CHAPITRE XXVIII
Il était encore de bonne heure, le lendemain matin, lorsqu'Elisabeth et Louisa se rendirent à la boutique de M. Le Quoi pour s'acquitter de la promesse faite a Bas-de-Cuir. Les jeunes filles ne trouvèrent dans la boutique que le maitre de la maison, Billy-Kirby, une femme et le garçon épicier.
IM ■ Le Quoi était occupé à parcourir un paquet de lettres avec une satisfaction évidente, que partageait sympathiquement le bûcheron. La facilité de mœurs qui régnait dans les nouvelles colonies nivelait d'ordinaire tous les rangs, et rapprochait des hommes qui différaient complètement par l'intelligence et l'éducation.
— Ah ! monsieur Billy, disait le Français au moment oii les dames parurent , cette lettre me rend le plus heureux des hommes! Ah! ma chère France, je te reverrai donc!...
— Je me réjouis, monsieur, dit Elisabeth, de tout ce qui peut contribuer à votre bonheur; mais j'espère que nous ne vous perdrons pas.
Le complaisant épicier communiqua aussitôt à miss 'Temple, dans sa langue maternelle, les nouvelles favorables qu'il venait de recevoir. On lui mandait qu'il pouvait sans crainte retourner aux Antilles, oii il avait des propriétés, et qu'on le ferait rayer de la liste des émigrés. Tout en achevant son récit, l'émigré, dont l'habitude avait altéré les manières, pesait du tabac pour le bûcheron. Il termina en exprimant à plusieurs reprises le chagrin qu'il éprouvait d'être obligé de renoncer à la société de miss Temple.
Pendant cette narration, Elisabeth trouva moyen d'acheter la poudre au garçon ; ensuite elle prit congé de M. Le Quoi. Celui-ci, avant de la quitter, sollicita l'honneur d'une entrevue particulière avec l'héritière ; il y mit une gravité qui annonçait qu'il avait à l'entretenir d'un sujet important. Elisabeth y consentit et s'empressa de sortir avec sa compagne. Elles poursuivirent leur marche jusqu'au pied de la montagne de la Vision; mais là, missGrant s'arrêta et sembla préoccupée d'une jdée qu'elle n'osait pourtant exprimer.
— Etes-vous malade, Louisa? s'écria miss Temple. En ce cas, nous retournerions sur nos pas, et nous remettrions notre visite.
— Ce n'est pas du malaise que j'éprouve, c'est de la terreur. Jamais je ne pourrai remonter sur cette colline, oii j'ai encouru un si grand danger.
A cette déclaration inattendue , Elisabeth , bien qu'elle ne conçût aucune vaine appréhension , fut retenue par un sentiment de pudique délicatesse. Elle réfléchit pendant quelques instants; mais, comme il fallait agir, elle maîtrisa son hésitation.
— Eh bien ! j'irai seule, dit-elle avec fermeté. Il n'y a que vous en qui je puisse me fier, si je ne veux pas faire découvrir la retraite du pauvre Bas-de-Cuir. Attendez-moi sur la lisière de ces bois, afin que, du moins, on ne me voie pas errer seule dans ces montagnes. On ne manquerait pas de faire des observations, si... si... Vous m'attendrez, n'est-ce pas, ma chère enfant ?
— Tant que vous voudrez, en vue du village ; mais ne me demandes pas de gravir la côte : c'est au-dessus de mes forces.
Elisabeth, voyant en effet que sa compagne était hors d'état de marcher, la fit asseoir sur im tertre auprès de la route, mais de manière à n'être pas importunée par les passants. Ensuite, elle gravit le sentier escarpé d'un pas léger et rapide. Par intervalles, elle s'arrêtait pour reprendre haleine et pour jeter un coup d'œil sur les beautés de la vallée. La verdure avait perdu l'aspect riant des premiers jours d'été; elle était brunie par une longue sécheresse; le ciel même semblait participer à l'aridité de la terre , et l'atmosphère était voilée d'un brouillard pareil à une vapeur qu'on serait parvenu à priver de toute particule humide. Quelques éclairs sillonnaient l'horizon au bout duquel les brumes s'amoncelaient, comme si la nature eût essaye de ie»
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réunir pour le soulagement des hommes. L'air était tellement sec et brûlant, qu'Elisabeth se sentit effrayée ; mais elle oublia ses souffrances pour ne penser qu'au vieux chasseur.
Une épaisse (orèt couvrait le sommet de la montagne, que le juge Temple avait appelée la Vision ; mais on avait ménagé une étroite clairière, d'où l'on pouvait apercevoir le village et la vallée. Elisabeth comprit que le chasseur se trouverait à cet endroit, et elle s'y rendit aussi vite que le pcruiellaient les difficultés de la montée et les massifs qu'elle avait à traverser. Les arbres qui étaient debout, les branches et les troncs renversés s'opposaient à son passage. Cependant elle parvint à la place où elle comptait trouver son vieil ami ; mais elle
avait la vaillance du jeune aigle. Lorsque sa tribu voulait poursuivre les Maquas pendant plusieurs soleils, l'œil du Gros-Serpent trouvait l'empreinte de leurs mocassins. C'était à sa perche que l'on voyait suspendu le plus grand nombre de chevelures, et, quand les femmes demandaient à manger pour leurs enfants, il était le premier à la chasse. En ce temps, le grand conseil des Delawares donna ce pays au Mangeur de Feu, car ils avaient de l'aflVction pour lui, mais aujourd'hui ses possessions ont passé à d'autres. On n'a pas dit à notre ami: Donne-nous ta terre et prends ces marchandises , ce rhum , cet or et cet arcent. On lui a arraché tous ses biens, et voilà pourquoi John est désolé.
Je ne vous comprends pas, dit Elisabeth. Vous paraissez accuser
le propriétaire actuel de ces domaines. Avcz-vous mauvaise opinion de mon père?
— Non ! le quaker est juste et il fera justice ; je l'ai prédit au Jeune-
— Qui appelez-vous le Jeune- Aigle? dit Élisabetb en baissant les yeux; d'oii vient-il, et quels S'mt ses droits?
— Ma fille a-t-elle vécu si longtemps avec lui pour être obligée de m'adresser cette question? La vieillesse glace le sang; elle est semblable à la gelée qui emprisonne les grandes eaux en hiver. Mais la jeunesse fait battre le sang dans les veines; elle l'échauffé comme le soleil dans la saison des fleurs; le Jeune-Aigle a des yeux, n'a-t-U pas une langue ? . , •
Ce discours allégorique fut compris par la jeune fille, dont les joues se couvrirent d'une vive rougeur. Cependant elle surmonta ses émotions , et dit en riant :
— Le Jeune-Aigle est trop Delaware pour confier ses secrets a une femme.
— Ma fille , repartit Mohican , le Grand-Esprit a créé votre père avec une peau blanche et m'a donné une peau ronge ; mais nos passions sont les mêmes. Je comprends celles du Jeune-Aigle , je les ai éprouvées comme lui. Mais maintenant je n'ai plus ni femme m enfant; ma famille a disparu comme la glace qui s'étendait sur les eaux; j'ai vu tous les miens partir pour la terre des Esprits. Aujourd'hui mon heure est venue, et je suis prêt à mourir.
Préparatifs de l'évasion de Bas-de-Cuir.
n'y rencontra personne. Elle appela plusieurs fois: — B.is-de-Cuir! Nathaniel ! L'écho, n mlu plus sonore par la sécheresse, répondit seul au premier abord. Cependant elle entendit au-dessus d'elle un faible cri, et, ne doutant pas qu'il eût été poussé par Bas-de-("uir, elle descendit jusqu'à une plate-forme consolidée par quelques arlires qui croissaient dans les fentes des rochers. Cette terrasse naturelle était bordée par un précipice perpendiculaire, et environnée de buissons, au milieu desquels notre héroïne aperçut John Mohican , assis sur le tronc d'un chêne abattu.
Le chef indien fiia sur elle des yeux pleins de feu , dont l'éclat aurait épouvanté une femme moins résolue. Il avait une phvsionomie ëtrange et des ajustements plus recherchés que d'habitude. La couverture dont il s'enveloppait s'était détachée de ses épaules et tombait en larges plis autour de lui , laissant à nu sa poitrine , ses bras et une grande partie de son corps. Le médaillon de Washington, marque distinctive qu'il ne portait que dans les occasions solennelles, était suspendu à son cou. Ses longs cheveux noirs, aphitis sur son crâne, tombaient en arrière, et mettaient à découvert son front élevé et ses yeux perçants. Dans les énormes incisions de ses oreilles étaient passés des ornements d'argent, des plumes et des dards de porc-épic. Des joyaux à la mode indienne décoraient le cartilage de son nez et descendaient jusque sur son menton. Son front ridé et ses joues étaient bigarrés de lignes de peinture rouge. Tout annonçait que le guerrier indien se préparait à quelque événement extraordinaire.
— C'est vous. John! dit Elisabeth en s'a|)prochant. Voilà plusieurs jours que vous n'êtes venu au village; vous m'aviez promis un panier d'osier, et il y a longtemps que je vous ai préparé une chemise de calicot.
Mohican répondit d'une voix gutturale : — La main de John ne peut plus faire de paniers et il n'a plus besoin de chemises.
— Mais s'il en avait besoin, reprit miss Temple, il saurait oii venir en chercher. Vous avez, mon vieux camarade, le droit de nous demander tout ce qui vous fera plaisir.
— Ma fille , dit l'Indien , écoutez-moi : Il y a six fois dix étés que John était jeune , grand comme un pin , droit comme la balle d'OEil-de-Faucon , fort comme le buflle, agile comme le carcajou; il
Agonie de John Mohican.
Mohican s'enveloppa la tête de sa couverture et demeura silencieux. Miss Temple aurait voulu l'arracher à ses sombres réflexions ; mais il avait un chagrin digne et calme qui lui en imposait. Pour essayer de le distraire, elle reprit au bout de quelques minutes :
— Oii est B;is de-Cuir? Il m'avait demandé une mesure de poudre, et je la lui apporte ; mais je ne puis parvenir à le rencontrer. Voulezvous vous charger de la lui remettre?
Le vieux chef prit la poudre en disant : — Voilà le plus grand ennemi de ma nation. Suis cette île iréc , comment les hommes blancs auraientils chassé les Delaxvares? Le Grand-Esprit a appris à vos pères à faire des fusils et de la poudre pour anéantir les Indiens. Bientôt il n'y
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aura iilus de Peaui-Rougcs dans le pay». John est le dernier qui reste (sur ces lolliiu't, et il va rejoindre sa Iribu dans la terre des Esprits. 1 Le vieiiA guerrier pencha le corps en avant en appuyant son coude sur ses ijenoux , et parut faire ses adieux à la vallée qu'on apercevait encore ii travers la brume. L'air semblait s'i'paissir à chaque instant, et miss Temple avait peine ii respirer. Les yeux de Mohican perdirent pou à peu leur expression de tristesse pour s'anioier d'un égarement (jui rappelait le délire d'un prophète inspiré.
— Oui, reprit-il, John va mourir; il va retrouver ses pères dans une contrée céleste où le gibier abonde, où les Mingos ne paraissent jamais, où les Peaux-Rouijes vivent en frères.
— John 1 s'écria miss Teuiple, ce n'est pas là le ciel d'un chrétien. Vous retombez dans les superstitions de vos pères.
— Mes pères, mes enfants, répondit Mohican, tous s'en sont allés; je n'ai d'autre Dis que le Jeune-Aigle , et il a le sang d'un homme blanc.
Elisabeth chercha à attirer l'attention du vieillard sur d'autres sujets, et , cédant en même temps à l'intérêt puissant que lui inspirait le jeune chasseur, elle demanda à Mohican :
— Dites-moi, je vous prie, quel est ce M. Edwards? pourquoi aveivoiés tant d alliclion pour lui ? d'où vient-il?
L'Indien tressaillit à cette question, qui le ramenait du ciel à la terre ; il prit le bras de mis» Tempie, et lui montrant le pays qui s'étendait au-dessous d'eus :
— Vojez, ma fille, dit-il, aussi loin que vos regards puissent s'étendre, ce territoire appartenait....
En ce moment, d'immenses volutes de fumée leur dérobèrent le paysage, et tourbillonnèrent le long des fl.mcs de la montagne ; la cime fut également couverte d'un nuage , et de sinistres mugissements s'élevèrent de la forêt.
— Que signifie cela, John? s'écria Elisabeth. Nous sommes enveloppés de fumée, et je sens une chaleur semblable à celle d'une fournaise.
Avant que l'Indien pût répondre, ils entendirent au-dessous d'eux une voix qui criait : — Où êtes-vous , vieux'? IMohican , les bois sont en feu, sauvez-vous! Une minute après, on vit paraître Edwards dont tous les traits exprimaient la terreur.