‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 92 sur 253 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

La longueur des jours de juillet permit à toutes les parties intéressées de se réunir, longtemps avant que la cloche eût annoncé que l'heure était venue de redresser les torts et de punir le crime. Dès l'aube du jour, les sentiers et les chemins qui traversaient les forêts ou tournaient le long des montagnes étaient garnis de cavaliers et de piétons en charge pour le port de la justice, suivant l'expression de Benjamin la Pompe.

(in voyait arriver maint cultivateur monté sur un palefroi à queue tressée. Tout fier d'être membre du grand jury, le paysan étalait avec complaisance sa figure rubiconde, en ayant l'air de dire :.J'ai payé mon fermage, et ne crains personne. Auprès de lui chevauchait un plaideur de profession dont le nom figurait dans presque toutes les audiences des tribunaux, et dont les ressources, péniblement acquises par une multitude d'industries qu'il avail successivement exercées, servaient à nourrir les gens de loi. Il essayait de se concilier les faveurs du grand juré pour obtenir une décision avantageuse dans une cause encore pendante. Ces deux interlocuteurs étaient suivis à pied par un homme en blouse qui avait mis son meilleur chapeau sur son front hàlé, et s'eDbrcail de marcher assez vite pour ne rien perdre de la conversation. (Cinquante groupes semblables arpentaient la grande route en prenant tous la même direction.

A dix heures et demie, les rues du village étaient encombrées de curieux : les uns causaient de leurs affaires particulières; les autrei écoutaient des orateurs populaires ; d'autres, arrêtés devant les magasins, regardaient avec admiration les marchandises, et particulièrement les haches et les faux. Quelques femmes , la plupart portant leurs enfants, marchaient devant leurs seigneurs et maitres; celles dont le mariage était tout récent s'en allaient bras dessus bras dessous avec leurs époux, et les jeunes fiancées étaient escortées de leurs prétendus, qui les tenaient timidement par le petit doigt.

Au premier coup de la cloche, Richard était sorti de l'auberge du Hardi-Dragon, où il était allé s'assurer par lui-même si le rhum de madame Hollister méritait les éloges de Benjamin. En sa qualité de shérif, il portait une épéc dans son fourreau et criait d'un ton d'autorité : — Place! place à la cour! On obéit promptement à cet ordre, mais sans aucune servilité; car ceux qui composaient la foule échangèrent des signes de tète familiers avec la plupart des magistrats. Plusieurs eonstables armés de leurs bAtons suivaient le shérif et précédaient Marmaduke accompagné de quatre assesseurs. Il n'y avait rien de remarquable dans l'extérieur de ces juges subalternes, qui étaient des laboureurs des environs; seulement ils affectaient une gravité imposante, et l'un d'eux, qui était colonel de la milice, avail un uniforme tout râpé cl deux épaulelles d'argent. Le cortège contenait encore quelques eonstables supplémentaires et trois ou quatre avocats, qui avaient l'air doiu et soumis comme des moutons qu'on mène à la boucherie.

Les assises se tenaient dans la prison, vaste édifice de bois percé de petites fenêtres grillées auxquelles on apercevait les figurei des détenus, et entre autres celle de Bas-de-Cuir. La salle d'audience était tu premier étage. On avail ménagé au fond une estrade élevée de cinq pieds au-dessi"^ du sol , et protégée par un grillage; c'était là, sur det bancs gros«ierk , que devait siéger la cour ; et une ctpèce de fauteuil

LES PIONNIERS

avait été réservé au président. Au bas de cette plate-forme était une grande table couverte de serge verte et environnée de bancs. Les sièges des jurés étaient adossés au mur en amphithéâtre. Une balustrade séparait la partie destinée aux fonctionnaires publics et aux accusés de celle qu'occupait le public.

Lorsque les juges et les avocats eurent pris place, on fit les proclamations ordinaires ; les jurés prêtèrent serment , et l'audience fut ouverte.

I Après avoir expédié assez sommairement différontes affaires civiles, on passa à la cause de Bas-de-Cuir. Les membres du grand jury se retirèrent dans une pièce voisine, et revinrent en apportant deux actes d'accusation, sur lesquels le juge Temple aperçut au premier coup d'œil le nom de Kathaniel Bumppo. En conséquence , il ordonna de l'amener, et, bientôt après, deux constables le conduisirent à la barre. Les vagues murmures de l'audiloire cessèrent comme par enchantejnent, et le silence devint si profond, qu'on entendait distinctement la pénible respiration du prévenu.

Le vieuî chasseur portait , suivant son habitude , une culotte et des guêtres de peau de daim ; la partie supérieure de son corps était couverte d'une blouse de toile, qui laissait à découvert son cou bruni par le soleil. C'était la première fois qu'il franchissait le seuil d'une cour de justice; et de toutes ses émotions, la plus vive peut-être était la curiosité. Il promena les yeux sur le barreau, sur le tribunal, sur les ^,urés, sur tous les assistants, et fut surpris de voir tous les regards fixés sur lui.

Après avoir examiné sa propre personne , comme pour chercher la cause de cette attraction inusitée, il se tourna de nouveau du côté de l'auditoire , et ouvrit la bouche pour pousser un de ses éclats de rire ordinaires.

— Prisonnier, ôtez votre bonnet, dit le juge Temple. Aathaniel ne fit pas attention à cet ordre.

— Nathaniel Bumppo, découvrez-vous, répéta le juge. Bas-de-Cuir tressaillit en entendant prononcer son nom, et, regardant avec étonnement la cour, il s'écria :

— Eh bien! qu'y a-t-il ?

M. Lippet, qui était assis près de la table, murmura quelques mots i l'oreille du prisonnier; il fit un signe d'assentiment, et ôta la peau de daim qui lui servait de coilfure.

— Accusateur public, dit le juge, le prévenu est prêt ; ayez la bonté de lire l'acte d'accusation.

Les fonctions du ministère public étaient remplies par Dirck van der School, qui arrangea ses lunettes, jeta à la dérobée un coup d'tril sur ses confrères du barreau , et commença sa lecture. 11 avait rédigé lui-même avec le plus grand soin, et dans le style habituel de la procédure, rénumération de toutes les charges qui pouvaient s'élever contre Bas-de-Cuir, et dont la principale était d avoir outragé Hirara Doolitle. Lorsque M. van der School eut achevé, il ôt.i ses lunetles, qu'il ferma et remit dans sa poche, sans doute pour avoir le plaisir de les reprendre et de les replacer sur son nez ; puis il présenta l'acte d'accusation à M. Lippet, d'un air cavalier qui voulait dire : Trouvez donc queli|ue chose à reprendre là-dedans.

Nathaniel avait écoulé avec la plus grande attention, et s'était plusieurs fois penché en avant pour saisir les phrases ambiguës du procureur. Après la lecture, il se redressa de toute sa hauteur, et poussa un long soupir. Tous les yeux se tournèrent vers le prisonnier. On espérait que sa voix allait rompre le silence général ; mais on attendit en vain.

— Nathaniel Bumppo, dit le juge, vous avez entendu les accusations dirigées contre vous. Qu'avez-vous à répondre?

Le vieillard inclina un moment la tête comme pour réfléchir, la releva brusquement, et répliqua en souriant :

— Il est vrai que j'ai un peu rudement houspillé le charpentier : c'est incontestable; mais je n'ai eu aucune des intentions qu^n me prête dans le bavardage que vous venez d'entendre. Je ne suis pas un boxeur, et l'âge a diminué mes forces Autrefois, par exemple, c'était différent; je me rappelle que du temps de l'ancienne guerre....

— Monsieur Lippet, interrompit Marmaduke , puisque le prévenu vous a choisi pour défenseur, dites-lui comment il faut plaider, sinon la cour lui désignera un avocat d'office.

I A ces mots. Si. Lippet se leva et alla s'entretenir à voix basse avec

lie vieux chasseur; ensuite il informa la cour qu'ils étaient prêts à

[continuer.

I — Prétendez- vous , dit le juge à l'avocat, excuser simplement votre

client, ou soutenez-vous qu'il n'est pas coupable?

— Je puis me dire non coupable en toute sûreté de conscience ! s'écria Nathaniel. Il n'y a pas de mal à soutenir son droit. Je me serais fait tuer sur place plutôt que de laisser quelqu'un mettre le pied dans ma butte.

A ces mots, Richard, qui persistait à voir dans Bas-de-Cuir un mineur, échangea avec Hiram un signe d'intelligence.

— Poursuivez, monsieur le procureur du district, continua Marmaduke. Greflier. écrivez que l'avocat entend plaider l'absolution.

M. van der School adressa une courte allocution pour annoncer que les débats étaient ouverts, et le charpentier juge de paix vint déposer it la barre<

Sa narration fut strictement conforme aux faits; mais il lui donna une tournure défavorable à Bas-de-Cuir. Il insinua qu'il s'était présenté sans aucune mauvaise intention, et que Bas-de-Cuir avait pris au contraire une attitude menaçante.

Lorsqu'il eut rendu témoignage, M. Lippet se leva et lui adressa la question suivante :

— Etes-vous constable de ce comté , monsieur ?

— Non, monsieur, dit Hiram, je suis seulement juge de paix.

— En ce cas, je m'en rapporte à votre conscience, à la connaissance que vous pouvez avoir des lois, et je vous demande si vous avie» le droit de vous introduire dans la demeure de cet homme?

— Hum ! reprit Hiram , qui luttait entre le désir de se venger et celui de conserver sa réputatioUi je suppose.... que dans.... que c'est.... qu'en supposant.... qu'aux termes rignureux de la loi, je n'avais peutêtre pas un droit Irès-positif, mais enfin Billy-Kirby reculait, et j'ai cru devoir me mettre en avant.

— Je vous demande encore, monsieur, poursuivit l'avocat enchanté de son succès, si ce vieillard sans défense et sans protection ne vous à pas interdit l'entrée de son domicile à plusieurs reprises.

— Je dois convenir qu'il était de fort mauvaise liumtAir. Ses refus me semblaient d'autant plus inexplicables que je venais seulement comme un homme qui rend visite à son voisin.

— Rappelez- vous ces mots, messieurs, messieurs les jurés: « Comme un homme qui rend visite à son voisin. » Ainsi donc, votre présence n'avait pas la sanction de la loi; elle n'était motivée que par les rapports ordinaires qui s'établissent entre les habitants de la même localité. Cependant vous avez insisté. Mais je vous demande encore si Nathaniel Bumppo n'a pas persisté dans ses refus?

— Nous avons échangé quelques mots, dit Hiram , mais je lui ai lu à haute voix le mandat de perquisition.

— Je réitère ma question. Â-t-il persisté dans ses refus?

— Nous avons eu une légère altercation. Au reste, j'ai le mandat dans ma poche, si la cour veut y jeter les yeux...

— Témoin, dit le jnge Temple, répondez directement : le prévenu vous a-t-il ou non défendu d'entrer dans sa cabane ?

— J'ai une vague idée...

— Point d'équivoque, poursuivit le juge d'un ton sévère.

— Eh bien ! il m'a défendu d'entrer.

— Et vous n'avez pas eu égard à ses représentations?

— Non, mais j'avais le mandat à la main.

— Monsieur Lippet, poursuivez votre interrogatoire.

Mais l'avocat s'était aperçu que l'impression produite était favorable à son client; en conséquence, il agita la main d'un air dédaigneux et réponilit :

— Si j'ajoutais un seul mot de plus, je ferais injure à l'intelligence de messieurs les jurés; je laisse donc la parole à l'accusation.

— Monsieur le ]irocureur du district, reprit, Marmaduke, avei-vous quelque chose à dire?

M. van der School ôta ses lunettes, les plia et les mit dans sa poche, d'oii il les retira presqu'aussilôt pour les replacer sur son nez; puis, après avoir jeté un coup d'œil sur le second acte qu'il avait sous la main, il dit d'un ton calme : — Je m'en rapporte à la sagesse de la cour.

— Messieurs les jurés, dit le juge Temple, vous avez enlendu la déposition du plaignant et je n'abuserai point de vos précieux instants. Si un fonctionnaire public rencontre de la résistance dans l'exécution d'un acte judiciaire, il a le droit incontestable de mettre en réquisition tout citoyen , et l'individu ainsi requis est sous la jirotection de la loi. La principale question que vous avez à résoudre est celle-ci : Hiram Doolitle a-t-il agi en qualité de fonctionnaire public ? Nathaniel Bumppo pouvait-il sans rébellion lui interdire l'accès de son domicile ? En rendant votre verdict, songez que l'infortuné prévenu est sous le coup d'une seconde accusation beaucoup plus grave encore que celle-ci.

Le ton de Marmaduke était doux et insinuant, et ses paroles ne manquèrent pas d'exercer une grande influence sur les jurés. Ils se penchèrent les uns vers les autres pendant quelques minutes sans quitter leurs places, et leur chef se levant avec dignité déclara que l'accusé n'était pas coupable.

— Nathaniel Bumppo, dit le juge, vous êtes acquitté.

— Vous dites ?....

— On reconnaît que vous n'êtes pas coupable d'avoir frappé et assailli M. Doolitle.

— C'est vrai, dit naïvement Nathaniel, j'avoue que je l'ai poussé un peu rudement par les épaules, et que...

— Vous êtes acquitté, interrompit Marmaduke, il est inutile de s'occuper ])lus longtemps de ce sujet.

Un rayon de joie illumina les traits du vieillard, il remit son bonnet sans cérémonie, ouvrit la barrière pour sortir et dit avec émotion :

— Je vous avoue, juge Temple, que la loi n'a pas été aussi sévère à mon égard que je m'y attendais; que Dieu vous récompense de la bienveillance que vous m'avez témoignée aujourd'hui.

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