‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 88 sur 253 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Pendant ce temps, Marmaduke-Temple et son cousin se promenaient à cheva! dans le bois; Richard ne parlait pas, il avait un air d'importance inusité. Parvenu aux environs de la cabane de Nathaniel, il 8'arrè'>a tout à coup, et dit d'un ton solennel :

— Savez-vous, mon cousin , pourquoi je vous ai conduit de ce côté?

— En aucune façon , répondit Marmaduke.

— Eh bien, je vais vous le dire, mais ce sujet important exige quelques préambules. Vous êtes d'avis sans doute qu'un nomme dont l'éducation développe les talents naturels ne peut cependant parvenir à faire bien qu'une chose, mais moi je crois que le génie peut suppléer à l'instruction , et qu'il y a des individus qui sont capables de tout.

— Comme vous, par exemple , dit le juge en souriant.

— Je méprise les personnalités, monsieur, mais il y a sur votre patente trois hommes que la nature a rendus propres à toute espèce d'entreprises, quoique leur position soit différente.

— En ce cas , nous sommes mieux partagés que je ne l'aurais cru; et quels sont ces triumvirs ?

— L'un est Hiram Doolitle ; il est, vous le savez, charpentier de son état, et il n'y a qu'à regarder nos maisons pour apprécier son mérite ; il est en outre juge de paix , et la manière dont il rend la justice ferait honte à plus d'un magistrat haut placé.

— Et d'uu ! dit Marmaduke , qui semblait n'avoir pas envie d'entamer une discussion.

— Le, second est Jotham RidJel.

Jotham Riddel était un colon qui, après avoir établi une petite métairie , venait de la vendre assez avantageusement , et se proposait d'ouvrir une école à Terapleton ; c'était un homme assez généralement discrédité : aussi Marmaduke, après s'être fait répéter deux fois le nom , s'écria avec indignation .

— Quoi! ce spéculateur inquiet qui change de pays tous les trois ans , et d'occupations tous les jours , agriculteur hier , cordonnier aujourd'hui, et demain maître d'école; quoi! ce type du colon inconstant, qui a tous les défauts d'un aventurier sans en avoir la moindre qualité! je lui conteste le rang que vous voulez lui assigner, Richard; mais quel est le troisième ?

— Comme le troisième n'a pas envie qu'on fasse de commentaires sur son compte , je me dispenserai de le nommer.

— Le résultat de tout ceci, Richard, c'est que ce trio dont vous êtes le principal personnage, a fait quelque importante découverte.

— Je n'ai pas dit que j'en fisse partie, juye Temple ; comme je vous l'ai déclaré, je ne suis point personnel, mais il est vrai qu'une découverte a été faite , et que vous y êtes profondément intéressé.

— Poursuivez; je suis tout oreilles.

— Vous savez qu'il y a sur vos projiriétés un individu nommé Nathaniel Bumppo ; qu'aiirès avoir vécu seul plus de quarante ans, il s'est associé deux compagnons.

— Cela me paraît évident, répondit le juge.

— Vous savez encore <pie l'un est un vieux clief indien, le dernier ou l'avant- dernier de sa tribu , et l'autre, un jeune homme qu'on dit fils d'un agent anglais et d'une indienne.

— Qui dit cela? s'écria Marmaduke avec un intérêt qu'il n'avait pas encore montré.

— Qui? le sens commun, la voix publique; mais écoutez jusqu'au bout: ce jeune homme a d'assez jolis talents, il a été bien élevé, il a vu le monde, et se comporte très passablement en société quand il le veut; maintenant, juge Temple, pouvez-vous me dire ce qui a réuni trois hommes tels que l'Indien John, Nathaniel et Ulivivr Edwards?

Marmaduke regarda son cousin avec surprise, et répondit avec \i^ vacité :

— Tu viens, Richard , d'aborder à l'improvisle un sujet qui a bien souvent occupé mon esprit, et as-tu pénétré quelque chose de ce mystère ou est-ce seulement par conjecturs ?....

— Par conjecture! allons donc, j'ai des laits, des faits positifs. Je vous ai souvent entendu dire qu'il y avait des mines dans ces montagnes; j'en ai mèjne vu dos écliantillons.

— Assurément, reprit le juge, je ne serais pas étonné qu'il y eût dans l'Amérique du INord de l'étain, de l'argent ou même de la houille, ce que je reg.irde comme plus important.

— Au diable voire houille, s'écria le shérif! à quoi peut servir dr charbon dans ces forcis? de l'anjent, voilà ce qu'il nous faut, et or en tiouveid; les indigènes eu faisaient usage depuis longtemps, e doivent savoir oii il y en a; or j'ai toute espèce de raisons pour croire que Moliican et lias -de-Cuir exploitent depuis plusieurs années une mine cachée dans cette montagne.

Le shérit avait touché une corde sensible , et voyant Marmaduke disposé à l'écouler avec une profonde allention , il répéta : — (Jui , monsieur, j ai d'excellentes raisons et je vous les ferai connaître en temps opportun.

— Ce moment-ci est aussi bon qu'un autre.

— Apprenez donc, poursuivit Richard en jetant autour de lui des regards inquiets , que j'ai vu de mes propres yeux Mohican et Bas-de- Cuir monter et descendre la montagne avec des pelles et des pioches; d'autres les ont vus la nuit porter mystérieusement divers objets dans leur cabane.

Le juge ne répondit pas, mais son front se contracta, et ses yeux demeurèrenl fixés sur son cousin.

Richard ajouta : — C'était du minerai. Maintenant, monsieur, je vous demanderai si vous pouvez me donner quelques renseignements sur cet Olivier Edwards qui est chez vous depuis Noël.

Marmaduke fit un gesie négatif.

— Nous savons qu'il est de sang-mêlé, car Mohican ne se fait aucun scrupule de l'appeler son parent; mais souvenez-vous qu'environ un mois avant son apparition Nathaniel s'absenta pendant plusieurs jours; vous étiez alors sur le point daller chercher Elisabeth, et vous vouliez porter du gibier à vos amis; mais on ne trouva point le vieux chasseur chez lui. 11 revint la nuit; on le vit traîner une de ces brouettes dans lesquelles on porte le grain au moulin, et en tirer avec la plus grande précaution un objet volumineux qu'il avait recouvert d'une peau d'ours. Dites-moi maintenant, juge Temple, quel motif aurait pu déterminer Bas-de-Cuir à agir ainsi, s'il n'avait à transporter que sa carabine et ses munitions?

— [Mais on se sert fréquemment de ces espèces de véhicules pour transporter du gibier.

— Et comment en aurait-il tué? il avait donné sa carabine à raccommoder dans le village. 11 m'est démontré qu'il avait fait un voyage extraordinaire, et qu'il a rapporté quel(iues secrets instruments; et ce qui ajoute a ma certitude, c'est que depuis il n'a pas laissé une âme s'approcher de sa cabane.

— Il n'a jamais aimé les intrus

— Sans doute, interrompit Richard, mais les chassait-il avec humeur de son habitation' Quinze jours après son retour, M. Edwards paraît dans la contrée; ils passent leurs jours sur les montagnes, sous le prétexte de chasser, mais en réalité pour explorer les mines. Loriîque la gelée les empêche de creuser la terre, M. Edwards profite d'un heureux accident pour prenare de bons quartiers d'hiver; encore aujourd'hui il passe la moine du temps dans celle hutte , il y reste même la nuit; ils y fondent de l'argent, Marmaduke, ils s'eniichisscnt, et vous devenez pauvre.

— Dans toutes ces découvertes, Richard , quelle est ta part et quelle est celle des autres? je voudrais séparer le bon grain de l'ivraie.

— J'ai vu Jolin avec ies pelles et les pioches, j'ai vu les débris de la brouette; lliram a rencontré Nathaniel qui la traînait sur la montagne, et lui ayant offert de l'iiider. il en a essuyé un refus. Depuis la fonte des neiges, nous avons fait épier avec soin les mineurs; c'est en quoi Jotham Hiddel nous a élé utile.

Marmailuke n'avait pas grande confiance dans les compagnons que Richard s'était choisis, mais il ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'il y avait quelque chose d'étrange dans les relations d'E<lwards et du vieux chasseur. En y réfléchissant, il se rappela certaines circonstances qui tendaient à corroborer les soupçons du shérif; il y céda (i'autanl plus facilement qu'ils répoiuLiicnt à l'une de ses f.iiblesses. Le jiii;e Temple, jiir la nature de ses uicupalioiis, avait toujours les yeux lues vers l'avenir; où les autres ne voyaient qu'un désert, il se représciitait sans cesse des villes, des manufactures et toutes les ressources de l'ancicu continent; il était donc naturellement séduit par l'idée qu'on pouvait compter des mines d'argent au nombre des éléments de pros|>éi'ité du pays.

Cependant, se dit-il, si Olivier Edwards avait fait une J^ussi belle découverte, il n'aurait pas été dans un état voisin de la mi.ère.

— C'est précisément parce qu'il est pauvre qu'il cherche de l'argent, reprit Richard John.

— D'ailleurs il a uu caractère élevé, une éducation assez brillante.

LES PIONNIERS

— Mais il faut qu'il soit instruit pour être en état de fondre, reprit le shérif.

— Elisabeth m'a dit qu'il ëtait réduit à son dernier shilling quand il a été reçu à la maison.

— C'est parce qu'il avait acheté des outils. Aurait-il dépensé ses dernières ressources pour acquérir le droit de tirer sur un dindon, s'il n'avait pas su où en trouver d'autres?

— Serail-il possible que j'eusse été si lonutemps sa dupe! ses manières ont été quelquefois maussades, mais je les attribuais à un manque d'usage et au ressentiment de sa blessure.

— EU ! dit Richard avec emportement, vous avez été dupe toute votre vie! ce manque d'usage dont vous vous plaignez n'était-il pas une ruse infernale qu'il employait pour cacher son véritable caractèrtV

— Pourtant, s'il avait voulu me tromper, il aurait dissimulé son instruction, et se serait fait passer pour un homme inférieur.

— Il ne le pouvait pas; il me serait aussi impossible, à moi qui vous parle, de me faire passer pour un imbécile que de voler dans les airs : on ne cache pas ta science, comme la lumière, sous le boisseau.

— Richard, dit le juge, tu as éveillé en moi des soupçons qu'il faut que j'éclaircisse : pourquoi m'as-tu amené ici ?

— Hiram et moi , nous avons ordonné à Jolham de se tenir sur la montagne, et il a fait une découverte sur laquelle il ne veut donner aucune explication, parce qu'il est lié par un serment; mais, en somme, il sait où est la mine; il a commencé à fouiller ce matin même. Je n'ai pas voulu faire une opération aussi importante sans vous en prévenir, puisque la terre vous appartient. Et maintenant vous savez les motifs de notre excursion.

— Et où est le trésor? demanda le juge d'un ton moitié sérieia, moitié comique.

— Tout près d'ici. Quand nous l'aurons visité, je vous montrerai une excavation que nous avons reconnue cette semaine , et à laquelle nos trois chasseurs ont travaillé pendant six mois.

Les deux interlocuteurs poursuivirent leur conférence tout en chevauchant, et arrivèrent bientôt dans un endroit où ils trouvèrent Jotham enseveli jusqu'au cou dans un trou qu'il avait creusé.

Marmaduke questionna le mineur sur les raisons qui pouvaient faire croire à l'existence d'un métal précieux; mais Jolham répondit évasivement et d'un ton mystérieux. Il affirma toutefois qu'il était certain de son fait, et demanda au juge, avec un sérieux qui prouvait sa bonne foi, quelle part lui était réservée dans les bénéfices de l'entreprise.

On passa plus d'une heure à examiner toutes les pierres et à chercher les affleurements qui indiquent ordinairement la présence du minerai; puis le juge se laissa conduire à la caverne que les chasseurs avaient pratiquée sur le versant de la colline.

— Nous pouvons nous en approclier, dit Richard en descendant de cheval; John, Bas de-Cuir et Olivier sont a la pèche; ce peut être une ruse de leur part, ainsi avançons avec prudence, car il ne serait pas agréable d'être surpris par eux.

— Sur mes terres ! dit sèchement Marmaduke, j'ai le droit de savoir pourquoi ils ont creusé ce trou.

— Silence ! lui dit Richard en mettant un doigt sur ses lèvres.

Il aida Marmaduke à descendre un escarpement assez diiïicile, et le mena dans une grotle de forme carrée, devant l:iq(icllc était un monceau de terre tout récemment enlevé. L'excavation était sans doute naturelle, mais elle avait été agrandie par les mains de Ihomme, et on voyait encore les marques de la pioche sur les roches tendres des parois. Cette retraite pouvait avoir vingt pieds de largeur et une trentaine de longueur. La hauteur était beaucoup plus considérable qu'il ne fallait pour le succès des recherches miiiéraloglqucs, mais c'était l'effet du hasard qui avait recouvert les rochers d'une espèce de toit horizontal formé d'un énorme bloc. La terre rejitée par les travailleurs faisait à l'entrée une petite plate -lorme autour de laquelle les talus de la montagne descendaient presque en ligne droite, ce qui en rendait l'accès très-difficile. Les travaux n'étaient pas encore achevés, car le shérif trouva dans un buisson voisin les outils qu'on y employait.

, — Eh bien! demanda Richard, ètes-vous convaincu?

'^ — Entièrement; je vois qu'il y a ici un asile secret disposé avec une certaine habileté, mais je n'aperçois pas la moindre trace de mine.

— Croyez-vous qu'on trouve l'or et l'argent, comme les cailloux, sur la surface du sol? Non, la monnaie ne vous tombe pas toute frappée entre les mains : il faut se donner de la peine pour recueillir les richesses cachées dans les entrailles du sol. Mais laissons-les miner, moi je dresserai une contre- mine.

Le juge examina la place avec soin, prit des notes sur son carnet, et les deux cousins remontèrent à cheval. Arrivés à la grande route, ils se séparèrent. Le shérif prit le devant pour aller s'occuper d'avertir les vingt-quatre jurés qui devaient assister le lundi suivant à l'audience solennelle de Marmaduke. Celui-ci mit la bride sur le cou de son cheval, et se laissa guider tout en rêvant.

— Cette affaire me paraît mystérieuse, se dit-il; le sentiment a fait ta'"e en moi la voix de la raison, lorsque j'ai donné si facilement asile à a jeune homme inconnu. Je ferai venir Bas-de-Cuir, et, en l'interrogeant, je saurai bien obtenir de lui la vérité

En ce moment le juge aperçut Elisabeth et Louisa qui descendaient lentement de la montagne. Il donna de l'éperon h son coursier, et tut bientôt auprès d'elles. En écoutant le récit animé que lui fit sa fille, il oublia toute idée de mine et de propriété.

Et Nathaniel lui apparut, non pas comme un misérable pillard, mais comme le sauveur de son enfant.

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