‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 93 sur 253 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Nathaniel s'imaginait en être quitte; mais, au moment où il se préparait à rcprendr** le chemin des bois, le bâton d'un constable s'opposa

LES PIONNIERS

i sa sortie. Le vieux chasseur se rassit, et, après avoir écoulé quelques mois que M. Lippet lui murmura à l'oreille, il ôla son bonnet, et passa la main dans ses cheveux gris d'un air à la fois soumis et mortifié.

— Monsieur le procureur du district, dit le juge Temple, lisez le second acte d'accusation.

M. van dcr School reprit ses lunettes et se mit en devoir d'obéir. Il eut soin d'appuyer sur tous les mots et de ne rien laisser perdre à ses auditeurs. bas-de-Cuir était accusé d'avoir résisté à l'accomplissement d'un mandat de perquisition par la force dis armes en général , et d'une carabine en particulier. C'était une charge beaucoup plus sérieuse que la précédente , et l'intérêt qu'éprouvaient les spectateurs s'augmenta en raison de la gravité du délit.

Pendant la lecture, M. Lippet expliqua à voix basse à Nathaniel quels devaient être ses moyens de défense; mais, en entendant certaines expressions un peu injurieuses, le vieux chasseur ne put se contenir et s'écria avec cmporlement :

— C'est un infâme mensonge. Je ne suis pas un homme sanguinaire, les Iroquois eux-mêmes, qui, comme chacun le sait, sont des voleurs, n'oseraient jamais me dire en face que je suis un homme altéré de sang. J'ai combattu comme un soldat qui craint Dieu et ses chefs; mais je n'ai jamais tiré sur un guerrier hors d'état de me résister. Je n'ai jamais frappé même un [Mingo pendant son sommeil ! En vérité, il y a des gens qui s'imaginent qu'on ne croit pas en Dieu dans le désert.

— Songez à vous détendre, Bumppo, dit le juge; vous entendez qu'on vous accuse de vous être servi de votre carabine contre un officier de justice , êtes-vons coupable ou non coupable ?

Nathaniel , qui avait donné un libre cours à sa bile, restait appuyé sur la barre dans une attitude de rêverie, il releva la têle et dit avec son rire muet, en montrant le bûcheron : — Si je m'étais servi de ma carabine, est-ce que liilly-Kirliy serait ici?

— Vous prétendez donc que vous n'êtes point coupable ?dit M. Lippet.

— Sans doute, Billy sait que je n'ai point tiré; vous rappelez-vous le dindon de I hiver dernier. Billy ? ce n'était pas un coup ordinaire, mais je n'ai plus l'adresse à laquelle j'ai dû ma réputation.

— Développrz vos moyens de défense , dit le juge Temple vivement affecté de la simplicité du prévenu.

En ce moment, Hiram s'avança pour prêter serment et déposer de nouveau.

Instruit par son premier échec, ayant eu le temps de se préparer, il fit une déclaration circonstanciée, il raconta avec une netteté surprenante les soupçons qu'il avait conçus contre le chasseur, la plainte qui en avait et', la suite, la délivrance du mandat de perquisition, et la nomination de Billy-KIrby aux fonctions importantes de constable spécial; il affirma qnc Nathaniel avait dirigé sa carabine sur le bûcheron et l'avait menacé de le tuer. Tous ces détails furent confirmés par Jotham Riddel, dont le récit reproduisait presque mot pour mot celui du juge de paix. M. Lippet, espérant qu'ils allaient se contredire, les accabla d'une foule de questions, mais toute sa science fut inutile.

Le bûcheron vint à son tour à la barre et ht une déposition sincère dans laquelle il eut évidemment l'intention de dire la vérité, mais qui fut conçue en termes confus et presque inexplicables.

— En examinant les pièces du procès, lui dit M. van der School, je vois que vous aviz demandé l'accès de la hutte avec toutes les formalilés légales, et que vous avez été effrayé par ses menaces et par son arme à feu.

— Je me moque de lui comme de cela, dit Billy en faisant claquer ses doigts. Je ne suis pas d'un bois à plier devant le vieux Bas de- Cuir.

— Mais, si je vous ai bien compris (je m'en rapporte à vos paroles précédentes, la cour les a entendues) , Nathaniel avait l'intention de tirer sur vous.

— Je le crois, monsieur, répondit Kirby, et vous l'auriez cru comme moi si vous aviez vu en face de vous le bout d'une carabine qui ne manque jamais son coup. Je me suis attendu un moment à recevoir une balle; mais Bas-de-Cuir est entré en accommodement, il m'a donné la peau, et tout a été fini par là.

— Ah ! Billy, dit Nathaniel en secouant la têle, j'ai eu une heureuse idée en vous jetant celle défroque ! Sans cela , il y aurait eu du sang répandu, et .vi c'avait été le vôtre, j'en aurais gémi pendant le peu de U:nips qui me reste à vivre.

— Eli bien ! Bas de-Cuir, répondit Billy avec une franchise et une familiarité que ne décuncertait point la présence de la cour; puisque vous abordez ce sujet, je vous dirai que...

^ l'our.^uivcz voire interrogatoire, monsieur le procureur du district.

M. van der School voyait avec un souverain dédain les relations amicales qui s'établissaient entre le témoin et le prévenu. 11 déclara qu'il ne jnge.iil pas à propos d'intervenir, et qu'il laissait à M. Lippet la faculté d'adresser des questions.

— Ainsi, monsieur Kirby , dit l'avocat, vous n'avez éprouvé aucun «cntinienl de crainte?

— Moi ! dit le bûcheron en jetant un regard de satisfaction sur son énorme corpulence, on ne m'é|>()uvanle pas aussi facilement,

— Vous aveï l'air solide, monsieur; où êtes-vous né ?

— Dans l'Etal de Ver'uont, jiays montucux, oii il y a de belles forêt» de hêtres cl d'érables, et des hommes fortement trempés! Je m'en vante.

— C'est ce que j'ai toujours entendu dire, reprit M. Lippet d'un ton patelin ; vous avez été habitué 'n vous servir de la carabine ?

— Je suis le meilleur tireur du pays, après Nathaniel Bumppo, ici présent, dont je reconnais la supériorité, depuis qu'il a tué tm pigeon avec une seule balle.

A ces mots , Bas-de-Cuir tendit brusquement au témoin sa main calleu'^e, et dit en riant:

— Vous êtes jeune encore, Billy, et vous n'avez point passé par les mêmes épreuves que moi ; mais voici ma main. Je n'ai pas de rancune.

M. Lippet s'arrêta pendant que les deux adversaires, en se donnant une cordiale poignée de main , accomplissaient leur œuvre de conciliation, mais le président interposa son autorité.

— Ce dialogue est inconvenant, dit-il. Monsieur Lippet, si vous croyez avoir obtenu du témoin des explications suffisantes, je vais donner la parole au ministère public.

— Comment! dit [M. Lippet, il n'y a rien dans la conduite de mon client qui soit de nature à oll'enser la cour : mais je continue. Ainsi, monsieur Billy, vous avez réglé l'affaire avec Nathaniel à l'amiable, sur le lieu même.

— Il m'a donné la peau, et je n'ai pas voulu chercher querelle à un vieillard. Pour ma part, je ne vois pas qu'il y ait grand mal à tuer un daim.

— Et vous vous êtes séparés bons amis; et si vous n'aviez été poussé par les conseils d'un tiers , vous n'auriez jamais songé à porter cette alïaire devant le tribunal.

— Je ne le pense pas ; Nathaniel m'avait donné la peau et je n'avais point de mauvaises pensées à son égard, quoique M. Doolitle ait été assez rudement maltraité.

— Cela suffit, dit M. Lippet, et il se rassit d'un air satisfait, comme un homme qui comité sur un succès.

M. van der School se leva et prit la parole en ces termes :

« Messieurs les jurés,

» J'aurais inicrrompu le conseil du prévenu dans les questions qu'il a adressées, et dont il dictait en quelque sorte la réponse, si je n'étais convaincu (et j'ai sujet de l'être) que la loi est au-dessus de toutes les subtilités. L'avocat a essayé, messieurs, de vous persuader (votre bon sens a f lil justice de cette opinion ) que c'était une action indifférente que de diriger une arme à feu sur un constable. Il prétend que la société (je pourrais dire la chose publique ) n'est pas mise en danger par de pareils excès; mais si vous voulez bien m'accorder votre attention (précieuse sous tous les rapports), je vous démontrerai combien l'attentat de Nathaniel Bumppo, dit Bas-de-Cuir, est odieux et impardonnable ! »

Après cet exorde, M. van dcr School exposa les faits, dans un récit tellement entrelacé de pareulhèses, que ses dignes auditeurs n'y comprirent absolument rien.

n Alaintenant, messieurs, ajouta-t-il, que je vous ai clairement expliqué cette atf aire, vous apprécierez l'énormité du crime que cet infortuné (doublement infortuné par son ignorance et par sa faute) a commis contre la personne d'un magistrat. Vos consciences décideront; vous reconnaîtrez, quoique le défenseur ( je suppose que votre premier verdict lui donne des espérances) semble compter sur im acquittement, la nécessité de sévir et d'assurer le respect des lois. »

C'était au président à résumer les débals. Il le fit avec précision en montrant la cause sous son jour véritable et en réduisant à néant les arguments de l'avocat.

0 Messieurs, dit-il enfin, nous sommes sur les confins de la société; pionniers de la civilisation, nous touchons à la vie sauvage. Il devient donc doublement nécessaire de protéger les ministres de la loi. Si vous vous en rapportez aux témoignages que vous avez entendus, il est de votre devoir de condamner. IValhaniel Bumppo assure qu'il n'avait pas l'intention de nuire au constable, et qu'il cédait plutôt à l'influence de ses habitudes qu'à l'instigation du mal. Si vous le croyez, ayez pour lui de l'indulgence. «

Les jurés ne quittèrent pas leurs places, et, après s'être consulté quelque temps avec ses collègues , le chef du jury déclara l'accusé coupable.

Ce verdict ne causa aucune surprise, il était prévu d'avance, car les dépositions étaient concluantes. Les juges semblaient s'être attendu* à l'issue du procès, et pendant la délibération du jury ils préparaient déjà la sentence.

— Nathaniel Bumppo ! dit le président.

Le vieux chasseur, qui rêvait, la tète aiijiuyée sur la barre, se lev»,' et s'écria du ton d'un militaire sous les armes :

— Présent I

Marmaduke recommanda le silenre par un geste et poursuivit :

— La cour, en rendant son arrêt, a senti la nécessité de punir des oulra.ges du genre de celui qui vous amène devant elle; mais en même temps, elle a eu égard à vos antécédents. Vous ignorez la loi, et si ce n'est pas une excuse, c'est du moins une atténuation. En consé ^ueuce, elle vous dispense du châtiment ordinaire, qui consiste à recevoir vingt

LES PIONNIERS

coups de fouet sur les épaules nues ; mais comme il faut un exemple , la cour vous condamne à une heure d'exposition publique, à une amende de cent dollars et à une détention d'un mois dans la prison du comté. Votre emprisonnement durera tant que vous n'aurez pas acquitté inté- ^alement le montant de l'amende.

— t'.t où voulez- vous que je me procure cette somme? s'écria Basde-Cuir avec amertume. Est-ce qu'un vieillard comme moi trouve de l'or et de l'argent dans les bois ? Contentez-vous de m'ôter la prime à laquelle j'avais droit, et ne parlez pas de m'enfermer pour le peu de jours que j'ai à vivre.

— Si vous avez quelque chose à dire sur l'application de la peine, reprit le président avec douceur, la cour est disposée à vous entendre.

— J'ai beaucoup à dire, s'écria Nathaniel les mains convulsivement «errées sur la barre. En prison, je ne pourrai jamais vous payer; mais laissez-moi dans mes bois, sur mes collines, où j'ai été habitué à respirer librement, et quoique j'aie mes soisante-dix ans sonnés, s'il y a encore assez de gibier dans ce pays, je chasserai jour et nuit pour parfaire la somme avant la fin de la saison. Ma demande est raisonnable; et c'est une horreur d'incarcérer un vieillard qui a toujours contemplé sans obstacle la clarté des cieux.

— Il faut obéir à la loi...

— Ne me parlez pas de la loi , Marmaduke Temple , interrompit le chasseur. Les animaux des bois connaissaient - ils vos lois , quand ils avaient soif du sang de votre enfant. Elle était à genoux devant Dieu; elle implorait une faveur bien plus grande que celle que je vous demande, et Dieu l'a exaucée. Maintenant, si vous êtes sourd à mes prières, croyez -vous que le Seigneur ne vous fermera pas aussi ses oreilles ?

— Mes sentiments privés ne peuvent faire pencher la balance de...

— Ecoutez-moi , Marmaduke Temple. Dans un temps où vous n'étiez pas juge, où vous n'étiez encore qu'un petit enfant dans les bras de votre mère, je parcourais à mon gré ces montagnes; et il me semble que j'ai le droit et le privilège de les parcourir encore avant de mourir. Avez -vous oublié l'époque à laquelle vous êtes venu sur les bords de l'Otsego ? Alors il n'y avait pas de prison dans celte contrée; alors on ne regardait pas la mort d'un daim comme un délit. Ne vous ai-je pas donné une peau d'ours pour reposer vos membres f.itigués, et un beau quartier de venaison pour assouvir votre faim? et pourtant je n'avais aucune raison pour vous aimer, car vous n'aviez jamais fait que du mal à ceux dout l'amitié me donnait un asile. Et aujourd'hui, voulez - vous m'enfermer dans vos donjons pour me payer de ma bonté! Cent dollars! Où voulez - vous que je prenne cette somme? Non, non ; il y a des gens qui disent de vous des choses fâcheuses , Marmaduke Temple ; mais , vous n'êtes pas assez méchant pour faire mourir un vieillard en prison , parce qu'il a maintenu son droit. Allons, ami, laissez-moi partir; il y a longtemps que j'ai perdu l'habitude de voir tant de monde , et je meurs d'envie de retourner dans mes bois. Ne vous méfiez pas de moi , juge Temple, car s'il reste encore des castors sur les ruisseaux , si les peaux de daims se vendent un shilling la pièce, mon dernier sou sera consacré à payer l'amende. Où êtes-vous , mes chiens ? allons , mettons-nous en route ! Nous avons une tâche pénible pour notre âge, mais nous eu viendrons à bout; je l'ai promis , et je tiendrai mes engagements.

Il est inutile de dire que le constable s'opposa de nouveau au départ de Nathaniel; mais, avant que celui-ci eût eu le temps de se récrier, un brouhaha confus dirigea tous les yeux vers une autre porte de la salle.

Benjamin la Pompe était parvenu à se faire jour à travers la foule, et on le voyait balancer son gros corps , ayant un pied sur une fenêtre, et l'autre sur la grille qui entourait les bancs du jury. A la grande surprise de toute la cour, le maître d'hôtel se disposait évidemment à prendre la parole. Triomphant de tous les obstacles , il tira de sa poche un petit sac , et commença en ces termes :

— S'il plaisait à Votre Honneur de laisser ce pauvre condamné retourner dans ses bois, et tenter une autre croisière contre les bêtes, voici un sac qui peut couvrir les frais, attendu qu'il contient trentecinq dollars espagnols. Je voudrais du fond de mon cœur que ce fussent de bonnes guinées anglaises pour le salut de mon vieil ami ; mais c'est comme ça. Je désirerais seulement qu'on prélevât sur la somme le montant du petit compte que voici. L'on peut garder le reste, jusqu'à ce que Bas-de-Cuir mette la main sur des castors, et s'acquitte envers tout le monde.

En prononçant ces mots, Benjamin déposa sur le bureau du tribunal son sac de dollars , et la taille qui indiquait les verres de rhum qu'il avait bus au Hardi-Dragon. Cette singulière interruption produisit un étonnement qui se manifesta par un profond silence, et qui durait encore, lorsque le shérif frappa sur la table avec sonépée, ens'écriant :

— Silence donc !

— 11 faut que ceci ait une fin , dit le président en essayant de dompter ses émotions. Constables, conduisez le prisonnier au lieu d'exposition. Greffier, quelles affaires reste-t-il au rôle?

Nathaniel parut résigné à son sort; sa tète tomba sur sa poitrine, et il suivit le constable d'un air abattu. La foule s'écarta pour laisser passer le condamné, et lorsqu'on le vit déboucher dans la rue, la multitude se précipita sur ses traces pour être témoin de son supplice.

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