‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 84 sur 253 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Deux jours après, Olivier fut installé dans la grande maison, et commença à remplir ses fonctions de secrétaire avec autant d'intelligence que d'exactitude. Il consacrait toutes ses journées à Marmaduke; mais il passait la soirée, et souvent même la nuit, dans la cabane de Bas-de-Cuir , avec lequel ses relations ne cessèrent pas un seul instant.

Le reste de l'hiver se passa sans incidents remarquables. Au moi» d'avril, le lac Otsego rompit sa prison de glace; et, dès le lendemain de la débâcle, de nombreuses bandes d'oiseaux de passage sillonnèrent les nues. On vil surtout arriver du sud des troupes de pigeons si considérables, qu'on pouvait dire qu'elles obscurcissaient la clarté des cieux. Toufle village fut aussitôt en mouvement; tous les habitants se munirent d'armes de toute espèce, depuis la longue canardière jusqu'au pistolet d'arçon , et les enfants eux-mêmes fabriquèrent des arcs et des flèches avec des branches de noyer.

Marmaduke, Edwards et le shérif vinrent se réunir aux chasseurs. Les masses compactes des oiseaux émigrants, alarmées de la vue des maisons et du bruit de la foule, s'écartèrent de leur route directe, et se dirigèrent vers les flancs des montagnes qui environnaient Templeton. Rangés le long de la colline orientale et dans les clairières voisines, les habitants commencèrent l'attaque. Les décharges de la mousqueterie se succédèrent. Le nombre des pigeons était si prodigieux, que les ravages du plomb étaient à peine sensibles dans l'immense colonne ailée ; cependant les morts et les blessés jonchaient la terre sans qu'on se donnât la peine de les ramasser.

Quelques chasseurs échelonnés sur les flancs de la montagne , et n'ayant d'autres armes que de longues perches, abattaient les pigeons par centaines. Pendant que les victimes pleuvaient de toutes parts, Richard Jones, qui dédaignait les moyens ordinaires de destruction, s'occupait avec Benjamin la Pompe des préparatifs d'une attaque plus terrible. Parmi les restes des anciennes expéditions, on avait découvert à Templeton un fauconneau portant une livre de balles. On supposait qu'il avait été abandonné dans les bois par quelque détachement de blancs, faute de pouvoir le transporter. Ce canon en miniature avait été dérouillé et monté sur de petites roues. Quoique le capitaine Hollister , l'hôte du Hardi-Dragon, assurât que celte pièce n'était pas à dédaigner, elle ne servait que dans les jours de grandes réjouissances publiques; elle était un peu détériorée, et il n'y avait pas de différence bien sensible entre les dimensions de la lumière et celles de l'embouchure. Néanmoins la vaste intelligence de Richard, comprenant quel parti l'on pouvait tirer du fauconneau , l'avait fait conduire sur le champ de bataille. On l'avait mis en batterie , et Benjamin la Pompe l'avait chargé de plusieurs poignées de plomb à canards.

La vue d'un pareil instrument de guerre attira tous les flâneurs de l'endroit, et notamment les enfants, qui firent retentir les airs de cris de joie. Le fauconneau fut pointé vers le ciel, et Richard, assis sur un tronc d'arbre et tenant un charbon au bout d'une paire de pincettes, attendit patiemment l'arrivée d'une bande digne de son attention.

Bas-de-Cuir était à quelques pas de là, sa carabine sous le bras, et ses chiens derrière lui. Ceux-ci allaient par intervalles flairer les vie • limes, et revenaient se coucher aux pieds de leur maître, comme s'ils eussent partagé les sentiments que lui causait cette inhumaine dévastation. En voyant le fauconneau, il ne put contenir son indignation et s'écria :

— Voilà ce que c'est que de faire des colonies ; j'ai vu les pigeons passer ici chaque année pendant quarante ans , personne ne songeait

LES PIONNIERS

\ leur niiiro, ft je les aimais parce qu'ils me tenaiint comii.ignie , et qu'ils élainil aussi inoirensifs qu un si'r|i(Mil noir. Anjoiirillmi, ça me fait de la prine lie les voir arriver, paici' <|iu' je sais qu'ils vont avoir à leurs trousses linis les liailiiuils du villaije. V'.h liien, le Seigneur n'aiu)e ■pas que l'on lU'Iruise inulileinent ses rréatures, et avec le temps on rendra justice aux piffeous, tout aussi I)ieu qu'aUT autres. Voilà monsieur Olivier qui iniile ses com|)agnons, et qui fait Icu sur la bande comme sur une armée d Iroquois.

Au milieu des chasseurs était Billy-Kirby qui, armé d'un vieux mousquet, f.iisait feu sans même regarder en l'air, et poussait des exclamations lorsque ses victimes lui touiliaieni sur la tète; il entendit le discours de Nalhauiel , et iiril sur lui d'y répondre :

— Quoi! vieux Bas-de-Cuir , s'écria t-il, vous vous fâchez pour quelques pigeons; vous n'auriez pas tant de pitié pour les drôles, s il vous fallait semer deux ou trois fois votre froment comme je l'ai fait. Feu! feu! mes amis, il vaut mieux viser sur eux (]ue sur une tête de dindon.

— Cela vaut mieux pour vous, peut-être, répondit le vifux chasseur indigné, et pour tons ceux qui ne savent pas mettre une balle dans un canon de fusil, et l'envoyer droit au but. Mais il est misérable de tirer ainsi sur des masses, et on ne le fait pas quand on sait attraper un seul oiseau. Si l'on a envie de manger un pigeon , il ne faut pas en tuer trente. Pour moi, lorsqu'il me prend fantaisie d'en avoir un, je le tue sans ôter la moindre plume à un autre, quand même il y en aurait une centaine sur le même arbre ; vous ne pourriez pas faire cela, Billy-Kirby?

— Vous devenez bavard depuis l'affaire du dindon, s'écria Billy- Kirby ; mais si vous tenez à tirer sur un oiseau isolé, en voici un qui se présente.

ÉDrayé p3r les détonations , l'un des émigrants s'était détache d6 la troupe, et errait au hasard, fendant l'air avec la vitesse de léclair, et faisant avec ses ailes un bruit pareil au sifllement d'une balle. Billy- Kirby l'aperçut et fit feu; mais l'oiseau poursuivit son vol avec là même rapidité.

Nathaniel attendit le moment opportun, et, lorsqu'il le vit arriver, il tira; et, soit hasard, soit adresse, le pigeon tournoya dans l'air, et tomba dans le lac avec une aile cassée. Les deux chiens se jetèrent ensemble à la nage, et le vieil Hector rapporta le volatile encore vivant.

La nouvelle de ce merveilleux exploit se répandit promptement, et les chasseurs environnèrent Bas-de-Cuir pour le féliciter.

— Est-il possible , dit Edwards , que vous ayez tué un pigeon avec une seule balle?

— Qu'y a-t-il d'étonnant? répliqua Nath miel, j'ai bien tue des poules d'eau, qui plongent quand elles voient brijler l'amorce. Il vaut mieux tuer ce dont on a besoin que de gaspiller ainsi sa poudre et son plomb. Mais je suis venu pour avoir un oisc.iu , et vous savez , monsieur Olivier, pourquoi je le désirais. Maintenant je retourne à la maison, car je n'aime pas à voir les dévastations que vous commettez.

— Tu dis vrai, Bas-de-Cuir, s'écria Marmaduke, et je commence à croire qu'il est temps de mettre un terme à cette oeuvre de destruction.

— Mettez donc un terme à vos éclaircies, monsieur le juge; les bois ne sont-ils pas les œuvres de Dieu aussi bien que les pigeons? usez-en, mais n'en abusez pas; 1rs forêts ne sont-elles pas faites pour abriter les bêtes et les oiseaux? quand l'homme a besoin de leur chair, de leur peau ou de leur plume, il sait où les aller chercher; mais je m'en vais, car il me semble que toutes ces pauvres victimes qui tournent les yeux vers moi m'expriment leurs plaintes aussi éloquemmcnt que si elles avaient l'usage de la parole.

A ces mots, Bas-de-Cuir s'éloigna en prenant les plus grandes précautions pour ne pas fouler aux pieds les oiseaux blessés. Sa morale put faire quelque impression sur le juge , mais elle fut entièrement perdue pour Richard. Ce dernier profita de la réunion des chasseurs pour les ranger en ligne de bataille des deux côtés de sa pièce d'artillerie.

— Veillez à la manœuvre, mes amis, dit Benjamin , qui remplissait les fonctions d'aide-de-camp, et au signal donné par monsieur Richard, ouvrez la bordée de tous côtés. Attention, tirez bas, mes amis.

— Tirez bas! s'écria Kirby; voyez le vieux fou, il veut nous faire toucher les troncs d'arbres lorsque nous cherchons à attraper les pigeons.

— Qu'en savez-vous, animal? s'écria Benjamin avec emportement; n'ai-jc pas fait voile pendant cinq ans ;i bord de la lioadicéc? n'ai-je

Eas toujours entendu ordonner de tirer bas, afin de couler l'ennemi, ileiice au canon, et faites circuler les ordres. Les rires bruyants des chasseurs furent éloulTi's par la voix impérieuse de Riiliard, qui leur recommanda l'obéissance. Quelques millions de pigeons avaient déj.a passé dans la matinée sur la vallée de Tenipictiin, mais aucune banile n'avait ressemblé . a celle (pli s'ajiprochait; celle ci s'étendait en masse compacte il'une montagne .i l'autre, et les yeux n'en apercevaient pas la fin. Le front de celle colonne vivante était manpié par une ligne bleue très- légèrement dentelée tant le vol était régulier. Marrnaduke, lui-même, oublia les reproches de Bas-de-t^uir , et s'approcha pour prendre part a l'action.

— Feu ! s'écria le shérif en appuyant tin charbon h l'amorce de (On fauconneau

Comme la moitié de la charge s'éihappa par la lumière, toute la volée de niousqiM lerie précéda la délnnaliiui du canon. I',u cssuy.inl le fcU des fusils, les oiseaux se pressi'rc ut les un^ «diitre les autres avec une vélncilé surprenante, de sorte <|ue, lorsque le coup partit, le rros de la troupe fut exposé au feu de l'artillerie. Toute la tribu ailée se dispersa au hasard dans la vallée, en laissant des milliers de morts sur la place.

— Victoire! s'écria Richard, nos femmes peuvent maintenant faire des pàlés.

— C'est assez, dll Marrnaduke, de quelque côté que je regarde, je vois les yeux de ces malheureux Idessés se diriger vers moi, et je pense qu'il est temps de cesser ce jeu cruel. [Vous avons atteint notre but, puisque les oiseaux épouvantés s éloignent de la vallée; le carnage est dniic inutile. Eiifints, je vous donnerai douze sous par cent têtes de pi,(;eoiis, ainsi mettey-vous ,'i l'ouvrage.

Toute la marmaille s'empressa de tordre le cou aux oiseaux blessés avec une dexti rite singulière; le juge se retira, et pénétré d'un sentiment que beaucoup d'hommes ont é|irouvé avant lui, l'excitation du moment étant passée, il s'a|)erçut qu'il avait acheté son plaisir au prix du iiiallieur d'aulrui. On chargea h s chevaux des dépouilles opimes; mai^ longtemps après Richard se vantait encore de l'eflet de son artillerie, et licnjamin la l'ompc affirmait qu'il avait détruit autant de pigeons qu'on avait tué de hrani.ais au combat naval du 12 avril 178?.

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