‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 82 sur 253 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le propriétaire du dindon était un nègre libre , qui avait débuté par oITrir aux divers compétiteurs dillércnls oiseaux de qualité inférieure. L'animal tenu en réserve pour clore les exercices était attaché au pied d'un large pin , dont une partie avait été dépouillée de son écorce pour qu'on pût y mieux voir la marque des bulles. Le corps de la bête était entièrement caché par un monceau de neige , et l'on ne voyait que sa tète rouge et son long cou. Il était convenu que, si elle était frappée ailleurs, elle continuerait à appartenir au maître du jeu. La distance était de deux cent quatre-vingts pieds. L'assemblée consistait eu une trentaine de jeunes gens autour desquels étaient rani;és tous les petits garçons du village; le principal orateur de la bande était le bûcheron Billy-Kirby, garçon bniyant, qui s'exprimait d'un ton brusque, mais dont la physionomie annonçait un bon caractère; c'était un humme qu'on vojait llàuer pendant des semaines entières dans les tavernes du comté; il aimait mieux ne rien iaire que de r.ibattre un centime sur son salaire; mois qn-ind il était convenablement payé, il mettait sur ses épaules sa hache et sou fusil , et se rendait dans les bois. Après avoir reconnu les arbres qu'il était ch.irgé d abattre, il choisissait le plus élevé, s'en approchait d'un aii insouciant, en siUlaut un air et en f.iisant tourner sa cognée coaiiuc un maître d'armes fait tourner son fleuret (juaiid il salue. Ces préliminaires étaient d'un sinistre présage pour la forêt séculaire. Dès qu'il ava.t porté le premier coup, le robuste bûcheron ne s'arrêtait plus : on entendait au loin tomber les arbres avec un bruit pareil à celui d'une

canonnade; le jour pénétrait pour la première fois sous les arceaux des bois. Après des semaines entières de travail, Billy-Kirby empilait les bûches avec l'adresse et la force d'un hercule; il appelait d'une voix de stentor ses bœufs qui paissaient sur les collines, et finissait par mettre le feu aux vieilles soiuhis, comme un conquérant qui allume l'incendie dans une ville qu'il a prise d'assaut. Il recommençait alors à fréquenter les tavernes et à suivre les combats de coqs ou antres divertissements.

Il y avait depuis longtemps une rivalité entre Billy-Kirby et ^athaniel; celui-ci avait pour lui sa longue expérience, celui-là la force et le coup d'œil sûr de la jeunesse. Toutefois, jusqu'à présent, leur mérite respectif n'avait pu être comparé que par ouï-dire, et c'était la première fois qu'ils allaient entrer en lutte.

Le nègre Abraham, qui était assis sur la neige, à une distancé assez dangereuse de son oiseau favori, proclamait à haute voix les conditions du jeu , lorsque Elisabeth et son cousin parurent. Celte visite inattendue jeta d'abord quelque gêne dans l'assemblée, mais l'air franc et joyeux de la jeune personne eut bientôt remis tout le monde à l'aise.

— Raneez-vons, enfants! s'écria le bûcheron en se plaçant à l'endroit d'où l'on lirait, c'est moi qui commence, et Abraham peut l'aire ses adieux à son dindon.

— Arrêtez! s'écria Olivier Edwards, je suis votre concurrent, et voici mon shilling.

— C'est bien imprudent, dit Kirby; car, si j'abats l'oiseau, il ne vous restera rien à faire. Vous avez donc bien de l'argent dans votre poche, pour payer une chance que vous n'aurez peut-être jamais.

— Que vous importe ce que j'ai d'argent? dit fièrement le jeune homme.

— Oh ! ne vous fâchez pas, mon garçon, reprit le bûcheron; mais on dit que vous avez nu trou à l'épaule, ainsi Abraham pourrait vous laisser tirer à moitié prix; et vous n'êtes nullement sûr d'attraper l'oiseau, quand même je le manquerais, ce que je n'ai pas du tout l'envie de faire.

— Pas tant de fanfaronnades, Billy ! dit Nathaniel; il est possible que ce jeune homme manque son coup, mais vous trouverez après lui une bonne arme et un œil exercé; à la vérité je n'ai pas mon adresse d'autri fois, mais la distance est courte pour une longue carabine.

— (Juoi , vieux li.is-de-Ciiir ! s'écria le bûcheron, vous vous en mêlez aussi! malheureusement pour vous, j'ai pris l'avance, et c'est moi qui me régalerai.

iN on seulement la physionomie du nègre témoignait le plaisir que lui causait son abondante recette, mais encore il partageait l'intérêt qu'une lutte aussi importante inspirait aux spict.itenrs, quoique ses vœux fussent différents quant au résultat Pendant que le bûcheron épaulait lentement son fnsil. Abraham lui cria dune voix tonnante :

— Franc jeu, Billy-Kirby, franc jeu ! Vous avancez trop ! Faites-le reculer, mes amis ! Remue la tête, dindon ! ne vois-tu pas qu'on te vise !

Ces cris avaient pour but réel de distraire Billy-Kirhy, mais ils ne produisiient aucun ell'et Les nerfs du bûcheron ne s'éliranlaii ni pas aussi aisément, et il visa avec la plus complète résolution. On vit la dindon agiter la tête et étendre un moinent les ailes ; mais il se remit tranquillement dans son lit de nei;;e, et jita autour de lui des regards inquiets. Le silence ét.iil général, il fut rompu par le nègre, qui se mil h rire au\ éclats, et fil mille gambades grotesques qu'il termina en se roulant sur la neitiC dans l'excès de son ravissement.

— liravo, dindon ! cria-t-il en feignant d'embrasser son volatile; tu as su tourner la tête à propos. Donnez un autre shilling, Billy, et vous tirerez une seconde fois.

— Non, c'est à moi, dit le jeune chasseur; vous avez déjà mon argent. Voyons si j'aurai plus de chance.

— Ah! c'est de l'argent perdu, mon garçon, dit Bas-de-Cuir; une tète de dindon n'est pas un but assez large pour une main blessée et sans force; vous feriez mieux de me laisser prendre votre place.

— Franc jeu, franc jeu ! cria le nègre; Nalhaniel n'a pas le droit de donner des conseils.

Le jeune homme tira rapidement, mais le dindon ne bougea pas; et ceux qui allèrent examiner le blanc revinrent en disant qu'on ne voyait point trace de la balle. Elisabeth vit avec surprise qu'un échec aussi peu important semblait accabler Olivier. Abraham battit des mains, et fit de nouveau éclater ses transports; mais son front se rembrunit' lorsque Aathaiiiel Bumppo se prépara à entrer en lice. La peau lustrée du nègre se diapra de larges taches brunes qui en altérèrent tristement l'ébèiie, et ses énormes lèvres se fermèrent sur ses dents d'ivoire, qui avaient brillé jusqu'alors comme des perles enchâssées dans du jais. Ses narines, qui étaient i!e tout temps la partie la plus saillante de son visage, se dilatirenl au point d'en couvrir presque tout le diamètre. Ses mains osseuses serrèrent involontairement la croûte de neige sur laquelle il s'était assis, tant son agitation triomphait de son horreurnaturelle pour le froid, tenant à 1 homme qui lui causait ces terribles émotions, il était aussi calme et aussi recueilli que s'il n'eût pas eu un seul spectateur. 11 allongea derrière lui la jambe droite, étendit le bras gauche le long du canon de son arme, et l'ajusta. Tous les yeux se portèrent du tireur vers le but; mais, au monieat où l'on s'attendait à la détonation, ou n'entendit que le choc de la pierre sur l'acier du bassinçt.

LES PIONNIERS

Rati'l rat<'! cria le ni'pre en sautant comme un fou devant son

uiseau. Nathaniol a rati', et ra compte pour un coup!

— Natlianicl va casser la patte au nègre, s'il ne s'efface pas, dit le vieux chasseur avec indignation. 11 n'y a pas de raison de soutenir que c'est la même chose d'effleurer le bassinet ou d'envoyer une balle. Kanffcz-vous donc que je montre à Billy-Rirliy comment on tue un dinde de Noèl.

Le noir resta résolument à sa place, en faisant appel à la justice des assistants! — Franc jeu an nègre! cria- 1- il. Tout le monde sait qu'un coup raté comple. Demandez à M. .loues, demandez à la dame!

— C'est certain , dit le bûcheron; c'est la loi du jeu dans ce pays, et pour tirer une seconde fois, il faut payer un autre sliilling. J'ai envie moi-même de recommencer ; ainsi , Abraham , voici mon argent, et je prends le premier tour.

— Est-il vraisemblable que vous connaissiez mieux que moi les lois des bois? répliqua Humppo. Vous êtes venu récemment dans les colonies avec un aiguillon de bouvier à la main; moi, j'y étais longtemps avant la guerre de l'Indépendance, avec des mocassins aux pieds et une bonne carabine sur l'épaule. Lequel de nous deux faut-il donc croire?

— Demandez à M. Jones , dit le nègre alarmé; il sait tout.

Cette requête était trop flatteuse pour n'être pas accueillie. Richard s'avança donc gravement , et se prononça en faveur d'Abndi.im. La décision d'un personnage aussi émincnt ne rencontra d'autre opposition que celle du condamné lui-même.

— On devrait prendre l'avis de miss Elisabeth, dit-il. J'ai vu des femmes donner d'excellents conseils lorsque les Indiens ne savaient plus à quel manitou se vouer. Si elle déclare que j'ai perdu, j'y souscris.

— Eh bien , je vous donne tort pour cette fois , dit miss Temple ; mais payez, et recommencez, ii moins qu'Abraham ne veuille me vendre l'oiseau, pour sauver la vie de la pauvre victime.

Celte proposition n'était évidemment du goût de personne, pas même du nègre, (|ui éprouvait les émotions d'un joueur. Pendant que Billy-Kirby se préparait .i tirer une seconde fois, Nalhaniel s'éloigna en murmurant d'un air de mécontentement extrême :

— Depuis que les marchands indiens ont quitté le pays, on n'y vend pas une seule bonne pierre h fusil , et si l'on en cherche sur le bord des ruisseaux , il y a dix à parier contre un qu'elles auront été recouvertes par la charrue. Hélas! lorsque le gibier devient rare , et qu'on manque de bonnes munitions pour gagner sa vie, tout accable un pauvre homme à la fois! Mais je vais changer ma pierre, car Billy- Kirby n'a pas le coup d'œil qu'il faut, je le sais.

Le bûcheron semblait comprendre que sa réputation dépendait du succès, et il ne négligea rien jiour l'obtenir. 11 visa à plusieurs reprises, et pendant ce moment solennel, Abraham lui-même n'osa remuer. Enfin, le coup partit, mais en vain! Alors la joie du nègre ne connut plus de homes; ses exclamations retentirent avec autant de fracas que cellis d'une tribu d'Indiens. Il dansa, roula l.i lèle à la manière des arlequins, et tomba épuise sur la neige après mille contorsions bizarres.

Le bûcheron avait déployé tous ses talents, et éprouv.,ii un dtsappointement proportionné à ses efloils. Après avoir examiné le bipède ailé avec la plus scrupuleuse attention, il insinua qu'il avait touché les plumes, mais la multitude s'éleva contre lui, et voyant '[u'il ne pouvait dissimuler sa défaite, il dit fièrement à Abraham qui s'était remis à crier : — Franc jeu au pauvre nègre!

— Ne croasse plus, vilain corbeau! Quel est l'homme qui peut attraper une tète de dinde à cent verges? oii est-il?

— Le voici , dit aud.icicusement IVatlianiel en armant sa carabine.

— Monsieur Bas-de-Cuir, lui cria miss Temple, il y a ici quelqu'un dont les droits sont antérieurs aux vôtres.

— Si c'est de moi que vous p.irkz, dit le jeune chasseur, je renonce à toute prétention. Je sens que mes forces me trahissent.

En disant ces mots, ses joues se colorèrent. Elisabeth devina qu'il rougissait de sa pauvreté, et elle n'insista pas.

Quoique Nathaniel liuinjijin eût subi bien des épreuves plus difficiles contre ses ennemis ou les bêtes féroces, jamais il n'avait tenu davantage au succès. Il ajusta trois fois : la première, pour prendre son point de mire; la seconde, pour calculer la distance, et enfin, pirce que la bête, alarmée par le funèbre silence des assistants, avait tourné ^ vivement la tête pour examiner ses (nnemis. Il fit feu. L'explosion, la fumée empêchèrent d'abord de eoiiiiaître le résultat; mais Elisabeth, en voyant son chanipion laisser tomber sa crosse sur la neige, et ouvrir la bouche pour rire silencieusement, fut convaincue qu'il avait réussi. Les enfants coururent au but , et montrèrent le dindon déca|)ilé.

— Apportez l'oiseau, dit Has- île- Cuir en rechargeant Ir.iniiiiillcinent son arme, et déposez-le aux pieds de cette dame. Il lui appartient , car je n'étais en cette alTairc ipie son fondé de pouvoirs.

— Et vous vous êtes si bien aci|uillé de votre comiuission, que j'engage mon cousin Richard h vous prendre pour modèle.

Elle s arrêta, et la gaieté qui rayonnait sur son vis,ige fit place h une expression sérieuse. Elle rougit 'même en se tournant vers le jeune homme, et ajouta avec une grâce charmante : — Mais c'est seulement pour juger par moi-même de la merveilleuse adresse de Bas-de-Cuir

que j'ai tenté l'aventure. Veuillez, monsieur, accepter l'oiseau, comme un faible dédommagement de la blessure qui a fait obstacle à votre succès.

Olivier Edxvards parut à la fois captivé par les manières séduisantes de la jeune fille, et maîtrisé intérieurement par une forte répugnance; il s'inclina, et ramassa la victime, mais .sans prononcer une parole.

Elisabeth présenta une pièce de monnaie au nègre, qui semblait accable de douleurs , et engagea son cousin à partir.

— Une minute, s'écria Uieliard ; les règles de ce jeu sont encore incertaines, et il est urgent d'y mettre ordre. Si vous voulei nommer une commission, messieurs, pour vous entendre avec moi, je rédigerai un règlement...

Il s'arrêta avec indignation en sentant une main qui se posait familièrement sur l'épaule d'un grand shérif.

— Bonne fête de Noël, cousin Richard! dit le juge Temple, qui s'était approché des groupes sans être aperçu. Il faut que je surveille ma fille de près, si vous avez souvent de ces accès de galanterie. J'admire le goût avec lequel vous lui choisissez des distractions.

— C'estsa propre perversité qui l'a entraînée, cousin Marmaduke; je l'avais menée voir nos nouvelles rues , mais au premier bruit des armes, elle n'a pu se contenir, comme si elle avait été élexée dans un camp, et non dans une institution de demoiselles. Quant à ces an:usements cruels, je pense qu'il faudrait les supprimer par un décret.

— Eh bien, monsieur , reprit Marmaduke en montrant le paquet que Richard tenait à la main, puisque vous êtes shérif du comté, vous aurez à examiner l'affaire.

— Ah! Marmaduke, mon cher cousin, vous me rappelez que j'ai mille remercîments à vous faire. C'est à vous que je dois ma place, car je sais que le plus grand mérite ne sert à rien sans protection. Mais un mot! Connaissez -vous bien ce camarade de Bas-de-Cuir? je crois que c'est un gaillard à observer. Il a pour le dindon un penchant qui me paraît suspect.

, — Je me charge de l'en guérir, Richard, en le mettant à même de satisfaire son goût. C'est ce jeune homme que je viens chercher ici. Rapprochons-nous des tireurs.

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