‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 83 sur 253 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le juge Temple prit le bras de sa fille , le passa sous le sien , et s'avança vers la place oii le jeune chasseur, appuyé sur sa carabine, contemplait l'oiseau étendu à ses pieds. Bas-de-Cuir et Mohican se tenaient auprès de lui. Les autres amateurs étaient déjà occupés à discuter chaleureusement les conditions d'une partie supplémentaire.

— J'ai de graves torts envers vous, monsieur Edwards, dit Marmaduke, et il s'interrompit aussitôt pour laisser passer la surprise qu'aviit causée au jeune chasseur ce brusque début. Quand le tressaillement involontaire d'Olivier se fut apaisé, le juge poursuivit :

— Heureusement il est en mon pouvoir de l'indemniser. M. Richard Jones, mon cousin et secrétaire, vient d'être appelé à des fonctions qui me priveront a l'avenir des secours de sa plume. Tes manières attestent une bonne éducation , et ton épaule t'empêchera de te livrer à des travaux pénibles.

Marmaduke, qui, toutes les fois qu'il s'animait, retombait dans le langage des quakers , ajouta avec chaleur :

— Mon jeune ami, mes portes te sont ouvertes : dans ce pays neuf, où rien ne peut tenter la cupidité des malintentionnés , nous ne donnons pas accès aux soupçons. J'ai confiance en toi, deviens mon serviteur, an moins pour quelque temps, et accepte une rétribution convenable.

Il n'y avait rien dans les manières ou dans l'offre du juge qui pût justifier la répugnance, nous dirons même le dégoût avec lequel (Jlivier entendit ce discours ; mais, après avoir fait un puissant efl'ort pour rester maître de lui , il répondit :

— Je vous rendrais volontiers, monsieur, des services de cette nature, et je ne cherche pas .i dissimuler que ma pénurie est extrême; mais je craindrais que mes nouveaux devoirs ne me fissent trop négliger des adaires plus importantes encore; je dois donc refuser votre offre, et vivre, comme auparavant, du produit de ma chasse.

Richard murmura ;i l'oreille de sa cousine : — Voyez-vous la répugnance naturelle de ces sangs-niêlés pour quitter l'étlit sauvage? Leur attachement à la vie nomade est insurmontable.

• — Ton existence est précaire, reprit Marmaduke, sans avoir entendu les observationsdu shérif; l'avenir est pour toi plus sombre que le présent. Crois-moi, mon jeune ami, j'ai de l'expérience, et je puis t'allirnier que l.i vie désordonnée des chasseurs est ii la fois préjudiciable aux intérêts matériels et propre à détourner de la voie du salut.

— Un moment! interromjiit Ras -de-Cuir, qui jusqu'alors s'était tenu il l'écart; emmenez Olivier dans votre case, mais dites -lui la vérité. Il y a quarante ans que je hante les bois ; j'y suis resté jusqu'à cinq ans de suite sans voir une éclaircic, et je vous prie de me dire si vous trouveriez un homme dans sa soixante- huitième année qui gagne sa vie |)liis lionorablemenl et avec plus de facilité , malgré vos améliorations et vos lois sur la chasse.

— Tues une exception, Bas-de-Cuir, répliqua le juge avec tut M»t-

LES PIONNIERS

li/e <le bienveillance, car tu es au-dessus des gens de ta classe par ta tempérance et la régularité de ta conduite ; mais ce jeune homme a des talents qu'il ne fuut pas laisser perdre ; je le conjiu-e d'entrer dans ma famille , au moins jusqu'à ce qu'il soit parfaitement rétabli, et ma fille , qui est à la tête de ma maison , peut lui dire qu'il y sera le bienvenu.

— Certainement, dit Elisabeth avec une énergie tempérée parla réserve de son seie. Nous accueillons toujours le malheur, surtout quand nous l'avons en partie causé.

— Oui, monsieur, dit Richard; et si vous aimez le dindon, jeune homme, j'en ai une cinquantaine en mue, et de la plus belle espèce.

Se trouvant convenablement secondé , Marmaduke réitéra ses instances. Le jeune homme l'écouta avec agitation ; tantôt il semblait sur le point de céder, tantôt une incompréhensible expression de répugnance assombrissait ses traits, comme un nuage obscurcit le soleil de midi. Chingachgook , qui avait écoulé le juge avec un intérêt toujours croissant, s'était rapproché du groupe; s'apercevant qu'Olivier n'hésitait plus que faiblement, il quitta cet air humilié qu'il avait depuis la veille, et dit avec la dignité d'un guerrier indien :

— Ecoutez votre père; ses paroles sont vieilles. Que le Jeune-Aigle et le Grand-Chef de la terre mangent ensemble ; qu'ils dorment sans crainte l'un près de l'autre. Les quakers n'aiment pas le sang ; ils sont justes, et feront justice. Le soleil se lèvera et se courbera longtemps encore avant que les hommes ne fassent qu'une même famille ; ce sera, non pas l'œuvre d'un jour, mais celle de plusieurs hivers. Les Mingos et les Dclawares sont nés ennemis; leur sang ne se mêle ni dans le wigwam , ni sur les champs de bataille. .Mais pourquoi le quaker et le Jeune- Aigle seraient-ils ennemis? Ils sont de la même tribu; leurs aieux sont les mêmes. Apprenez à attendre, mon fils; vous êtes Delaware, et un guerrier indien doit savoir pratiquer la patience.

Ce langage figuré exerça une puissante influence sur le jeune homme, qui céda graduellement aux représentations de Marmaduke, et accepta la proposition à titre d'essai. Les difficultés qu'il avait faites pour en venir là , quand on lui offrait une position inespérée, le firent juger assez défavorablement par Marmaduke, qui dit en s'éloignant :

— J'ai eu besoin de me rappeler les saints préceptes du Rédempteur, qui ordonne de rendre le bien pour le mal, pendant mon entretien avec cet inexplicable garçon. Je ne vois rien chez moi qui soit gusceptible de l'efl'aroucher, à moins que ce ne soit ta figure, Elisabeth.

— Non, non, dit naïvement Richard, ce n'est pas ma cousine; mais les métis se refusent à la civilisation. Sur ce sujet, ils sont même pires que les sauvages. Avez-vous remarqué, Elisabeth, comme ses genoux s'entre-choquaient et comme il roulait des yeux farouches ?

— Je n'ai fait attention ni à ses genoux, ni à ses yeux ; mais j'aurais désiré de lui une attitude plus humble. Ses grands airs me choquaient au dernier point. En vérité , nous sommes bien heureux qu'il daigne entrer dans notre famille ! Dans quel appartement allons-nous le placer? A quelle table faudra-t-il lui servir le nectar et l'ambroisie?

— Il dînera avec Benjamin et Remarquable , interrompit Richard. Vous ne le ferez sans doute pas manger avec les noirs, quoiqu'il soit à moitié Indien? Les indigènes ont un mépris prononcé pour les nègres.

— Je suis si loin d'avoir les idées que vous supposez, Richard, que je m'estimerai heureux s'il veut bien accepter ma table. Il faut le traiter avec les égards dus à la place qu'il occupe , tant qu'il ne s'en montrera pas indigne.

Pendant que cette conversation avait lieu, les trois habitants des bois, car, malgré la différence de leurs caractères, tous trois méritaient cette qualification, longeaient silencieusement le village. Ce ne fut qu'après s'être aventurés sur la surface glacée du lac , en se dirigeant vers la montagne, qu'Olivier Edwards s'écria :

— Qui m'aurait dit, il y a un mois, que je consentirais à servir Marmaduke Temple, le plus grand ennemi de ma famille ? Mais mon esclavage ne sera pas long; et, lorsque cesseront les motifs qui me décident à m'y soumettre, je secouerai ce joug comme la poussière de mes filcds.

— Est-ce un Mingo, pour l'appeler ennemi ? dit Mohican. Le guerrier delaware est calme et attend l'heure du Grand-Esprit.

— Eh bien, John, dit Bas-de-Cuir d'un air d'incertitude, je ne me laisse pas comme vous prendre aux belles paroles ; c'est par elles que les blancs sont parvenus à déposséder les Indiens. J'en conviens , quoique je sois blanc moi-même , né près d'York , de parents honnêtes et estimés.

— Je me soumettrai , dit le jeune homme, j'oublierai qui je suis. Cesse de me rappeler, vieux Mohican, que je suis le descendant d'un chef qui a jadis été maître de ces belles collines, de ces vallées, de ce lac sur lequel nous marciions. Je deviendrai le vassal, l'esclave de Marmaduke. Mes motifs ne sont ils pas honorables, vieillard?

— Vieillard! répéta l'Indien d'un ton solennel et en s'arrêtant dans sa marche, comme il le faisait d'ordinaire quand il était ému. Oui, John est vieux! S'il était jeune, quand sa carabine se reposerait-elle? oii le daim se cacherait-il pour n'être pas atteint par elle ? Mais John est vieux; sa main est la main d'une femme; sou tomahawk est une bâche, avec laquelle il taille des balais et des paniers. La faim et la

vieillesse viennent ensemble. Quand j'étais jeune, OEîl-de-Faucon, je passais des jours entiers sans manger; mais aujourd'hui, si je ne jetais des broussailles sur le feu, la flamme s'éteindrait. Fils de mon frère, prenez le quaker par la main, et il vous soutiendra.

— Pour moi, Chingachgook, reprit Bas-de-Cuir, je ne suis plu» ce que j'étais; mais je puis encore jeûner au besoin. 11 m'est arrivé, en poursuis'ant les Iroquois avec une bande de Uelawares, de ne pas trouver à manger depuis le lundi matin jusqu'au mercredi soir. L'ennemi chassait tous les daims devant lui. Enfin j'en tuai un, et ce fut un plaisir de voir les Delawares se ruer dessus. Ils le dévorèrent tout cru, et moi, sitôt qu'il fut à bas, je bus un bon coup de son sang. John a été témoin du fait; mais maintenant, quoique je ne sois pas grand mangeur, je ne suis guère en état de supporter la disette.

— C'en est assez , mes amis ! s'écria le jeune homme. Je sens de plus en plus la nécessité de me sacrifier; mais plus un mot sur ce sujet, je vous en conjure : il m'est trop pénible.

Les trois chasseurs curent bientôt atteint la hutte, après avoir enlevé une fermeture ingénieuse et compliquée. D'immenses amas de neige entouraient d'un côté les murs de cette habitation isolée. De l'autre étaient entassés des branches de chêne et de châtaignier, des broussailles, des débris d'arbrisseaux arrachés par le vent. Une cheminée de troncs d'arbre enduits d'une épaisse couche d'argile était adossée au rocher, et la fumée, en sortant, avait dessiné de noirs zigzags sur la neige qui couvrait les flancs du coteau. Le talus contre lequel s'appuyait la cabane était couronné d'arbres gigantesques.

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