CHAPITRE XXYI
A l'époque où se passe notre histoire, la pénalité avait encore conservé ses rigueurs. Devant toutes les prisons de l'Etat de New- York on trouvait un poteau où l'on attachait les condamnés au fouet et aux ceps, planches de bois, percées verticalement, dans lesquelles étaient ménagés deux trous pour recevoir les jambes de ceux qui subissaient l'exposition publique.
Nathaniel , s'inclinant humblement devant une puissance qu'il aurait inutilement combattue , s'avança sans murmurer vers le lieu du supplice. La foule formait un cercle autour de lui, et témoignait une vive curiosité. Un constable leva la partie supérieure des ceps, et indiqua les trous où le pauvre Bas -de - Cuir devait poser les pieds. Sans faire la moindre objection, le vieillard s'assit tranquillement sur la dure et se laissa mettre les jambes dans les ouvertures des ceps. Toutefois il jeta sur les assistants un regard inquiet, comme pour leur demander cette sympathie naturelle qu'on ne refuse jamais aux malheureux. Leur compassion ne se manifesta point par des signes extérieurs, mais ils lui épargnèrent du moins les railleries et les épilhètes injurieuses. La multitude se montrait soumise et attentive.
Le constable abaissait la planche supérieure des ceps, lorsque Benjamin , qui se tenait à côté du condamné , dit d'une voix étouffée et du ton d'un individu disposé à chercher querelle à quelqu'un :
— A quoi bon , monsieur le constable , intercaler les jambes d'un homme dans ces morceaux de bois ! Ça ne peut l'empêcher de boire ni de manger; à quoi sert cette invention ?
— La cour l'a ordonné ainsi, monsieur Penguillan, et je suppose que son arrêt est basé sur la loi.
— Oui , oui , je sais bien que la loi est pour quelque chose là-dedans; mais je vous demande, quelle idée a-t-on eue? ça ne fait pas le moindre mal.
— N'est-ce pas un mal. Benjamin , s'écria Nathaniel d'un ton piteux, d'exposer un homme de soixante dix ans comme une bête curieuse aux regards des colons ébahis? N'est-ce pas un mal de donner en spectacle aux enfants un vieux soldat qui a fait la guerre de 1736, et a eu l'ennemi en face dans plusieurs affaires sanglantes? West-ce pas un mal d'humilier un honnête homme, et de le ravaler au niveau des animaux des bois?
Benjamin, sans répondre, promena autour de lui des regards farouches, tout disposé à prendre parti contre quiconque eût eu envie d'insulter le supplicié. Mais ne voyant sur tous les visages qu'une expression calme, ou même compatissante , il s'assit résolument à côté du chasseur, et passa les jambes dans les ceps dont deux ouvertures restaient vacantes.
— Abaissez votre planche, monsieur le constable ! s'écria-t-il ; et si quelqu'un dans l'assemblée a envie de voir un ours, il en verra un qui est capable de mordre aussi bien que de gronder.
— Mais je n'ai pas l'ordre de vous mettre aux ceps, monsieur la Pompe; levez-vous, et laissez-moi vaquer à mes devoirs.
— Vous avez mes ordres, et cela doit vous suffire ; occupez-vous de mes jambes, et voyons si quelqu'un des spectateurs osera me faire la grimace.
— Puisque vous le voulez absolument, dit en riant le constable; et il referma les ceps. Aussitôt des éclats de rire, jusqu'alors comprimés, éclatèrent parmi les assistants; et le majordome irrité se débattit dans ses entraves, avec l'intention évidente de rosser ceux qui l'outrageaient.
— Monsieur le constable, monsieur le constable ! s'écria-t-il , ouvrez vos planches, et laissez -moi dauber d'importance ces rieurs impertinents!
— Non , non, répondit le fonctionnaire ; vous avez voulu entrer làdedans, restez-y, vous tiendrez compagnie à Bas-de-Cuir.
Benjamin, après d'inutiles efforts, eut le bon sens d'imiter la résignation de son camarade, et ne témoigna plus à la foule qu'un profond mépris. Quand l'emportement du majordome se fut calmé, il essaya de prodiguer à Nathaniel des consolations.
— En somme, monsieur Bumppo, dit-il, c'est une bagatelle. J'ai vu de braves gens à bord de la Boadicée, retenus de la même manière parce qu'ils ne savaient pas résister au désir de prendre un verre de grog en sus de leur ration. Attendons patiemment un changement de vent, faisons notre quart, et lorsque nous pourrons mettre à la voile, le diable m'emporte si je ne vais pas avec vous en croisière contre les castors. Etant trop bas gréé pour voir par-dessus les bastingages , j'occupais à bord un poste auprès des munitions de bouche; aussi je n'entends guère le maniement des armes à feu, mais je puis vous être utile en portant le gibier ou en tendant des pièges. Mes vergues sont carrées; j'ai arrangé mes affaires avec M. Richard Jones, et je vais lui envoyer dire de me rayer de son livre de bord.
Nathaniel ne répliqua rien ; il soupirait en regardant la foule qui commençait à se disperser, et ses traits ridés annonçaient la douleur. En apercevant Hiram Doolitle, suivi de son digne acolyte Jotham, il jeta sur etu des regards perçants. Les deux complices, qui sortaient du tribunal , s'approchèrent des ceps en ayant l'air de ne pas y faire attention ; et comme s'il eût suivi le cours d'une conversation ordinaire, le charpentier juge de paix dit au fermier maître d'école :
LES PIONNIERS
Il y a lonBlemiis que nous n'avons eu de la pluie.
Kenjamin la Pompe s'élail rois à compter ses dollais dont la justice n'avait pas voulu, et il ne remarqua pas d'abord l'approche du magistrat.
— La terre est fendue par la sécheresse ; s'il ne tombe pas d eau aujourd'hui ou demain , la récolte sera coinpromise.
L'insensibilité, la froideur, le ton jésuitique de fll. Uoolitle exaspérèrent Natlianiel, qui s'écria avec indignation :
— Pourquoi la jiluie tomberait-elle des nues sur cette contrée barbare, oii l'on fait tomber les larmes des yeux des vieillards, des malades et des pauvres 1 l\elirei-vous!... Vous pouvez être fait à l'image du Créateur, mais le diable habite en vous. Retirez-vous, vous dis-jel Je suis triste, et votre présence augmente mes chagrins.
lîenjamin cessa de compter ses dollars au moment où le charpentier, troublé par les invectives de sa victime , ne se tenait point sur ses gardes. Le majordome n'eut qu'à étendre le bras, empoigna brusquement Doolitle par une jambe, et le renversa. Benjamin, malgré la petitesse de sa taille, avait une force qu'annonçait la structure de sa tête, de ses épaules et de ses bras. Il vint aisément à bout de son ennemi, et, après une courte lutte, le tint en respect auprès de lui.
Vous ne m'échapperez pas, monsieur! cria-t-il avec fureur; comment, coquin , vous ne vous contentez pas de faire accrocher un honnête vieillard par les talons ! il laut encore que vous portiez la voile sur lui pendant qu'il est à l'ancre, comme si vous vouliez le couler bas! Nous avons un vieux compte à régler ensemble; ainsi, brassez carré, brassez carré, et nous allons voir beau jeu !
— Jolhim ! s'écria le magistrat ellrayé, Jotham! appelez les constablcs ! Monsieur Penguillan , je vous ordonne de me lâcher, de ne pas ■Jroubler la paix publique.
— Il n'y a pas de paix entre nous ! s'écria le maître d'hôtel en fai- «ant les démonstrations d'hostilité les moins équivoques.
Vous voulez me battre , vous osez porter la main sur moi! s'écria
Hiram en se débattant.
Il est malheureusement de notre devoir de reconnaître que Benjamin se porta à de fâcheuses extrémités; et que son poing, lourd comme un marteau d'enclume , s'abattit à plusieurs reprises sur le nez de M. Doolitle. La foule s'ameuta autour des combattants, mais sans témoigner l'envie d'intervenir. Quelques individus luttèrent de vitesse pour aller annoncer à la femme d'Hiram la situation critique de son intéressant époux; d'autres coururent à la salle des assises pour donner l'alarme. Cependant Benjamin, qui aurait regardé comme un déshonneur de frapper un ennemi à terre, renversait d'une main le patient, et de l'autre le replaçait sur son séant. Dans ce mouvement de va-et-vient, accompagné de' horions énergiques, la figure du juge de paix avait perdu toute forme humaine, lorsque Richard parvint à se faire jour à travers la multitude. Le shérif était blessé à la fois dans sa dignité de magistrat et dans ses aBeclions personnelles. Il aimait réellement Benjamin, et sa vanité avait besoin des flatteries d'Hiram.
— Monsieur Doolitle ! monsieur Doolitle ! s'écria-t-il d'abord , je suis honteux de vous voir oublier votre caractère au point de troubler la paix publique, et de battre si oulr.igeusemcnt le pauvre Benjamin !
Au bruit de la voix du shérif, le maitie d'hôtel suspendit ses coups, et Hiram put tourner sa figure ensanglantée du côté du médiateur. Enhardi par la vue du shérif , M Doolitle retrouva l'usage de la parole, et dit avec désespoir :
— J'aurai recours à la justice ! Je vous requiers, monsieur le shérif, de vous emparer de cet homme, et de le conduire en prison.
Durant celte apostrophe, Richard eut le temps de constater que le battu n'était pas Benjamin, auquel il adressa de vifs reproches.
— Benjamin, Benjamin! comment se fait-il que vous soyez aux ceps, et que vous ayez rossé un magistrat? Je vous avais toujours cru aussi doux et aussi docile qu'un agneau. Ah, Benjamin! vous vous couvrez de honte, et votre déshonneur retombe sur vos amis !...
Hiram s'était relevé, et, placé hors de la portée du majordome, il réitérait ses exclamations. Le délit n'avait pas besoin d'être constaté, et le shérif, imitant l'impartialité qu'avait déployée son cousin dans le procès de Bus-de-(-uir, ordonna avec douleur l'incarcération immédiate de Benjamin Penguillan, dit la Pompe. Comme le terme de l'exposition publique était arrivé, Nathaniel et le maître d'hôtel furent menés ensemble à la geôle; et quelques paroles échappées aux constables apprirent il ce dernier qu'ils devaient être écroués provisoirement dans la même chambre.
.Monsieur Richard, dit-il, je n'ai aucune répugnance à accrocher
mon hamac a côté de celui de M. Biimppo, attendu que c'est ce que )'a|ipelle un honnête homme. (,,)uant à l'autre, je mériterais double ration pour lui avoir endommagé la face. S'il y a un vampire dans le comté, c'est lui I Ali ! je le connais dès longtemps, et, si sa dunette n'est pas de bois mort, il doit avoir appris à me connaître. Oii est le grand mal, monsieur Richard, pour le prendre tant ii coeur I C'est une bataille tout comme une autre, bordée contre bordée, comme celle de la Itondicèo contre le Sufjrrn.
Iticliard jugea indigne de lui de répondre, et se retira après avoir fuit enfermer ses prisonniers à double tour.
Benjamin, pendant l'après-midi, échangea de nombreux dialogues avec les passants, k travers les barreaux de fer; mais son compagnon
abattu arpenta la chambre il pas précipités, la tête courbée sur son sein. (,)uand il la relevait pour reuarder les curieux, on l'eût pris à son air égaré pour un homme dont les facultés s'obscurcissaient, et que la décrépitude rapprochait de l'enfance.
A la cliiite du jour, on «iiercut à la croisée Edwards, qui eut un long entretien avec son ami. Il paraît que le vieux chasseur se trouva bien des paroles de consolation qu'on lui adressa, car il s'étendit sur son matelas, et fut biintol eiulormi. Benjamin continua ii recevoir des visilcs et à vider des llacons avec ses camarades. A huit heures, Billy- Kirhy, qui était resté le dernier devant la fenêtre, alla s'installer au cabaret; Nathaniel se releva pour étendre une serviette le long des barreaux, et les deux prisonniers parurent disposés à se livrer au sommeil.