‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 91 sur 253 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Richard Jones ne revint de sa tournée qu'à la fin du jour suivant. Un des motifs de son expédition avait été d'arrêter une bande de faux monnayeursqui s'étaient logés dans les bois, d'où elle répandait ses produits dans touie l'Union. Il les ramenait triomphalement à la tête d un détachement de constahlcs, et après avoir fait ouvrir les portes de la prison, il se hâta de retourner chez lui.

— Holà, Agamemnon ! criat-il en arrivant; oii êlis-voiis?

Allez-vous me tenir ici toute la nuit? Holà, Bnive ! Tout le monde dort ici , moi seul je veille pour la sécurité publique. Ce chien devient paresseiii depuis qiieli|ue temps, mais c'est, à ma connaissance, la première fois qu'il laisse quelqu'un s'ajiproclicr de la porte sans venir fliiiiersi c'est un honnête homme ou non.

Ah ! le voilà pourtant qui se décide.

En effet, une sombre figure sortait lentement de la niche; mais, au grand étnnnement de Rii hard , elle se dressa sur deus jambes au lieu de quatre :

à la clarté des étoiles, il reconnut la tête frisée d'Agameninon.

— Q'ue diable faites-vous là, négrillon? s'écria le shérif; n'êtes-vous pas bien dans la maison? Faut-il que vous veniez déranger un pauvre animal?

#> — Oh ! monsieur Richard , répondit le nègre avec désespoir...Quel aftVeux malheur...

je n'aurais jamais cru qu'il mo'in'it... je ne l'ai pas enterré... j'ai gardé le corps jusqu'à votre relour... nous lui creuserons une fosse...

— Que signifie cela? s'écria Richard, serait-il arrivé malheur à Benjamin? la bile le tourmentait; mais je lui ai prescrit une ordonnance...

— Ah ! c'est pire que tout ce que vous pouvez imaginer, dit le nègre en sanglotant. C'était sur la montagne... miss Temple et miss Grunt se promenaient... une grosse panthère... ah! mon Dieu! mon Dieuî sans Nathnniel Bumppo... il a eu la gorge toute déchirée... venez voir, monsieur Richard, venez voir, il est ici...

Tout cela était parfaitement incvplicable pour le shérif; mais Agamemnon alla chercher une lanterne dans la cuisine, et le conduisit à la niche oii il avait étendu le corps du pauvre Brave qu'il avait décemment couvert de sa redingote. Richard était sur le point de demander des éclaircissements, lorsque Benjamin la l'ompe arriva sur le seuil une chandelle à la main.

— Comment ce chien est-il mort? demanda Richard. Où est le juge Temple et ma cousine?

— Ils sont couchés, répliqua Benjamin.

— Mais enfin, que s'est-il passé?

— Rentrez, reprit le majordome, et vous allez tout savoir.

Une des habitudes de Richard était de tenir un journal circonstar, iCqui contenait ses observations sur la température, et la relation de tous les événements qui se passaient dans la famille et dans le village. Depuis que ses fonctions l'obligeaient à de fréquentes absences, il avait chargé Benjamin de prendre note, sur une ardoise, de tous les faits essentiels, qu'il transcrivait, à son retour, en y ajoutant ses pro- 1&

Elisabeth et Lou'.sa surprises par une panthère.

près rillcxions. Cet emploi de scribe ne convcn.iil guère à Benjamin qui épclait assez difficilement, et qui n'avait jamais su former une seule lettre; mais le shérif avait su triompher d'obstacles qui auraient paru insurmontables à la phrpart des hommes. H avait inventé divers caractères hiéroglyphiques qui indiquaient la pluie, le vent, et toutes les variations de l'atmosphère; quant aus incidenis rxtraord inaires, BenjauMn les marquait sur son ardoise par des dessins grossièrement faits.

L'archive commémorative était posée sur une table à côté d'un pot de bière, d'une pipe encore allumée, et d'un livre de prières, l'uniciue lecture de Benjamin. Le shérif but un coup, prit son journal dans son tiroir fermé avec soin, et se prépara à transférer sur le papier les notes de son suppléant. Tout en satisfaisant sa curiosité Benjamin appuya fimilièrement une main sur la chaise de M. Jones pendant que de l'autre il indiquait les figures qu'il avait tracées.

Après avoir examiné des observations météorologiques dessinée»

autour d'une boussole dans un coin de l'ardoise, Richard remarqua une multitude de crans alignés à la suite les uns des autres.

— Qu'est-ce que cela? dit il.

— Ah ! monsieur, j'ai voulu marquer la longueur du sermon que monsieur Granl a proii.incé le dimanche; il a pi(ilio pendant quar.mte ininiilos, en tenant compte du temps que j'ai perdu à retourner le s;ililicr.

— Comment! s'écria Richard, jamais le sermon d'un anglican n'a duré quarante minutes.

— Voyez-vous, monsieur, le prêtre était plein d'onction et de magnificence. Pour mieux réûcchir a ce qu'il disait, pour mieux SI nlir la profondeur de ses instructions, j'avais eu soin de fermer les yeux, et quand je les ai rouverts, il n'y avait plus personne dans la salle.

— C'est-a-dire que vous vous étiez en'lomii , maître Benjamin. Eh bien . mettons le sermon à vingt-cinq minutes, et n'en parlons plus; mais que vois-je à côté des mots dix heures du matin ? Une pleine lune.

Est-il possible qu'on ait eu la lune en plein jour? C'est un phénomène bien extraordinaire.

— C'est une affaire qui me concerne, répondit froidement Benjamin ; ce que vous prenez pour la lune est la figure de madame HoUister. Apprenant

qu'elle avait reçu une cargaison de rhum de la Jauiiiïque, je suis entré chez elle en allant à l'église, à dix heures précises, j'ai bu un verre de rhum à crédit, et j'ai inscrit ces détails à ma manière sur votre mémorandum.

— Ainsi, reprit le shérif, je suppose qu'à côté de cette figure vous avez voulu représenter un verre, mais d'où vient que ce verre est en deux parties?

— Ah! monsieur, répondit le maître d'hôtel, c'est que j'ai trouvé le rhum excellent; j'en ai bu une seconde fois en revenant à la maison, et j'ai mis les deux verres l'un dans l'autre, voilà pourquoi ce dessin offre un peu de confusion; mais, comme j'ai repris le soir la route du Hardi-Dragon, et que j'ai tout payé en buvant un troisième verre, vou»^ pouvez passer l'éponge là-dessus.

— Je vous achèterai une ardoise pour vos comptes personnels, Benjamin , dit le shérif.

— C'est inutile, monsieur; voyant que je ferais souvent affaire avec l'aubergiste, tant que le baril durerait, je me suis arrangé avec madame liollister; elle fait des marques derrière sa porte, et je les vérifie au moyen d'une taille.

En disant ces mots. Benjamin présenta un morceau de bois où l'on voyait déjà quatorze crans très-distincts. Richard examina un moment ce nouveau registre, et poursuivit :

— Qu'est-ce que cela maintenant? Samedi à deiu heures, un rat et deux sonnettes.

— Ce sont deux femmes : l'une est miss Temple, et l'autre la fille de l'ecclésiastique.

LES PIONNIERS

— (Jc'di.l I Iles il»' cnnimiiri :ivcc iiidii jour iial ? s i< riu Iticliiirtl ('•Liiiik'.

— .If les ni rr|iir'Siiil('i's au iiioiiicnl ou la piiiillicrc les atlaqnc. Voilà l'aiiiinal qui, j'en run viens, a qu('l(|ut' analotiie a\ec uu rat; celle autre bt^le reincrs(?e que j'ai dessinée tout aupri s est le pauvre vieux brave qui est mort noblement, comme un umiral qui combat pour son pays.

— l'.t quel est cet autre épouvantait?

— Selon moi, monsieur, c'est le meilleur portrait que j'aie jamais fuit; on dirait presque voir l'individu en personne. J'ai ligure Nathaniel Humppo, qui a tiré sur la panlliire qui avait tué le chien et qui voulait niani;er les deux jeunes personnes.

— Oue diable veut dire cela? s'écria Hicliard avec impatience.

— Rien que la vérité, dit Benjamin; j'ai tenu un journal aussi exact que le livre de loch de la BoaJicce sur laquelle j'ai navigué si longtemps.

e shérif, eu lui adressant diverses questions , parvint à obtenir le rérit de ce qui s'était passé; il en fut aussi ému qu'étonné, et ce ne fut qu après quelques minutes qu'il put reprendre la suite des hiérogljplies du majordome.

— (^>ue vois je ! s'écria-t-il , deux hommes qui bo\ent ! Quoi ! la paix publique a été troublée! je n'en suis pas surpris, car je n'étais pas là pour la maintenir.

— C'est le juge Temple et monsieur Edwards, interrompit le majordome.

— Comment, ils se sont battus! Il paraît qu'il s'est passé plus de choses en trente-six heures que pendant les six mois précédents. Le sujet (le leur querelle a sans doute été la mine, car vous avez dessiné mie pioche.

— Ce n'est pas une pioche, monsieur, c'est une ancre; et cela veut dire que le jeune homme, après une contestation assez violente, a levé l'ancre 1 1 a gagné le large.

— Edwards a donc quitté la maison?

— Précivénreiit. Couinie les knetres étaient ouvertes, j'ai pu l'entendre se disputer avec M. Temple, qui a fini par le congédier.

A la demande de Hicliard, le majordome raconta tout ce qu'il savait, y com]iris la mrsavenluie iliiiiigc de |)aix; mais il eut siin de ménager Bas-dc Cuir autant (|uc possible. Dés que Jîichird fut inslmit de ces faits, il prit sou chapeau et sortit en disaut à ISenjamin de fermer la poile.

Ce dernier fut tellement stupéfait, qu'il resta pendant quelque temps cloué à sa |)lacc, les bras deriière le dos, avant d'eiécuier les ordres qu''l avail reçus.

Richard connaissait trop bien les habitudes des officiers qui l'avaient acconip g!ié pour ne pas savoir ou les rencontrer; il les avait chargés rie coniluire en prison les faux monnayeurs, et supposait avec raison que les d gnes soutiens de la loi avaient éiirouvé le désir de goûter le îiijuide déliité prir le geôlier.

l'.n eflet, il tiouva chez cet homme sept ou huit constahles auxquels il ordonna de le suivre; il les dirigea vers la rive du lac sans entendre d'autre liriiit que les alioiemeiils de quelques chiens alarmés.

Lorsq\i'nn eut traversé le petit pont de bois jeté sur la Susquehanna, Richard fit arrêter sa bande, et la harangua en ces termes :

— J'ai requis votre assistance , mes amis, pour arrêter Nathanicl Bumppo, vulijairement appelé I!as-de-C.uir; il a assailli un magistrat dans l'exercice de ses fonctions, il s'est opposé à l'exécution d'un mandat de perquisition en menaçant un constable de sa carabine; sa rébellion doit être châtiée. t)ii le soupçonne en outre de divers attentats à la propriété, et , en vertu de ma charge de shérif, j'ai pris sur moi d'arrêter ce soir même le susdit Bumppo et de le conduire en prison, pour qu'il puisse paraître devant la cour demain matin. En remplissant ce devoir, amis et compatriotes, vous devez user de courage et de prudence : rangez-vous en cercle autour de sa hutte, et lorsque je crierai : En avant! sans donner au criminel le temps de se reconnaître, entrez de force dans sa demeure, et faites-le prisonnier.

Ce discours, que Richard avait étudié pendant la marche, eut pour effet immédiat de mettre sous les jeux des auditeurs les dangers d'une expédition dirigée contre un homme qui avait deux bons chiens et une redoutable arme à feu.

La bande se divisa pour exécuter la manœuvre convenue, et s'avança à pas lents en réfléchissant sur l'inconvénient de recevoir une balle ou d'être mordu par un animal furieux.

I.e shérif s'était acheminé vers la porte de la cabane; quand il crut qu'il était temps d'agir, il donna le signal. Le son de sa voix retentit sous les arceaux des bois, mais aucun anire bruit n'y ré|iondit ; le silence n'était troublé que pxr le craquement des feuilles sèches que broyaient sous leurs jneds les eonstables. La curiosilé et l'impatience du shérif remportèrent sur sa prudence : il s'élança vers la demeure oii Nathanicl avait si longtemps vécu, et, à sa grande surprise, il ne vit à la place de la hulte qu'un monceau de ruines fumantes.

Les eonstables se réunirent autour du monceau de cendres; une flamme mourante partait du milieu des décombres, et ses pales clartés, agitées par le vent, faisaient voir des figures oii se peignait le désappoiiileinrnt. Cette troupe de fonctionnaires publics était pour ainsi dire pétrifiée par la surprise, et Richard lui-même, contrairement à son habiluile, av.iit per.lu liisagc de la langue.

Tout à coup, à travers le» débris cnUammés de la cabane, on vil

ap|iarailre Ras-ile-Ciiir. Ses pieds calleux loulaieiil impunément les cendres cIi.mkU's; il contempla le groupe qui l'environnait avec moins de colère que de chagrin, ôla son bonnet et dit d'une voix plaintive :

— Qu'exigez-vous d'un vieillard sans défense? vous avez chassé les créatures de Dieu du désert oii sa providence avail jugé à propos de les placer, vous m'avez chassé moi-même de la maison où j'avais vécu pendant quarante ans ; vous avez introduit les embarras et les subtilités de la loi dans un pays où les hommes vivaient en frères. Exposé à voir ; forcer l'entrée de ma cabane, il m'a fallu la brûler et pleurer sur ses ! débris comme un pcre sur son enfant. Vous avez déchiré le coeur d'un 1 vieillard qui ne vous avait jamais fait de mal, et vous lui inspirez des pensées amères dans un moment où il ne devrait songer qu'à un monde meilleur; et maintenant, que la dernière solive de sa maison est consumée, vous venc» le suquendre à minuit, comme des chiens affamés qui jioursuivent un daim épuisé de fatigue. Que voulez-vous de plus? me voici seul contre plusieurs, je pleure et ne cherche pas à combattre; si telle est la volonté du ciel , faites de moi ce qu'il vous plaira.

A ces mots, les eonstables, par un mouvement involontaire, reculèrent jusqu'à un endroit où les vagues lueurs du feu ne les atteignaient pas; ils laissaient ainsi le prévenu libre de se retirer dans les buissons où il eût été impossible de le poursuivre. Nathanicl parut dédaigner cet avantage : il fit le tour du cercle, et regarda en face chacun des assistants, comme pour voir celui qui serait le premier à l'arrêter.

Richard Jones, un moment troublé, le fit prisonnier, après s'être excusé de la nécessité dans laquelle il se trouvait. La bande se rallia, et, guidée par le shérif, elle mena le captif au village.

Pendant la marche, on chercha à savoir les motifs qui avaient décidé Bas-de-Cuir à brûler sa hutte, et quel était le lieu de retraite de John RIohican; mais on ne put rien obtenir du vieillard, et, vu l'heure avancée , les eonstables se contentèrent de l'incarcérer.

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