.

— Comment diable ! interrompit Richard, je vous demande pardon , monsieur Grant; mais comment le pauvre diable aurait-il pu porter ses bûches au marché de Philadelphie? les aurait-il mises dans sa poche comme une poignée de châtaignes ? Je voudrais bien vous voir vous promener dans la grande rue avec une bûche de pin dans chaque poche. Croyez -moi, mon cousin, il n'y a que trop d'arbres dans ce pays , ils sont tellement serrés que , lorsqu'on est sous leur ombrage , il est impossible de savoir d'où vient le vent , et je serais fort embarrassé si je ne connaissais par cœur tous les points de la boussole.

— Puisque vous avez tant de talent , reprit Marmaduke , pouvez- VDus me dire de quel côté loge le jeune homme quf j'ai si maladroitement blessé ? Je l'ai trouvé sur la montagne en compagnie de Bas-de- Cuir; mais il y a une différence sensible entre leurs manières; ce jeune homme s'exprime en termes choisis que n'emploient pas ordinairement les gens aussi misérablement vêtus. Avez -vous remarqué cela , monsieur Le Quoi?

— Certainement , M. Temple , il parle un excellent anglais.

— INe me parlez pas de cet individu, s'écria Richard, il méritera d'être mis en prison , si jamais il s'avise de toucher encore à des chevaux , il n'y entend absolument rien, et je suis persuadé qu'il n'a jusqu'à présent conduit que des bœufs.

— Je crois que vous ne lui rendez pas justice , dit le juge. Qu'en penses-tu, Elisabeth?

Il n'y avait rien dans cette question qui fût susceptible d'émouvoir la jeune fille , cependant elle sortit de la rêverie dans laquelle elle était plongée , et rougit en répondant :

— Il m'a paru adroit et brave; et je n'ai eu qu'à me louer des égards qu'il m'a témoignés.

— Voilà ce que c'est que d'hésiter à se montrer en manches de chemise devant une femme , répliqua Richard. Ce irait lui a fait trouver grâce à vos yeux; quanta moi, je ne suis pas de votre avis; la seule qualité que je lui reconnaisse, c'est de savoir bien ajuster un daim ; n'est-ce pas, Marmaduke?

— Richard, dit gravement le major Hartmann, ce garçon a du bon, il vous a sauvé la vie, il a sauvé aussi la mienne, et celle du ministre Grant. Il aura toujours un asile tant qu'il restera une latte sur le toit de Fritz Hartmann.

— Comme il vous plaira, mon vieux, répliqua Jones en affectant une grande indifférence; installez-le chez vous si ça vous convient, mais je suis convaincu qu'il n'a couché jusqu'à présent que dans de misérables huttes comme celles de Bas-de-Cuir; je prophétise que vous ne tarderez pas à le gâter. On a pu déjà remarquer combien il était fier de s'être élancé à la tète de mes chevaux au moment oii je les ramenais dans le chemin.

— Je ne le gâterai pas, dit Marmaduke, mais je pourvoirai à ses besoins. J'ai une dette personnelle envers lui, indépendamment de celle que mes amis ont contractée ; toutefois , je prévois quelques difficultés à vaincre pour lui faire accepter mes services. Lorsque je lui ai offert de s'établir ici , il a montré une répugnance bien marquée, n'est-ce pas, Elisabeth?

— En vériié , mon père, dit la jeune fille en faisant une moue gracieuse, je n'ai pas étudié ce jeune homme d'assez près pour lire ses pensées sur sa physionomie. Si vous voulez avoir quelques renseignemenls sur son compte, adressez-vous à Benjamin, qui a des occasions de rôder dans le village, et qui doit l'avoir aperçu.

Benjamin, qui était placé derrière la chaise du juge, ne demandait pas mieux que de prendre la parole.

— Sans doute je l'ai déjà vu, dit-il : il louvoie sans cesse à la remorque de Natlianiel, et tous deux vont chasser sur les montagnes. J'étais mardi dernier à l'auberge du Dragon-Hardi, chez le capitaine llollister, lorsque Bas-de-Cuir a déclaré que son jeune compngnon s'entendait surtout à détruire les bêtes féroces.

— S'il en est ainsi, il devrait bien tuer le carcajou qu'on entend miauler sur les bords du lac; c'est un camarade que je n'aime pas à voir croiser dans nos parages.

— Cet inconnu demeure-t-il avec Bumppo ? demanda Marmaduke.

— Ils sont amarrés ensemble ; il y aura mercredi trois semaines qu'on l'a signalé en comp.-ignie de Bas-de-Cuir. Ils ont pris ensemble un lo' p, dont Nalhaniel a apporté la peau pour obtenir la gratification promise. Personne ne s'entend comme M. Bumppo à scalper un animal; il y a des gens qui prétendent qu'il n'a acquis tant d'habilité qu'en s'exerçant sur des chrétiens.

— Ce sont des contes, dit le juge; Nathaniel a une sorte de droit naturel à gagner sa vie dans les montagnes, et si les fainéants du village se mettent en tète de le tracasser, il sera protégé par le bras puissant de la loi.

La conversation fut interrompue par les tintements d'une cloche de bord, placée sous la coupole de l'institution; ils annonçaient que l'heure du service était arrivée.

-- Il est temps de partir, monsieur Grant! s'écria Richard. Benjajamin , Elisabeth et moi , qui sommes les seuls vraiment fidèles à l'E-

glise anglicane , nous devons donner l'exemple; les autres, que je regarde comme des hérétiques , nous suivront s'ils en ont envie.

L'ecclésiastique se leva , dit les grâces avec componction, et toute la société s'achemina vers l'église.

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