CHAPITRE X
Tandis que Richard et M. Le Quoi, suivis de Benjamin, se rendaient à l'église p.ir un sentier recouvert de neige, le reste delà société prit une route plus longue, mais plus sûre, en suivant en traîneau les rues du village.
La lune s'était levée , et versait des flots de lumière sur les sombres profils des pins qui couronnaient les montagnes. La clarté, réfléchie par une natte de neige, était presque aussi vive que l'est celle du grand jour en certains climats. Elle effaçait l'éclat des étoiles qui ne brillaient plus que comme les derniers reflets d'un feu lointain. Elisabeth put observer à son aise le village oîi s'étaient écoulés ses premiers ans; mais elle ne le reconnut plus. Des maisons avaient été reconstruites , et d'autres avaient subi des agrandissements qui les dénaturaient. Les individus qui sortaient de ces demeures , et se dirigeaient tous vers le lieu du rendez- vous , étaient tellement emmitouflés de man teaux, capuchons, redingotes ou palatines, qu'il était impossible de distinguer leurs figures. U'aillcurs, ils suivaient un étroit sentier pratiqué le long des maisons, et ils étaient séparés du hameau, tant par des monceaux de neige que par des piles de bois entassées pour la pro vision d'hiver. Ce fut seulement en prenant une rue qui coupait la grande rue à angle droit qu'Elisabeth aperçut une figure et une maison de connaissance.
Cette maison n'avait qu'un étage ; mais les croisées à châssis dormant du toit , les volets , le badigeon , le feu qu'on apercevait à travers la porte , lui donnaient un aspect d'aisance. C'était en effet l'une des auberges les plus fréquentées de la localité, comme l'attestait le sol battu devant la façade. L'enseigne qui se balançait avec un son plaintif, quand une bouffée de vent passait sur le lac, représentait un cavalier armé d'un sabre et de pistolets, la tête surmontée d'un bonnet de peau d'otus, et lançant un cheval au galop. On voyait au bas une ligne de caractères noirs, passablement indéchiffrables; mais Elisabeth, qui connaissait les êtres, lut avec facilité : « Au Hardi-Uragon. »
De cette auberge sortirent un homme et une femme. Le premier, quoique boiteux , avait toute la raideur de la tenue militaire. Sa compagne, au visage empourpré, aux traits masculins, le devança pour aller au-devant du traîneau.
— Bonsoir, juge! s'écria-t-elle avec un accent irlandais prononcé ; vous avez donc ramené miss Elisabeth, qui est devenue une grande et belle femme ?
— Je suis bien aise de vous revoir, madame Hollister, dit Elisabeth; vous êtes la première personne de connaissance que j'aie aperçue. Vous n'êtes pas changée et votre maison non plus. Quant aux autres , elles Sont tellement défigurées , qu'elles me seraient étrangères si je ne les retrouvais à leur place. Vous avez donc toujours votre belle enseigne que j'ai vu peindre par mon cousin Richard.
— C'est le portrait du capitaine llollister; les yeux ne sont pas aussi grands r|ue ceux de mon mari , mais les favoris et le bonnet sont d'une ressemblance extraordinaire. Mais je ne veux pas vous retenir, de peur de vous enrhumer; j'irai vous rendre mes devoirs demain après léser-, vice. Dieu vous garde de tout mal! Faudra-t-il vous préparer ce soir un grog au genièvre, major?
Le major lit du Ion le plus senteutieux une réponse affirmative , et le traîneau reprit sa route. En mettant pied à terre à la porte de l'institution , Elisabeth remarqua , de l'autre côté d'une place publique encore en projet, un bâtinunt neuf qui allongeait son ombre sur la neige. Celait l'église Saint-PanI, chef-d'œuvre inachevé de Richard Jones et d'Hiram Doolitle. Ce dernier arrivait au moment même, et ap'ès avoir consacré quelques minutes à la contemplation de sa basilique naissante, il se mêla à la foule qui se précipitait dans la grande salle. Tout à la fois architecte et juge de paix de Templeton, Iliram avait un air d'importance, une expression d'astuce et d'hypocrisie, des traits anguleux, une grande taille, et la peau sur les os.
Malgré leurs efforts combinés, Richard Jones et Benjamin la Pompe n'avaient fait de la grande salle qu'un temple fort insufiisant. La chaire était simulée par une espèce de poivrière de bois blanc, placée au milieu de la pièce dans le sens de la longueur. Elle était flanquée, en guise de lutrin et d'autel , d'un pupitre et d'une petite table d'acajou que recouvrait une nappe damassée. Devant le sanctuaire, on avait destiné quelques bancs pour les notables; distinction qu'ils n'avaient pas d'ailleurs réclamée. Les deux sexes, séparés par cette enceinte réservée, occupaient des bancs rangés le long des mars. Des branches de pin et d'if étaient disposées en bouquets, en festons, en guirlandes, dans les fentes de la boiserie imparfaite, et sur le blanc-enbourre des parois. Comme les fenêtres n'avaient pas de volets, et que le luminaire ne consistait qu'en une douzaine de misérables chandelles, le local eût été assez triste pour les solennités du jour de Noël, sans les feux qui pétillaient dans deux vastes cheminées aux deiu bouts de l'appartement.
Les costumes des assistants étaient variés à l'infini. Quelques femmes
LES pioNNiens.
rôiiiiissaicnl nu grossier accoutrement clos bois ccrl.iins ajustements plus reclicrcliés, sortis parfois d'une splendeur éclipsée. L'une portait, avec des bas de laine noire, une robe de soie fanée qui avait servi au moins à trois générations. Une autre aVait, sur une robe de bure, un cli.ile teint de toutes les couleurs de l'arc en-ciel, lloinnics et femmes s'étaient parés de leur mieux, qUoirjuo leui's babils fussent en grande partie f.iils d'étolïes couimuncs qu'on lissait dans ii s ménages. Plusieurs indivi<lus, qui avaient ai>parlenu à l'inlanlcrie légire, étalaient fièrement des pantalons bleus à lisérés roujjes; d'autres avaient l'uniforme des volontaires de l'artillerie.
L'auditoire n'était pas seulement composé d'Américains; la moitié des nations du nord de l'Europe y avait des représentants. On y remanjuait des Écossais, aus traits durs, au teint plie, aux pommettes siillantcs; des Irlandais basanés, lia|)ns, qui se levaient sans cesse pour faire place aux jeunes filles. Les Anglais étaient reeonnaissables à leur teint fleuri, à leur figure gr.ive, à leurs habits colluils, à leurs longues guêtres. C'étaient les seuls de tous les étrangers qui conservassent absolument le costume et les habitudes de leur pays. Ceux qui s'étaient établis aux environs de Templeton labourèrent le sol hérissé de souches et de racines de la même manière qu'ils auraient cultivé un champ de leur île natale. En altendaiit les leçons de l'expérience, ils avaient trop de préjugés pour examiner, trop damour-proprc pour s'instruire; ils n'étaient pas encore parvenus à comprendre que l'habitant d'une contrée a, sur un observateur accidentel, l'avantage d'une longue pratique.
La compagnie était en place; elle avait cessé de tousser et de remuer les ]iieds, et se disposait à accorder à M. (irant une respectueuse attention, lorsqu'on entendit au bas de l'escalier un bruit de pas lourds. 11 annonçait que des piétons cherchaient à se débarrasser de la neige adhérente à leurs souliers. Toutefois on ne les entendit p s monter, et ils troublèrent à peine le silence en entrant dans la salle. C'étaient Bas-de-Cuir, et Olivier Edwards, et Jean Mohican. Celui ci aperçu! une place vacante à côté du juge Temple, il la prit en homme convaincu de sa dignité. Il s'enveloppa dans sa couverture de manière à se voiler presque entièrement la figure, et demeura immobile, mais attentif. Le jeune chasseur se confondit dans la foule. IN'atlianicI s'approcha du feu, posa sur champ une grosse bûche, et s'y assit sa carabine entre les jambes.
M. Grant se leva, et commença l'office par ces mots du prophète : — Le Seigneur est dans son saint temple; que toute la terre g.trde le silence devant lui! M. Richard Jones, qui remiilissait les fonctions d'acolyte, n'eut pas besoin d'avertir les assistants qu'il fallait se lever. Tous, entraînés par l'air solennel du prêtre, furent debout au même instant; mais ce fut le seul mouvement régulier qu'on put obtenir d'eux pendant le cours du service. Lorsque M. Grant courba les genoux pour prier, l'assemblée s'inclina en même temjis, mais pour se rasseoir, et la majorité ne bougea plus.
Richard s'était chargé des répons; malheureusement, frappé d'une idée subite, il quitta sa place, et sortit de la salle sur la pointe du pied. Elisabeth eut envie de le remplacer; mais elle remuait les lèvres sans oser élever la voix, lorsqu'elle entendit une voix de femme murmurer auprès d'elle les paroles de l'Écriture : — Nous avons négligé de faire ce que nous aurions dû. La jeune fille, qui surmontait ainsi la timidité naturelle à son sexe, se tenait agenouillée, les yeux humblement fixés sur son livre. C'était une étrangère, vêtue proprement, mais avec simplicité. Elle était svelte et frêle, et sa physionomie pâle avait une expression de douceur et de mélancolie qui excitait profondément l'intérêt.
D'un autre bout de la salle, un homme mêla ses accords à ceux du desservant. Elisabeth reconnut aussitôt la voix du jeune chasseur, et n'hésita plus à se joindre au clircur. Sur ces entrefaites, revint Ricli.ird, dont on s'expliqua l'absence en le voyant apporter un petit tabouret de sapin qu'il déposa sur la chaire pour exhausser M. tirant. 11 retourna ensuite à sa place, et se mit i> chanter les répons d'un ton qui lie décelait d'autre inquiétude que celle de n'être pas entendu.
On attendait M. Grant au sermon. Le iirédicateur sut habilement ménager les opinions variées des sectaires de toute espèce qui l'écoutaient. Il laissa de côté toutes les formes liturgiques pour ne s'occuper que de morale. Aussi, se concilia-t il les suffrages de l'auditoire, lliram Doolitle et quelques autres dissidents endurcis se permirent d'échanger entre eux des signes de mécontentement; mais le plus grand nombre des assistants accueillit le discours du ministre beaucoup plus favorablement que ses prières, et l'assemblée se sépara parfaitement "Wifiëe.