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CHAPITRE XVIII

Par une de ces belles matinées d'été, Marmaduke et Richard montèrent à clicval pour aller faire une excursion dans les montagnes. De leur côté , Elisabeth et Louisa se préparèrent à faire une promenade. La tète de miss Grant était couverte d'un joli petit chapeau de soie verte , sous lequel étincelaient ses jeux bleus pleins d'une douce langueur. Miss Temple tenait à la main le grand chapeau de bergère destiné à couvrir les boucles épaisses de sa chevelure noire. Le juge, qui était au moment de partir, s'arrêta pour regarder sa fille avec admiration, et lui recommanda de ne pas s'aventurer dans les bois.

— 11 y a moins de dange r maintenant que dans l'hiver, dit-il; mais on peut être exposé à de fâcheuses rencontres. Tu as le courage de ta mère , il faut aussi en ax'oir la prudence.

Pendant cette courte allocution, Edwards se tenait près de là une ligne à la main. Au moment où les cavaliers franchissaient la porte, il s'avança vers les jeimes filles.

— iMonsieur Edwards désire nous parler, dit vivement Louisa. Elisabeth s'arrêta , et se tourna vers le jeune homme d'un air poli ,

mais froid ; ce qui le déconcerta.

Les enfants coururent au tut et montrèrent le dindon décapité.

— 'Votre père, miss Temple, paraît trouver mauvais que vous alliez dans les montagnes sans être accompagnée. S'il m'était permis de vous offrir un cavalier....

— Mon père vous a-t-il chargé de nous exprimer son mécontentement? interrompit la jeune fille.

— Mon Dieu, non! mais j'ai cru remarquer qu'il appréhendait pour vous quelque danger; et, si vous y consentez, j'échangerai ma lifne contre un fusil de chasse pour vous servir de guide.

— Je vous remercie, monsieur Edwards; mais, comme le danger dont vous parlez n'existe pas, nous n'avons pas besoin de protection. Nous ne sommes pas encore réduites à errer sur ces collines avec un garde du corps. S'il nous en faut un , il est facile à trouver. Ici , Brave !

L'énorme mâtin dont nous avons déjà parlé sortit de sa niche en bâillant et en s'allongeant sur ses pattes pour solliciter une caresse.

— Allons, mon cher Brave, répéta Elisabeth, vous avez autrefois bien servi votre maître ; voyons comment vous allez remplir vos devoirs en servant sa fille.

Le chien remua la queue , comme s'il eût compris ce langage ; il s'avanr.i lentement, s'assit devant elle, et la regarda en face d'un air d'inleliigence. Elle reprit sa marche; mais, après avoir fait quelques pas, elle s'arrêta pour dire d'un ton de conciliation :

— Vous pouvez être également utile, monsieur Edwards, mais d'une manière moins gênante pour vous, eu nous rapportant quelques perches pour notre dîner.

Miss Temple, en continuant sa route, ne se détourna pas pour voir comment le jeune homme supportait son refus; mais Louisa jeta plusieurs fois sur lui un coup d'œil furtif.

— J'ai peur, dit-elle, que vous ayez mortifié M. Olivier. Il est encore à la place où nous l'avons laissé. Il doit nous trouver bien fières.

— Il a raison I s'écria miss Temple , qui paraissait sortir d'une rêverie profonde. Nous sommes trop fières pour souffrir des attentions de la part d'un jeune homme dont la position est si équivoque. Devonsnous en faire le compagnon de nos promenades intimes ? Non , sans doute ; et si c'est là de la fierté, elle convient à notre sexe.

Après avoir vu s'éloigner les jeunes fillet Olivier murmura quelques mots incohérents. Puis il se dirigea vers le lac ; il détacha du bord l'un des bateaux qui servaient à l'usage de la famille Temple, et se mit à ramer avec vigueur. Peu à peu ses réflexions devinrent moins amères ; l'exercice réchauffa son corps et rafraîchit son esprit. D'ailleurs sa délicatesse lui faisait comprendre les raisons du refus de miss Temple, et, loin de lui en vouloir, il ne l'estimait que davantage.

Le bateau avançait rapidement. Les buissons du rivage glissaient devant les yeux d'Edwards, comme s'ils eussent possédé le mouvement qui provenait de ses propres efforts. Il aborda auprès de la hutte de Nathaniel, et, après avoir jeté autour de lui un regard investigateur, il fit entendre un sifflement aigu que répétèrent les échos. A cet appel, les chiens, attachés avec des courroies de peau de daim dans une niche d'écorce, se mirent à hurler piteusement et à se démener avec fureur.

— Tout beau, Hector, dit Olivier en sifflant de nouveau. Au son de sa voix, les chiens retournèrent dans leur niche ; mais personne ne parut. Le jeune homme rentra dans la cabane, où il resta environ un quart d'heure. Quand il en sortit , la chienne se dressa contre lui en aboyant , comme pour le prier de la délivrer de ses chaînes ; mais le vieil Hector leva le nez, et poussa un gémissement qu'on aurait pu entendre à un mille à la ronde.

— Ah ! que sens-tu, vieux vétéran des bois? s'écria Edwards. Est-ce un homme, est-ce un animal?

A l'aide du tronc d'un pin tombé auprès de la hutte , il gravit un tertre, d'où il aperçut Hiram Doolitle qui se glissait entre les buissons avec une rapidité peu ordinaire chez les architectes. <» — Que demande cet individu ? murmura Olivier. Il n'a pas d'affaires de ce côté; mais il est atteint de curiosité, maladie endémique des colons. Je dois y mettre ordre , dans le cas où sa vilaine figure séduirait assez les chiens pour qu'on le laissât passer.

Là-dessus , Olivier compléta la fermeture en plaçant dans un crampon de fer une chaînette qu'il assujettit avec un cadenas. Satisfait de cet arrangement , il retourna dans son bateau. Au moment où il se demandait vers quelle partie du lac il devait se diriger , il aperçut au loin, dans une embarcation d'écorce, Bas-de-Cuir et John Mohican, et fit aussitôt force de rames pour les rejoindre.

Les vieillards l'accueillirent par des signes d'amitié ; mais , occupés à pêcher, ils ne lui adressèrent point d'abord la parole. Edwards les accosta , mit une amorce à son hameçon , et le jeta dans le lac.

— Vous êtes -vous arrêté au wigwam en passant? demanda Nathaniel.

— Oui , et j'y ai trouvé tout en ordre ; mais ce charpentier, juge de paix , qu'on nomme Hiram Doolitle , rôdait à travers les bois. Je me suis empressé de consolider la porte, supposant qu'il avait envie de nous rendre visite. Je le crois d'ailleurs trop lâche pour approcher des chiens.

— Il n'y a pas grand'chose à dire en faveur de cet homme, dit Nathaniel.

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dérouté. Voilà ce que c'est qu confier l'interprétation à des gens de cette espèce.

— Je le crois moins bête que méchant, dit Edveards; il se fait un jouet du shérif, et je crains que son impertinente curiosité ne nous cause beaucoup d'embarras.

— S'il s'aventure trop souvent près du wigwam, je tire dessus, dit Nathaniel avec la plus grande simplicité.

— Gardez-vous-en bien, Nathaniel; la loi serait contre vous, et il nous arriverait malheur à tous.

— Je vous crois, mon ami, s'écria le chasseur; car vous avez un bon sang dans les veines, et je le soutiendrais même en présence du juge Teînple. N'est-il pas vrai, John?

— C'est un Delaware, dit Mohican , et c'est mon frère. Le Jeune- Aigle est brave, et ce sera un chef; aucun mal ne peut lui advenir.

— Mes amis, répondit le jeune homme, si je ne suis pas tout à fait tel que je le parais à vos yeux prévenus, du moins je suis à vous pour la vie, dans la prospérité comme dans la détresse.

— Oui, vous serez chef, reprit Mohican. Ce territoire a été possédé par mon peuple, et ils l'ont donné en conseil au Mangeur-de-Fcu; et la décision des Delawares durera tant que les eaux suivront leur

— il n y a pas granit Cliose a aire en laveur ue cei uumme, uii iiahanîel. Il grille d'entrer dans la cabane, et a même osé m'en demanler la permission; mais je lui ai fait des réponses évasives qui l'ont lérouté. Voilà ce que c'est que d'avoir tant de lois; on est obligé d'en

Après cet entretien, les trois amis se mirent à pêcher en silence; ils prirent des perches et des truites saumonées. Nathaniel, qui avait été ^ le plus J^urcux , amorçait de nouveau sa ligne , lorsque tout & coup U

LES pionniers;

approcha son oreille de l'eau en retenant son haleine, et écouta attentivement quelques sons lointains.

— Si je n'avais attaché les chiens de mes propres mains, dit-il, avec une lanière de peau de daim toute neuve , je croirais que c'est le vieil Hector qui aboie sur la montagne.

— C'est impossible, dit Edwards; il n'y a pas une heure que je l'ai vu dans sa niche.

Nathaniel appliqua sa main à son oreille pour s'en faire un cornet acoustique ; Mohican se pencha en avant , le bras levé au niveau de sa figure et tendant l'index pour recommander l'attention ; mais il n'entendit que le mugissement des bestiaui qui paissaient sur le flanc des collines. Edwards ne saisissait aucun son et riait de l'erreur de son ami.

M. Le Quoi, Français réfugié, mais épicier.

— Riez, si vous voulez, dit Bas-de-Cuir; les chiens sont lâchés et chassent un daim. Il est impossible que je me trompe, et, si je suis dans le vrai, c'est une chose fâcheuse; non pas que je me soucie de la loi , mais le gibier est maigre en ce moment, et mes bêtes se fatiguent inutilement. Eh bien , entendez-vous les chiens ?

En effet, les aboiements, dont le bruit avait été intercepté par une colline, retentirent avec force sur les rivages du lac. Pendant que les trois amis écoutaient avec surprise , les branches des aunes qui bordaient la rive s'écartèrent, et un daim sauta dans le lac, poursuivi par la meute de Nathaniel.

— Je le savais, je le savais! s'écria celui-ci. Le daim leur a passé sous le vent; ils n'ont pu résister à leur ardeur. Il faut que je les arrête. Ici, ici, coquins. Allez-vous-en, vous aurez des coups de ligne quand je vous attraperai.

Les chiens reconnurent la vois de leur maître, et, après avoir décrit un cercle dans l'eau , ils abandonnèrent leur poursuite avec répugnance et retournèrent à terre, oîi ils remplirent l'air de leurs cris. Cependant le daim, pressé par la peur, avait fait la moitié du chemin entre le rivage et les bateaux avant d'avoir aperçu le nouveau danger qui le menaçait. Au son de la voix de Nathaniel, il fit un mouvement rétrograde ; mais , voyant sa retraite coupée , il se dirigea obliquement vers le centre du lac, dans l'intention de débarquer sur le rivage occidental. Il levait la tète pour respirer, et son cou élancé refoulait les eaux comme la proue d'une galère. A cette vue, Bas-de-Cuir commença à s'agiter dans le canot.

— Quel bel animal! s'écria-t-il , quelle magnifique paire de cornes! un homme y pourrait suspendre toute sa garde-robe. Au fait, juillet est le dernier mois, et la chair doit commencer à être bonne. Ramez, John. Cet animal est fou de venir tenter des chasseurs de cette façon.

Tout en parlant, Nathaniel détachah les cordes d'écorce qui servaient de câbles.

— Arrêtez ! s'écria Edwards, rappelez-vous la loi, mes vieux amis ; vous êtes en vue du village , et je sais que le juge "Temple est décidé à poursuivre indistinctement tous ceux qui tueront un daim eu temps prohibé.

Ces remontrances étaient inutiles. Déjà l'embarcation que montaient les deux chasseurs filait sur les eaux avec la rapidité d'un météore; elle s'élevait et retombait sans cesse par l'elTet des ondulations que produisait sa marche. Basde-Cuir avait saisi sa carabine; mais il s'arrêta indécis.

— Dois-je le tuer, John? dit-il. Il me semble que c'est contraire à la nature de l'élément sur lequel nous nous trouvons, nous sommes ici pour pécher et non pas pour chasser.

— Vous avez raison, dit Blohican; approchons, et préparez votre harpon.

Nothaniel s'empara de l'arme qu'on lui indiquait , et qui était emmanchée au bout d'une longue pen he ; il la lança comme une flèche sur le daim. Le fer frappa contre ks cornes, et le harpon tomba dans le lac. Le canot, poussé par le Mohican avec une habileté qui suppléait à la force, passa par-dessus l'arme inutilement lancée.

— En arrière! en arrière! s'écria Nathaniel. Mohican rétrograda, et ce mouvement permit au chasseur de ressaisir le bout de la perche; mais il donnait au daim un grand avaiit.igc.

— Arrêtez, Nathaniel! s'écria Edwards (lui arrivait dans sa barque. En ce moment, le daim fatigué se débutlait; tantôt par un effort subit il s'élevait à la surface de l'eau, tantôt il disparaissait presque entièrement. Edwards oublia à cette vue les leçons de la prudence, et, changeant tout à coup de langage , il s'écria : — Ilourra ! manœuvrez à droite, Mohican, je vais prendre l'animal par les cornes.

Le vieux chef indien, qui tout à l'heure encore était si calme et si indolent, semblait avoir retrouvé toute l'agilité de sa jeunesse. Ses yeux noirs brillaient d'une animation sauvage. Sous ses mains exercées, le canot ressemblait à une bulle flottante sur un tourbillon ; les mouvements circulaires qu'on lui imprimait circonscrivaient le théâtre de l'action. Le daim, resserré dans un étroit espace, prit bravement son parti et s'avança du côté d'Edwards; celui-ci saisit un câble, y fit promptement un nœud, et, le lançant de toute sa force, parvint à saisir l'un des andouillcrs de la victime. Les efforts que fit le daim pour se débarrasser furent tels qu'on crut un instant qu'il allait faire sombrer la frêle embarcation ; mais Nathaniel I atteignit et lui coupa la gorge ; et, après l'avoir déposé tout palpitant dans le fond de son bateau, il se mit à rire à la muette comme il en avait l'habitude.

La chasse aux pigeons.

1— Tant pis pour Marmaduke et ses lois ! dit-il ; il y a longtemps que la mort d'un daim ne m'a causé autant de plaisir.

John Mohican était depuis longtemps accablé par l'âge et par le malheur; mais cette chasse d'un nouveau genre ralluma dans ses yeux des feux depuis longtemps éteints ; elle lui plaisait moins par le résultat avantageux qu'elle offrait que comme une réminiscence des exploits de ses jeunes années. Cependant il toucha légèrement la victime ; la réaction qui suivait cet exercice inaccoutumé faisait déjà trembler la main du vieillard. Néanmoins il sourit et dit du ton sentencieux qui lui était habituel : — Bon. , >

— Je crains, dit Edwards quand il fut un peu calmé, que nom

se

LES PIONNfKRS.

n'avons lr.insf;rt'ssë lu loi ; mais nous ne nons trahirons pas les uns les aulifs. C<- qui ni élonne. c'est que les chiens aient pu se détacher.

Ils ont brisé leurs courroies quand ils ont senti la b£te, dit Na-

thaniel.

On débarqua et on examina le morceau de peau de daim qui pendait au cou des chiens.

— C'est étonnant, reprit Bas-dc-Cuir, cette lanière n'a pas été déchirée ; elle a été coupée avec un couteau.

— ."-erail-ce ce i;redin de charpentier? s'écria Edwards.

— Je serais tenté de le croire, répondit INathaniel. l'est un individu qui se mêle toujours des affaires des autres; mais il fera bien de ne pas approcher de mon wigwam.

Pendant ce temps, Mohican considérait le reste des attaches avec la sagacité d'un Indien ; il annonça en ces termes le résultat de son examen :

— La courroie a été coupée par un homme qui avait peur des chiens, avec une lame bien affilée placé': au bout d'un long manche.

— Comment divinez-vous cela? s'écria F.dwards.

— Ecoutez, mon l'ds, dit le vieux çucrrier. Le couteau était affilé, car la coupure est nette; I homme avait peur de» chiens, autrement il aurait coupé leurs liens autour du cou ; cl, pour ne pas approcher, il a fallu qu'il se servit d'un long manche.

— Par<licu ! dit Natliaiiii'l, .iolin nie met sur la piste. Le charpentier sera monté sur le r 'c dirrière la niche, et il aura détaché les chiens en Mietlant son couteau au bout d'un liàlon.

M lis quelles peuvent avoir été ses intentions? demanda Edwards.. Vous ne lui avez jamais fait aucun tort.

— Sans doute, mais il avait une envie démesurée de voir l'intérieur de ma hutte, et il aura voulu d'abord se débarrasser des chiens.

— Vos soupçons sont justes. Donnez-moi votre canot; je suis jeune et vigoureux, j'arriverai peut être à tein|is pour dcianijer ses projets. Dieu nous préserve d'être à la merci d'un pareil homme!

Cette proposition fut accepice. Mohican resta avec le daim dans le plus gr.md canot, pendant qu Edwards dirigeait l'autre, et que Natbaniel gravissait la montagne dans l'intention de revenir par terre à son wigwam.

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