‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 78 sur 253 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Au moment oîi l'on quittait la salle, M. Grant s'approcha d'Elisabeth et du juge, et leur présenta sa fille, la jeune étrangère dont nous avons parlé plus haut. MarmaduUe-Teniple la reçut avec une fr.inclie cordialité, et parut charmé de rencontrer une jeune personne dont l'âge s'accordait aven celui d'Elisabeth, et qui pouvait aider cette dernière à supporter la solitude de Templeton. Les deux jeunes filles firent promplement connaissance, et en moins de di\ minutes, elles avaient arrangé des parties non-sculvniuntpour le lendemain, mais encore pour le» jours suivautst

— Doucement, doucement, ma chère miss Temple! dit le ministre. Vous allez habituer ma fille à la dissipation. Vous oublier cpic c'est ma femme de ménage; et si Louise acceptait la moitié des oIVres que vous avez la bonté de lui faire, nos alTaires domestiques en soulïriraient.

— Et poiiripioi n'y rcnonceriez-vous jias entièrement, monsieur? interrompit Elisabeth ; vous n'êtes que deux, et la maison de mon père est lisse grande pour vous loger. Notre porte s'ouvrira ii deux battants, si vous consinîez à en franchir le seuil. Dans un désert comme celui ci, il faut bannir les cérémonies; et j'ai souvent entendu mon père dire que riiospilalité n'était pas une vertu dans les pays neufs. C'est nom rendre service que de loger chez nous.

— L'accueil affable qu'on reçoit chez M. Marmaduke-Temple prouve qu'il met sa théorie en pratique; mais nous ne devons pas en abuser, l'n ecclésiastique*e doit d'ailleurs pas s'exposer à l'envie et à la défiance en habitant sous un toit aussi magnifique que celui du juge.

— Ah! ah 1 vous êtes donc satisfait du toit? s'écria Richard, qui, occupé de faire éteindre les feux, n'avait entendu que les derniers mots du ministre. — Enfin je trouve un homme de goût! Et dire que mon cousin prodigue à ma toiture les épitliètes les plus calomnieuses!

— Nous les jugerons demain, en dînant ensemble devant M. Grant. Allons, messieurs, il se fi-it tard, et le traîneau nous attend.

Pendant cette conversation, Nalhaniel, le jeune chasseur et ChingachgooU étaient restés dans la salle. Lorsque le juge fut sorti avec sa coin|iagnie, le vieux chef se leva, s'approcha gravement du ministre, . et lui tendit la main en disant :

— Père , je vous remercie. Les paroles qui ont été prononcées depuis le lever de la lune sont montées au ciel, et le Grand-Esprit est content. Ce que vous avez dit à vos enfants, ils ne l'oublieiont pas, et ils seront bons. Si le Gros-Serpent a la force de s'acheminer vers le soleil couchant, et de rejoindre ses frères sur les lacs, il leur répétera les bonnes paroles qu'il a entendues, et ils le croiront, car qui peut dire que Mohican a jamais menti!

— Qu'il mette toute sa confiance dans la miséricorde divine, répondit M. Grant, auquel la fierté de l'Indien semblait un peu hétérodoxe; quand le cceur est rempli de l'amour de Dieu, il n'y a pas de place pour le péché. IMais, vous, M. Olivier Edwards, je vous suis doublement obligé, tant pour m'avoir sauvé la vie sur la montagne, que pour m'avoir assisté pendant le service au moment le plus embarrassant. Je serai charmé de vous recevoir quelquefois chez moi, et ma conversation pourra vous fortifier dans vos bonnes résolutions. 11 n'est pas ordinaire que, dans ces bois, un jeune homme de votre âge connaisse notre sainte liturgie.

— Il serait étrange, monsieur, répondit modestement le jeune chasseur, que j'ignorasse les rilcs d'une Eglise dans laquelle j'ai été élevé, et dont j'ai professé le culte exclusivement toute ma vie.

— Ces mots me comblent de joie, mon cher monsieur, s'écria M. Grant en donnant une poignée de main à Olivier; pour commencer nos relations , veuillez me suivre chez moi à l'instant même : ce brave Indien et notre ami que voilà nous accompagneront.

— Mon ami, interrompit brusquement Bas-de-Cuir, j'ai des affaires que vos olVres et vos réjouissances ne doivent pas me faire négliger. Que l'enfant aille avec vous ; il est accoutumé à tenir tête aux ecclésiastiques, et ainsi que le vieux John qui a été converti par les frères moraves, pendant la dernière guerre. Moi, je suis un ignorant, qui me suis vaillamment battu ; mais qui n'ai jamais mis le nez dans un livre. Ça ne m'a pas empêché de vieillir et de tuer jusqu'à deux cents castors par saison , sans compter l'autre gibier. Si vous ne me croyei pas, demandez plutôt à Chingachgook.

— Je ne révoque en doute ni votre courage ni votre adresse; seulement, mon ami, il serait temps de songer à faire une bonne fin. Vous savez le proverbe : Le jeune homme peut mourir, le vieillard le doit. N'esl-il pas urgent de se préparer au dernier voyage? N'y aurait-il point de l'imprudence à partir pour la chasse sans baguette et sans pierre ?

— Il faudrait être bien inexpérimenté, reprit Nalhaniel avec un rire sans éclat, pour ne pas savoir tailler une branche de frêne en baguette et ramasser une pierre à fusil dans les montagnes. Malheureusement ce n'est pas là l'essentiel. Le gibier devient rare, le prix de la poudre augmente, comme il arrive toujours dans les nouvelles colonies, quand on commence à y prêcher. La force fait le droit, et la loi est plus forte que les vieillards, soit qu'ils soient savants, soit qu'ils me ressemblent , et soient réduits à se mettre à l'aiïùt faute de pouvoir suivre Us chiens.

Le prêtre ne jugea pas ii propos de pousser plus loin la controverse, et, laissant lias-de-Cuir s'éloifincr, il réitéra son invitation, qu'Olivier et Chingachgook acceptèrent. Tous trois , après avoir suivi l'une des rues, prirent un sentier ii travers champs pour se rendre à In maison de M. Grant, qui était éloignée du village. L'étroit chemin les obligeait à marcher à la file. L'ecclésiastique marchait le premio S les rayons de la lune éclairaient son costume noir et sa phjsic^ >mie bienveillante, mais soucieuse. Après lui venait l'Indien, enveloppé dans sa couverture, la figure presque entièrement cachée pal les cheveux. Ses traits olivâtres exprimaient la résignation stoique d'un vieillard que n'avaient pas courbé les coups de l'hiver; dans ses yeux «ri dents se lisaient des passions non cootraiulef cl des pensées libre»

LES PIONNIERS

IS

comme l'air. Les formes grêles de miss Grant, un peu légèrement vêtue pour la saison , contrastaient avec la taille athlétique de Mobican , et l'air farouche de celui-ci faisait ressortir la quiétude de la jeune fille, dont les yeuï, levés vers le ciel, en avaient la teinte azurée.

— En vérité , dit M. Grant en s'adressant au jeune chasseur qui fermait la marche , il est singulier que vous n'ayez jamais fréquenté que des temples anglicans, et cette circonstance m'inspire le désir de connaître l'histoire d'une vie si heureusement réglée. Vous ayez reçu, comme on s'en aperçoit, une excellente éducation. Dans quel Etat ètesvoui né ?

— Dans celui-ci.

— Dans celui-ci! Je me serais perdu en conjectures, sans deviner votre patrie, car vous n'avez ni l'accent ni les idiotismes de celte contrée. Vous avez donc habité les grandes villes?

Le jeune homme ne répondit pas. M. Grant, sans insister, reprit, après un moment de silence : — Vous communierez demain avec nous?

— Je ne le crois pas, monsieur, répliqua Olivier Edwards avec un léger embarras ; je crains de n'être pas dans les dispositions convenables, d'être trop préoccupé d'idées mondaines.

— Chacun est juge de sa conscience, dit M. Grant; j'ai cru remarquer en effet, dans votre conduite à l'égard du juge Temple, un ressentiment qui se rapprochait des plus mauvaises passions humaines. Prenez garde de ne pas glisser , car nous allons traverser ce ruisseau sur la glace.

En effet, le sentier était traversé par un des petits courants qui versaient leurs eaux dans le lac. Le ministre fit quelques pas en avant, et lendit la main au jeune homme pour l'aider à passer. Lorsque tout le monde fut en sûreté , il s'avança sur la rive opposée et continua la conversation.

— Vous avez eu tort , mon cher monsieur , de laisser s'élever dans votre âme de pareils sentiments.

— Mon père dit de bonnes choses, interrompit brusquement Mobican en s'arrêtant tout court, les hommes blancs peuvent suivre ses maximes, mais le jeune Aigle a dans les veines le sang d'un chef delaware.

— Et les taches que ce sang laisse en coulant ne peuvent être lavées que dans celui d'un ftlingo.

M. Grant regarda son interlocuteur avec autant d'horreur que d'étonnement. — John, s'éeria-t-il en levant au ciel ses mains jointes, est-ce là ce que nous ont enseigné les frères moravcs? est-ce là !e langage du Rédempteur? n'a-t-il pas dit : — Faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent : tel est le commandement de Dieu, John, et il faut le suivre pour mériter la miséricorde céleste.

L'Indien écouta le prêtre avec attention; le feu inusité de ses yeux diminua par degrés et il reprit sa marche en silence.

L'agitation de M. Grant le fit s'avancer avec une rapidité inaccoutumée, et l'Indien le suivit sans aucun effort apparent ; le jeune chasseur, voyant que Louisa restait en arrière, s'empressa de lui offrir son bras.

— Je vous remercie, dit-elle d'une voix tremblante, j'aurais i u continuer à marcher seule; mais l'air de cet Indien m'a bouleversée, il avait une horrible figure en parlant à mon père; pardon, monsieur, c'est votre ami et peut-être même voire propre parent , quoique je n'aie pas peur de vous comme de lui.

— Vous ignorez les mœurs des sauvages, répliqua Olivier, autrement vous sauriez qu'ils regardent la vengeance comme une vertu et qu'ils ne pardonnent jamais un outrage.

— J'espère, monsieiu*, dit iniss Grant, que vous ne partagez Jias ces idées-là ?

— Si voire père m'adressait celle questior., je lui répondrais simplement que je suis chrétien; j'ajouterai pour vous que j'ai appris à pardonner et que tous mes efforts ont tendu jusqu'à présent et tendront encore à maîtriser mes désirs de vengeance.

En ce moment ils entrèrent dans la maison. La salle ob ils s'arrêtèrent servait à la fois de salon et de cuisine ; elle était meublée assez mesquinement, mais un bon feu pétillait dans la cheminée, cl rendait presque inutile la chandelle qu'alluma miss Grant ; les murs étaient ornés de cadres contenant des broderies à l'aiguille et quelques dessins dont l'un représentait une jeune femme pleurant sur un tombeau. Une épitaphc inscrite sur le mausolée indiquait la date de la naissance et ie la mort de plusieurs individus du nom de Grant. Le jeune chasseur apprit ainïi que l'ecclésiastique était veuf, et que, de six enfants, il ne lui restait plus que Louisa.

— Je me flatte, mon jeune ami, dit M. Grant lorsqu'ils furent assis, que votre éducation a détruit les préjugés enracinés que vous aviez pu recevoir de vos ancêtres; car, si j'en crois les expressions de John, vous êtes du sang des Delawares, je suis loin de vous le reprocher, soyez-en convaincu, ce n'est pas la couleur qui constitue le mérite, et on peut marcher tête levée sur ces collines quand on descend des légitimes propriétaires du sol.

Mohican se tourna gravement vers le prêtre, et dit avec une pantomime animée :

— Mon père, vous n'avez pas encore passé l'été de la vie, vos mem-

bres sont encore vigoureux, montez sur la plus haute montagne et r» gardez autour de vous. Tout ce que vous voyez de l'orient à l'ocriden», depuis la grande source, jusqu'à l'endroit oii disparait la Susquéhaniiali, appartient au jeune Aigle. Il est du sang delaware et son droit est fort ; mais le quaker est juste ; il coupera le pays en deux parts, et dira au jeune Aigle : — Enfant des Delawares, prenez, gardez cela, et soyez chef dans la terre de vos pères.

— Jamais , s'écria le jeune chasseur avec véhémence. Cet homme est possédé de la soif de l'or ; il a toute la rapacité d'un loup, il rampe avec la ruse d'un serpent pour parvenir à la fortune.

— Calmez-vous,'calmez-vous, mon fils, interrompit M. Grant; l'injure accidentelle que vous avez reçue du juge Teuiple renouvelle le sentiment de vos loris héréditaires; mais la spoliation dont vous pouvez vous plaindre est la suite de ces changements politiques si fréquents dans l'histoire des nations. M. Temple n'en est pas plus coupable que le reste de ses compatriotes, et c'est involontairement qu'il vous a blessé.

— Eh I monsieur, répéta le jeune homme en marchant à grands pas dans le salon , je sais bien qu'il n'a pas voulu m'assassiner; il est trop lâche pour cela ; mais que lui et sa fille se réjouissent de leurs richesses, le jour de la justice arrivera.

En disant ces mots, il s'assit et cacha sa figure entre ses mains en appuyant ses coudes sur ses genoux ; Louisa elTrayée se serra contre son père, qui lui dit à voix basse :

— Il a le caractère indien, et l'éducation n'a pu entièrement déraciner le mal; mais nous y parviendrons avec du temps et de la patience.

Le jeune homme entendit ces mots, et releva la tête avec un sourire indéfinissable.

— Ne vous alarmez pas, miss Grant, de la sauvagerie de mes manières; je me suis laissé entraîner par des passions que je devrais réprimer; je les attribue comme votre père au sang qui coule dans mes veines; quoiqie je sois loin de désavouer ma famille; c'est, au contraire le seul bien qui me reste, je suis fier d'être issu d'un chef delaware, d'un brave guerrier, de l'honneur de la nature humaine , que Mohican a connu et dont il peut attester les vertus.

M. Grant, voyant le jeune homme plus calme et le vieux chef attentif, en profita pour entamer mie longue dissertation sur le pardon des injures. Après une heure d'entretien, les visiteurs prirent congé de leur bote, ils se séparèrent à la porte, le vieux chef se dirigea vers le village, le jeune chasseur prit la route de la montagne du côté de l'orient. En rejoignant sa fille qui était montée dans une chambre dont les fenêtres donnaient sur le lac, M. Grant vit Louisa occupée à en regarder allenlivemeiit la surface gl.icée; il s'approcha des carreaux et aperçut le jeune chasseur qui marchait d'un pas rapide sur l'épaisse couche de glace et de neige dur.'ie. Le terme de sa course était évidemment la cabane habitée par Has-de-Cuir et située sur le bord du lac au bas d'un rocher couronné de sapins.

— Les inclinations de cette race sauvage se perpétuent d'une manière surprenante, dit le bon prêtre; mais je viendrai à bout de les étouffer dans le cœur de ce jeune homme. Faites-moi penser, Louisa, lors de sa procliaine visite, à lui prêter mon sermon sur l'idolâtrie.

— Croyez-vous donc, mon père, qu'il songe à retomber dans le culte de ses ancêtres.

— Non, mon enfant, répondit M. Grant en souriant; mais l'idolâtrie la plus dangereuse est celle de nos passions.

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