CHAPITRE XIII
Le lendemain, Elisabeth, pressée de revoir les sites chers à son enfance, se leva avec le jour. Elle pensait que les suites du réveillon retiendraient longtemps au lit les autres habitants du logis; mais à peine fut-elle ilescendue au jardin qu'elle aperçut à une fenêtre Richard Jones en bonnet de nuit.
— Je vous souhaite ui.'C bonne année, ma cousine! s'éeria-t-ii '; Vous êtes matin.ilc, à ce qu'il iianit mais je vous ai devancée. Je n'ai jamais m.mqué, parloiit où je nie suis trouve, d'être le ]ireniier a soubiiter la bonne année. Le jour de ÎNoël, je me lève avant tous les .TUires, honiii'ts, femmes ou cnf.mls, grands ou petits, noirs ou blancs. Mais attendez que je passe un babil; je devine que vous voulez juger par vous-même nos aniélioralioi'S; vous ne sauriez avoir de meilleur ciccronc que moi , qui les ai conçues.
Elisabeth rentra pour aller prendre mi paquet caclicté de plusieurs sceaux, et revint trouver son cousin, qui lui prit le bras en disant :
— Allons! l(î temps s'est radouci, mais la neige peut encore nous porter. Quelle singulière température! Hier soir il gelait à pierre fendre, à minuit le temps était doux, et pciidanl la nuit j'ai eu si chaud, que je n'ai pu supporter ma couverture. Holà, Agamcmnon ! une bonne année! Tiens, nioricaud, xoilà tes étrcnncs.
Jl lui jeta un dollar. Le noir ramassa largont dans la neige, le fit sauter à vingt pieds en l'air, et le reçut dans le creux de sa main; puis il courut tout triomphant à la cuisine pour montrer le cadeau de son maître.
— J'ai aussi, dit lUisabeth à son cousin, à vous OlTrir un présent que mon père vous a rapporté de son voyage.
— <Ju'i st-cc donc ?
— I)evinez I
— Çn me fait l'eflfet d'un brevet; si c'est un grade dans la milice, je refuse.
— Ce n'est pas dans la milice, dit Elisabi Ih en montrant le paipiet cacheté, qu'elle relira aussitôt d'un air de coquelterie; il s'agit d'un imploi qui vous luocurcr.i honneur et prohl.
— lloiineur el profil! répéta Richard; serait-ce par hasard une place où il y a quelque chose à faire? Voyons, voyons, ajoula-t-il in
Kd An<rriQiip, rnp,n<i' en A (ilpiirre le in< r Mi- Vitf «■ fi't-.i '}<•• n>-pif<>-
lui arrachant le papier des main». Kh ijiioi ! c'est un brevel <|iii me nomme shérif du eoiiité ! Ali! c'est une attention bien déliit,<le de l.i part de Hlaruiadiikel .Shérif, grand shérif!... comme cela sonne bien ! Mon cousin est un hoiuiue judicieux , qui connaît a fond le cœur humain, et si jamais il a besoin... (domine ce maudit vent du sud nous pique les yeux !
Rielianl. qui pleurait de joie, essuya ses paupières humides avec I' pan lie son h ibit.
— Maintenint, Richard, dit la jeune tille en souriant, en atten dant que vous entriez en fonctions j espi're que vous voudrez bien eons.icrer quelque temps a la gilaiiterie ; montrez-moi où sont It s améliorations iloiit \niis m avez parlé.
— On , répon.tit il, mais larloiit; voici de nouvelles rues, l'alignement est tuui ic.icé, et quand on aura abdlii les arbres et nivelé le terrant, il n'y inaii(|iiera pus que des ni.iisoiis.
— Eu attendant, dit Eiis.ibetli, je ne vois que des sapins et des buissons.
— JViius n'en tenons pas compte : non» faisons nos plans sans nous occuper des olislacles, telle e-t la volonté de votre père, el vous savez que rii n ne lui ri'siste.
— ' 'ui , pinsqii il vous a fiil shérif.
— Je lui in s, lis gré! s écria Hicliird, et, si cela dépendait de moi, je vomir. is en f.in un roi. C est un hiiuime d un nolile car clerc, qui rindr.iii son peuple heureux, pourvu ipi il eût un bon premier luinislre. Wais j'entends des X'oix d.ins les lail.is; que veut dire ceci? Iraïuerait- 011 ipieique ciuiiplol ? Il faul ipic je justifie la conhance du gouverncuiciit; approi huus-iioiis el exaiuiiions,
luvorisés par le huit ilu vcnl qui S'Uiillait dans la cime des jeunes pins, Ric'iiard el Elisiibelh arrivcrenl. saii- être entendus, auprès d'un boii(|uet d arbres où le jeune ch sseur B.s-de Cuir el le chef indien el.<ient alisurliés dans une sérii use délibération.
— Kcliruns nous, luiiruiura Elis.ibelh, nous n'avons pas le droit de surprendre le secret «le ces eeus.
— Pas le droit! répondit Ruhird avec un peu d impitience en la retenant par le lir.is vous uiililiiz cousme , que mon divoir est de niaiulcuir la paix du eouilé el de fane e\éi iHcr les lois; ces vag.dionds coiiiiuctli Ht de frcquciitcs dépréilat uns. cpjoifpie je ne croie pas John Capable d y prendre p ri ; pauvre diable ! voyi z couiiue il a l'air abattu, il n'es' pas encore remis de ses excès d hier au soir.
Malgré la répugnance d Elis.dieib, Richard, sliuiiilé sans doute par un pioloii 1 seuliiiienl de ses ilevoirs, se rapprocha ilu trio mystérieux.
— Il faul avoir loiseau n'importe eorameul, disiil jNalbauiel; liél.is! j'ai connu le temps ou les diluions siuv.ges n'élaient pas r.ire» dans ce p.ixs; Diaintenanl il fuil aller jusqu'en Virginie quand on en veut un ; c'est un bon mets, quoique je préfère la queue de castor ou le jaiiilion d'ours. <,)uoi qu il en soit, nous aurons un concurrent redoutable dans Ijili\ Kirliy, el je crains de mal tirer; j'ai tué dernièrement une ourse d'un seul eouji, avec 1 un de ses petits, mais quand il s'agit de faire quelque (hose d'extr.. ordinaire , ma main tremble tellement que je manque souvent mon coup.
Les deux auditeurs cach s comprirent que le sujet de la conférence élan le dindon sur li quel les h.bilants du village allaient, suivant une vieille coutume, exercer leur adresse; e'élail un des divertissements du jour (le Noèl; il était conforme aux hibitudes des pionniers, qui déposaient souvent l.i li lehe pour le fusil, lors |u'un daim traversait les forêts qu'ils habitaient, ou qu un ours |iénéirait dans leurs éclaireies.
Le jiropriét.iire de lanimal qui servait de poinl de mire exigeait de chaque concurrent une rétribution d'un shilling. Olivier Edwards en tenait un dans sa main , el le maniait en ayant 1 air de prendre un amer plaisir dans la pauvreté.
— Nous n'avons qu'un seul coup à tirer, dit-il, puisque j'ai donné ce matin mon dernier liard au marchand français, pour avoir de la poudre. Yoilà tout ce que je possède, ce shilling et ma carabine; je suis tout à fait devenu un homme des bois, et ne dois plus compter que sur ma chasse pour subsister. Allons, Nathaniel, ris(iuoiis cette dernière ressource pour avoir l'oiseau, vous ne pouvez manquer de réuisir.
— Le désir de l'avoir va me troubler, mon ami; j'aimerais mieux que ce fut John qui tentât l'aventure. Ces Indiens sont imperturbables. Voici un shilliiif,', ( hingacligook, prenez ma Carabine, cl allez tirer le gros diiiiou qu on a attaché a une souche.
L'Indien se retourna et dit d'un air sombre : — Quand le Gros- Serpent était jeune, son coup d'ujil était sûr ; les femmes des Alingos criaient au son de sa carabine, les guerriers iroquois frémissaient; jamais il n'a tiré deux fois; quand l'aigle passait au dessus des nuages, la balle ilu (iros-Scrpenl l'atlcigiiail. Mais, voyez, mes bras tremblent comme un daim qui entend hurler les loups; est-ce parce que John est vieux? tiiilhl-il de soixanledix hivers pour ubatli'c un Slohicaii ? Non, les visages paies apportent la vieillesse avec eux, le rhum est leur tomahawk,
— 1^1 pounpioi en buvez-vous, vieil! u'd? s'écria le jeune chasseur, pourquoi ravaler voire noble nature à l'égal de la brute?
— De 1.1 brulc, répliqua lenleuieiit l'Indien; oui, vous avez raison, bis du Mingeur-de-l eu . John est une brute. Autrefois il y ivail peu
'• I .iM , ^-ir .es co iMies le d..iiu xeiiait lécher la main de I liomiUO
LES PIONNIERS
bianc, et les oiseaux reposaient sur sa tête; mes pères vivaient en paix, et ne levaient la hache que pour briser le crâne de l'iroquois; ils s'assemblaient autour du feu du conseil, et ce qu'ils ordonnaient était fait; alors Jolin était un homme. Mais les guerriers et les marchands se multiplièrent plus nombreux que les sapins des montagnes; les uns apportèrent des couteaux, les autres du rhum; ils s'emparèrent de la terre; le mauvais esprit était dans leurs tonneaux, et ils le laissèrent s'échapper. Oui , Jeune-Aigle, vous ne dites point de mensonge, John est une brûle.
— Pardonnez-moi, vieux guerrier! s'écria le jeune homme en lui serrant la main , je ne devrais point vous faire de reproches. Maudite soit la cupidité qui a détruit votre race! Rappelez-vous que je suis de votre famille, et que c'est maintenant mon plus grand orgueil.
Le visage du Slohican s'adoucit, et il répondit : — Vous êtes un Delaware, mon fils, et je voudrais vous être agréable, mais John ne peut tirer.
En ce moment, Richard Jones murmura :
— J'avais deviné que ce garçon avait du sang indien dans les veines, à la manière dont il a malmené mes chevaux hier au soir; mais puisqu'il a du goût pour le dindon, je veux lui donner un sliilling de ma poche, quoiqu'il valût mieux peut être lui proposer de tirer pour lui.
— Arrêtez ! s'écria Elisabeth , il vaut mieux que je lui parle moimême. Elle s'avança résolument vers le trio de chasseurs; son apparition fil tressaillir le jeune homme, mais, se remettant promptement, il salua et demeura appuyé sur sa carabine.
— Je m'aperçois, dit-elle, que l'ancienne coutume de tirer le dindon à Noèl est encore en us ige parmi vous ; j'ai envie d'avoir l'oiseau : lequel de vous veut prendre cet argent, et me prêter le secours de son arme ?
— Est-ce un divertissement digne d'une dame ! s'écria le jeune chasseur.
— Pourquoi pas, monsieur? répondit la jeune fille ; s'il est inhumain, là faute en est à ceux qui l'ont inventé. Au reste, je ne réclame pas votre assistance, mais voici un vieux vétéran des bois qui aura la g.ilanterie de ne pas me refuser.
Bas-de-Cuir jiril le doll^ir qu'elle lui présentait, mit une nouvelle amorce à s:i car.ihine, et dit en riant à sa manière :
— vSi liiliy Kirliy ne gngne pas l'oiseau avaijt moi, et que la poudre du Fr.ini ais soit assez sè< he, je vous promets la victoire.
. — Mais j'ai des droits antérieurs aux vôtres, dit Olivier; vous m'excuserez, miss Temple, si j'insiste sur mes privilèges.
— Je les reconnais, monsieur, répondit tlisabeth. Allons, monsieur Bas-de-Cuir, marchez devant, nous vous suivons.
A'alhaniel, qui sumlilail charmé de la conhance de cette jeune et belle personne , répondit par un de ses rires habituels, et tous se dirigèrent vers la lice. Richard retint sa cousine un peu en arrière , et lui dit tout bas :
— Si vous aviez vraiment envie de manger du dindon, vous n'auriez pas dû en ih:irger un étranger, j'aurais fait votre affaire moi même. N'avez-vous jamais entendu parler de la balle i|ue j'ai envoyée à un loup qui emportait un mouton de votre père ? il avait le mouton sur le dos, et si la tête du loup s'était trouvée » droite au lieu d'être à gauche, je l'aurais infailliblement mis par terre. Le fait est que
— Vous avez tué le mouton, je le sais, mon cher cousin; mais votre dignité de shérif vous interdit de prendre part à un divertissement tel que celui-ci.
— Sans doute, répondit Richard; mais avançons, et voyons ce qui va se passer.