CHAPITRE XXVIl
Lorsque les ombres du soir approchèrent, les jurés et les témoins se dispersèrent, et avant neuf heures toutes les rues étaient désertes. Ver» le même temps, le ju;.;e Temple et sa fille, suivis à peu de distance par Louisa Grant, se promenaient lentement dans l'avenue de la grande maison , sous l'ombrage des jeunes peupliers.
— Mon enfant, dit Marmaduke, attachez-vous à calmer ses esprits irrités; mais ne faites aucune allusion à la nature du délit. La sainteté des lois doit être respectée.
— Ces lois sont-elles parfaites, s'écria Elisabeth avec impatience, lorsqu'elles condamnent un homme tel que Basde-Cuir à un châtiment sévère pour un simple péché véniel?
— Tu parles de ce que tu ne comprends pas, Elisabeth, répliqua le juge. La société ne peut exister sans de salutaires restrictions, qu'on ne peut faire prévaloir qu'en forçant le peuple à respecter les mandataires de la loi ; il serait du plus mauvais exemple qu'un juge passât pour avoir favorisé un condamné, parce que cet homme a sauvé la vie de son enfant. Agis donc avec la plus grande circonspection. Il y a dans ce portefeuille deux cenis dollars. Rends-toi à la prison, et remets celte somme à Has-de-Cuir; dis-lui ce que tu voudras. Donne un libre cours aux émotions de ton cœur ardent; mais tâche de te rappeler que les lois seules nous distinguent des sauvages, que ton sauveur est coupable , et que c'est ton père qui a prononcé la sentence.
Miss Temple ne répliqua point ; mais elle pressa sur son cœur la main qui lui présentait le portefeuille, et, prenant son amie par le bras, elle entra dans la principale rue du village.
Les deux jeunes filles marchèrent en silence le long des maisons, où l'obscurité était plus complète qu'au milieu de la chaussée ; elles n'entendirent d'autre bruit que celui d'une charrette traînée par une paire de bœufs. Le conducteur semblât fatigué par le travail de la journée, et conduisait son attelage d'un air insouciant; il s'arrêta au coin de la prison, et, pour récompenser ses bêtes de leur patience, il leur donna une boite de foin qu'elles portaient suspendue au cou. Les deux amies furent obligées de faire un détour pour éviter la voilure , et elles auraient continué leur route sans y faire plus d'attention, lorsque Elisabeth entendit le charretier apostropher les boeufs à voix basse.
— Prenez donc garde! prenez donc garde! dit-il.
Toute personne habituée à la vie des champs pouvait deviner de prime abord que ce n'était pas ainsi qu'on parlait à des bœufs. Miss Temple s'en aperçut , et la voix du charretier la fit tressaillir ; elle s'approcha de lui et reconnut Olivier Edwards, qui, de son côté, n'eut pas de peine a reconnaître la fille du juge, malgré le manteau dont elle était enveloppée. Ils s'écrièrent simultanément : — Miss Temple! — Monsieur Edwards ! Mais un sentiment que tous deux semblaient partager rendait leur parole presque inintelligible.
— Est-il possible, dit Edwards, est-ce vous que je vois si près de la prison! mais vous allez sans doute au presbytère. Je vous demande pardon, miss Grant; je ne vous avais pas aperçue.
Louisa poussa un soupir si faible, qu'Elisabeth seule l'entendit et répondit vivement :
— Non-seulement nous allons près de la prison, mais nous nous disposons à y entrer. Nous voulons prouver a Bas-de-Cuir que nous n'avons pas oublié ses services, et que, si nous sommes justes, nous sommes aussi reconnaissantes. Votre intention est sans doule de lui rendre visite , pernietlez-nous donc de vous précéder de quelques minutes. Bonsoir, monsieur Edwards; je.... je... suis vraiment fâchée de vous voir réduit à ce triste métier, je suis sûre que mon père....
— J'attendrai votre bon plaisir, interrompit froidement le jeune homme. Oserai-je vous prier de ne pas dire que vous m'avcs rencontré ici?
— Je vous le promets, dit Elisabelb ; et, pressant le pas de Louisa, elle entra d.ins la loge du geôlier; toutefois miss Grant eut le temps de lui murmurer à l'oreille :
— Ne fericï-vous pas bien d'ofl'rir ii Olivier une partie de votre argent? Vous savez qu'il ne faut que la moitié de la somme pour payer l'amende de Biimppo. M. Edxvards n'est pas habitué k de si rudet travaux, cl je suis sûre que mon père sacrifierait la moitié de ses émftluments pour lui procurer une situation plus digne de lui.
LES PIONNIERS
Un sourire involontaire effleura les traits d'Elisabeth , mêlé d'une expression de douce et profonde pitié. Cependant l'apparition du geôlier rappela ses pensées à l'objet de la visite. L'intérêt que les deux amies portaient au prisonnier était suffisamment motivé par le service qu'il leur avait rendu; aussi le gardien ne témoigna-t-il aucune surprise quand elles demandèrent à voir Bumppo. D'ailleurs elles apportaient une permission du juge en bonne forme ; elles étaient arrivées à la porte de la chambre où on avait enfermé les deux détenus, lorsqu'on entendit une voix étouffée qui demandait : — Qui va là ?
— Des personnes que vous serez charmé de voir, répondit le geô- . lier. Mais qu'avez-vous donc fait à la serrure ?
I — Ah! répondit le majordome, j'ai mis un clou dans la gâche, de i peur qu'il ne prit fantaisie à M. Doolitle de venir me lâcher une autre I bordée; en outre, j'ai craint qu'on ne vint m'enlever mes dollars. Mettez votre vaisseau au vent, et tenez-vous en panne pendant quelques minutes, et je vais vous ouvrir un passage.
Les sons du marteau prouvèrent que Benjamin parlait sérieusement. Lorsqu'il eut débarrassé la serrure, les visiteuses reconnurent aisément qu'il avait prévu la confiscation de son argent , et qu'il avait fait de nombreuses commandes à madame Hollister. 11 ét:iit, comme disent les marins, vent dessus, vent dessous. Toutefois il se tenait encore assez droit; car, suivant ses propres expr(;s.sions, il était gréé trop bus pour ne pas porter voile dans tous les temps. En apercevant miss Temple, il alla s'asseoir sur son matelas, et s'appuya le dos contre le mur.
— IMonsieur la Pompe , dit le geôlier, si vous vous amusez de toucher encore à mes serrures, je vous attacherai dans votre lit.
— Pourquoi cela? grommela Benjamin , je n'ai fait que vous imiter. Laissez la porte libre en dehors, et je vous promets de ne pas y loucher en dedans.
— Il est neuf heures dix, reprit le geôlier, et il faut que je ferme à neuf heures trente-cinq; et, plaçant une th.indelle sur une table de sapin, il se retira.
— Bas-de-Cuir, dit Elisabeth lorsque la porte se fut rt fermée , mon bon ami Bas-de-Cuir, je viens vous apporter un message de reconnaissance. Si vous vous étiez soumis à la perquisition, la mort du daim n'eût été qu'une bagatelle, et tout se serait bien passé....
Nathaniel, qui était étendu dans un coin, se leva sur les genoux, et dit avec humeur :
— Moi ! me soumettre à la perquisition ! croyez-vous que j'eusse jamais laissé entier un tel miséi-alile dans ma c.ibane ! Non, non. Votre douce physionomie clle-inême ne vous en aur:,it même pas obtenu l'accès; mais à présent on peut chercher parmi les charbons et le» cendres.
— Votre cabane sera rebâtie avec des embellissemenls, et vous la retrouverez quand vous sortirez de prison.
— Pouvez-vous ressusciter les morts, mon enfant! dit Nathaniel d'une voix plaintive; pouvez-vous aller à l'endroit où reposent vos pères et vos mères, recueillir leurs dépouilles, et en faire les hommes et les femmes d'autrefois! Vous ne savez pas ce que c'est que d'abriter sa tète pendant quarante ans sous le même toit, et de contempler les mêmes objets durant la meilleure partie de la vie humaine; vous êtes jeune encore, mais vous êtes une des meilleures créatures de Dieu. J'avais conçu pour vous une douce espérance ; mais tout est fini maintenant, et elle ne se réalisera jamais.
Miss Temple comprit sans doute quelle avait été l'espérance du vieux chasseur, et elle détourna la tête pour cacher son émotion.
— On aura du bois neuf pour reconstruire votre hutte, mon vieux défenseur. Votre détention finira bientôt, et vous aurez une maison où vous achèverez vos jours dans l'aisance.
— Une maison , de l'aisance ! répéta lentement Nathaniel. V^os intentions sont bonnes, mais elles ne s'tccompliront point. Le reste de ma vie est flétri; on m'a donné en S]iectacli'. D'ailleurs, quelle aisance peut se procurer un vieillard qui est obliijé de faire plusieurs milles dans les champs sans trouver de l'ombraye pour se garantir d'un soleil brûlant? Quelles ressources offre un p.ijs oii l'on peut chasser tout un jour sans rencontrer un daim ? Pour payer l'amende à laquelle je suis condamné, il faut que j'attrape des castors, et j'aurai peul-ètre crnt milles à faire avan.t d en trouver. ^ os rclaireies et vos améliorations ont chassé de la contrée ces êtres inlelligcnis. Vous bouleversez les eaux aussi bien que la terre; vous établissez des barrages sur les rivières, comme s'il était permis à l'homme d'empêcher les flots d'aller où Dieu les conduit.
— C'est bien vrai , s'écria Benjamin en achevant une bouteille de rhum. Le capitaine de la Boadicée n'aurait pas mieux parlé.
— Benjamin, reprit Bas de-Cuir, si vous continuez à boire, il vous sera impossible de partir quand le moment sera venu.
— N'ayez pas peur, monsieur Bumppo, dit le majordome ; quand on appellera le quart, mettez-moi sur mes jambes, donniz-moi de bons relèvements, et je me comporterai bien à la mer.
— Le temps est venu, dit le chasseur. J'entends les bœufs frotter leurs cornes contre les murs de la prison.
— Eh bien! camarades, donnez le signal, et mettez toutes voiles dehors.
— Vous ne nous trahirez pas, dit na'ivement Nathaniel en regardant Elisabeth; vous ne trahirez pas un vieillard qui a besoin de respirer
l'air pur des cieux. Je n'ai point de mauvais desseins. Puisqu'on me condamne à payer cent dollars, j'emploierai toulc la saison à les ramasser, et ce brave homme m'y aidera.
— Que voulez-vous dire ! s'écria Elisabeth. Vous devez rester ici trente jours. Mais voici de l'argent pour payer votre amende. Prenezle, et attendez patiemment l'expiration de votre peine; un mois sera bien vile passé.
— Un mois ! s'écria Nathaniel avec son rire silencieux ; pas un jour, pas une nuit, pas une heure ! Le juge Temple peut condamner, mais pour garder ses oiseaux , il f lut qu'il fasse des cages plus solides. J'ai été autrefois pris par les Français avec soixante deux de mes camarades, mais ils ne m'ont pas tenu longtemps. Nous autres habitants des forêts, nous savons nous servir du maillet et du ciseau. Voyez plutôt !
Le chasseur, avec un nouveau rire , écarta doucement le majordome, et montra derrière le matelas un trou récemment pratiqué dans le mur.
— Il n'y a qu'à donner un coup de pied, dit-il, et nous sommes dehors.
— Au large! au large! s'écria Benjamin, Allons fabriquer des chapeaux de castor!
— J'ai peur que ce garçon ne nous donne de l'embarras, dit Nathaniel; les montagnes sont encore loin d'ici, et il n'est guère en état de courir.
— Courir, répéta le majordome; à quoi bon? Abordons hardiment l'ennemi et engageons l'action.
— Silence! dit Elisabeth d'un ton impérieux.
— Oui, oui, madame.
— Vous ne pouviz songer à nous quitter, poursuivit miss Temple. Réfléchissi z, je vous ( n conjure. Dans quelque temps vous serez quitte en\ers la loi, et voici en or le montant de voire ameiiile.
— En or! dit Nathaniel avec une curiosité eiilantine. Il y a longtemps que je n'ai vu une |)ièie d'or. Dans r'aniicinie yuerre ces monnaies brillantes étaient (Oinmiines; je me rappelle un soldat de l'armée de Dieskau qui m avait une <louzaine cousues dans sa chemise. Mais pourquoi me donnericz-voiis ce trésor?
— Ne m'a\ez-vous pas sauvé la vie? s'écria Elisabeth en se voilant la face, comme si ille avait encore devant les jeux la hideuse image de la panthère.
Le clia.sseur prit l'argent et l'examina attentivement en se disant k lui même :
— Au fait, on m'a parlé d'une bonne carabine à vendre. Mais, bah! je suis vieux, et la mimne me suflir^t. Reprenez votre or, mon enfant, et laissez-moi partir. Surtout, soyez discrète! .
— Me croyez-vous capable de vous trahir! reprit Elisabeth. Mais, encore une l'ois, acceptez celte somme.
— Non , non ! dit Nathaniel en secouant la tête, je ne veux pas vous voler; mais vous pouvez me rendre un grand service.
— Lequel ?
— C'est de m'acheter une mesure de poudre. Elle coûtera deux dollars d'argent. Benjamin la Pompe a l'argent nécessaire, mais nous n'osons pas entrer dans le village. Voulez-vous faire cela pour moi?
— Si je le veux, Bas-de-Cuir! Oui, quand même je devrais vous chercher un jour entier dans les bois. Où pourrai-je vous trouver?
— Demain, à midi, sur la montagne de la Vision. Vous achèterez la poudre chez M. Le Quoi. Ayez soin que les grains loient Ans et luisants.
— Comptez sur moi , dit Elisabeth avec fermeté.
A ces mots, Nathaniel s'assit, et poussa en dehors la partie du mur qu'il avait coupée ; elle tomba presque sans bruit sur le foin de la charrette dont Edwards était le conducteur.
— Allons, Henjamin, dit le chasseur, voici l'heure la plus sombre de la nuit, car la lune va se lever bientôt.
— Arrêtez! s'écria Elisabiili, il ne faut p.TS qu'on puisse dire que vous vous êtes sauvés en présence de la fille du juge Temple ; laisseznous sortir avant d'exécuter votre plan.
En ce moment on entendit dans le couloir les pas du (reôlier. Na< thaniel s'empressa de cacher le trou avec le matelas, sur lequel Ben» jamin tomba très à propos à l'instant où la porte s'ouvrait.
— ^ oici rhiure de la retraite, dit le gardien avec politesse.
— Je vous suis, monsieur, répliqua Elisabeth. Bonsoir, Bas de-Cuiri
— Que les grains soient fins et luisants, murmura le vieux chaS" seur; la poudre portera plus loin.
Aliss 1 emple lui lit un geste pour recommander le silence, et descendit la première. Le geôlier ferma la porte à double tour et annonça l'intention de revenir iaire une ronde quand il aurait conduit les (lames jusqu'à la rue. En conséquence, ils se séparèrent à la porte de l'édilice, et les deux jeunes tilles se retirèrent le cœur palpitant.
— Puisque Bas-de-Cuir refuse l'argent, murmura miss Grant, il faudrait le donner à M. Edwards, et avec cela...
— Ecoutez! dit Elisabetli; j'entends le bruissement du foin. Ils s'échappent; on va les découvrir!
En effet , les bœufs avaient cessé de manger, et avaient la tête tournée vers le chemin. Edwards et Nathaniel travaillaient avec effort à tirer par l'ouverture le corps presque inerte du majordome.
LES PIONNIERS
Ui.jcU'i le foin dans la cliarrt'ltc, dit Edwards, ou ils devineraient
comment vous vous itfs sauv&. Vite! vite!
Au iiiomt'iit oii lias-dc-Cuir exécutait cet ordre, le geôlier parut à l'ouvcrlure un flambeau à la main et poussa des cris d'alarme.
— Que faire? demanda Edwards, ^ous n'avons pas une minute à perdre, et cet ivrogne va nous faire dc'couvrir.
— (Ju'appelezvous ivrogne? murmura henjamin. De violentes clameurs retentirent dans la prison.
— 11 faut le planter là, dit Edwards.
— >'ous ne le pouvons pas, reprit Nathaniel. Il a partagé avec moi le déshonneur de l'eiposition; c'est un homme de cœur.
— Cependant nous sommes perdus si nous cherchons à l'emmener.
— Jetez-le sur la charrette, s'écria Elisabeth en s'approchant d'Olivier.
Uadame Hollister, hôtesse du Hardi-Dragon.
— Excellente idée! dit celui-ci. Aussitôt les deui fugitifs firent asseoir le maitre d'hôtel sur le foin , en lui recommandant de se tenir tranquille. Ils lui mirent à la main l'aiguillon, et firent partir les bœufs. Edwards et le chasseur prirent la fuite le long des maisons par un sentier détourné. Les jeunes filles hâtèrent le pas pour échapper à la foule de constables et de curieux qui se réunissait déjà. Les uns riaient de l'exploit des détenus; d'autres en étaient indignés. Au milieu des voix tumultueuses, on distinguait celle de Billy-Kirby, qui sortait de la taverne du Hardi-Dragon.
— Dispersez-vous dans la montagne ! cria-t-il ; ils y seront dans un quart d'heure. Si je m'en mêle, je m'engage à rapporter Nathaniel dans une poche, et Benjamin dans l'autre!
Les deux dames arrivèrent bientôt à la porte de la grande maison, et, à leur grande surprise, elles retrouvèrent les fuyards cachés à l'ombre des arbres.
— Miss Temple, dit le jeune homme, je ne vous reverrai peut être jamais; souffrez que je vo'js remercie de vos bontés. Vous ignorez les KOtifs qui ont guidé ma conduite...
„ — Fuyez ! fuyez ! tout le village est sur pied. Qu'on ne nous surprenne pas ensemble dans un pareil moment et en ce lieu. Allez prendre sur le lac le canot de mon père...
— J'aurais voulu vous parler, reprit Edwards, mais vos conseils m'ont déjà sauvé; je les suivrai jusqu'à la mort. Adieu!...
— N'oubliez pas la mesure de poudre, mes enfants, dit Nathaniel et Dieu vous garde toutes les deux !
Pendant cette scène, Billy-Kirby avait reconnu sa charrette, dont Edwards s'était emparé sans cérémonie.
— Holà , mes bœufs ! pourquoi n'êtes-voiu pas où je vous ai laissés? dit-il avec étonnement.
— Virez de bord ! murmura Benjamin en brandissant son aiguiUon , qui retomba sur l'épaule du bûcheron.
— Qui diable êles-vous? s'écria celui-ci, que l'obscurité empêchait de distinguer les traits de l'usurpateur.
— Q"' je suis? Timonier à bord de ce navire, comme vous voyez ! Est-ce que je ne gouverne pas bien?
— Dieu me pardonne, c'est Benjamin la Pompe I Fait^ donc attention , s'il vous plait! ou je serai forcé de vous corriger. Pourquoi vous êtes-vous emparé de ma voiture?
— De votre voiture, maitre Kirby?
— Oui, de ma charrette et de mes bœufs?
— Vous saurez, maitre Kirby, que Benjamin la Pompe et moi.. i je veux dire que Bas-de-Uuir et moi, nous sommes en partance pour aller chercher une cargaison de peaux de castors. Nous avons frété votre charrette pour nous y embarquer.
Billy s'était aperçu de l'état du majordome. Il médita quelques instants, en marchant à côté de la charrette, et eut compassion du pauvre diable, qui, après avoir essayé d'articuler quelques paroles, tomba endormi sur le foin. Le brave bûcheron lui prit l'aiguillon des mains, et, traversant le pont, il conduisit la charrette au sommet de la montagne oti il devait travailler le lendemain. Les constables, qui allaient et venaient, lui adressèrent en passant quelques questions, auxquelles il répondit avec simplicité ; et personne ne se douta qu'il contribuait à l'évason.
Elisabeth passa plus d'une heure à sa fenêtre. Elle vit le flanc des collines éclairées par les torches de ceux qui poursuivaient les fugitifs; elle entendit des clameurs retentir. Mais les recherches furent inutiles, et le village redevint bientôt aussi tranquille que lorsque miss Temple l'avait traversé pour se rendre à la prison.