‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 97 sur 253 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

L'incendie qui venait de se déclarer était un accident assez ordinaire dans les forêis d'Amérique. Les villageois, en venant chercher sur la montagne du bois de chauffage ou de charpente , n'emportaient que les troncs des arbres , et laissaient sur le sol toutes les menues branches. Ce léger combustible, desséché par un soleil brûlant, s'allumait à la moindre étincelle, et même, en certains cas, le feu semblait naître spontanément.

Edwards avait gravi jusqu'à la plate-forme dans l'unique but de sauver son ami ; mais , quand il eut aperçu Elisabeth , il éprouva un tel saisissement qu'il ne put d'abord proférer aucune parole.

— Vous ici, miss Temple! dit-il enfin. Faut-il qu'une pareille mort vous soit réservée ?

— Aucun de nous ne mourra, je l'espère, répliqua-t-clle en essayant de maîtriser son effroi. Il y a de la fumée ; mais je ne vois pas encore de flamme. Tâchons de trouver un refuge.

— Prenez mon br.is, dit Edwards ; nous trouverons sans doute quelques sentiers que la flamme n'aura pas atteints. Etes-vous capable d'un violent effort?

— Assurément, monsieur Edwards. D'ailleurs, je crois que vous exagérez le danger. Prenons le chemin par lequel vous êtes venu.

— Oui, dit le jeune homme en dissimulant ses angoisses, il n'y a pas de danger; je vous ai alarmée inutilement.

— Mais devons-nous quitter cet Indien, qui, comme il le dit, se dispose à mourir?

Une émotion pénible se peignit sur le visage d'Olivier; mais, entraînant sa compagne malgré elle, il prit le sentier tortueux qui menait dans la vallée.

— >e faites pas attention à lui, dit-il avec le calme du désespoir; il est accoutumé à de pareils accidents , il se sauvera de rocher en rocher.

— Vous ne le croyez pas vous-même , Edwards , s'écria Elisabeth , étonnée de l'air égaré de son guide, ne l'abandonnez pas à une mort aussi horrible !

— Un Indien ne s'est jamais laissé brûler dans les bois. Ne vous occupez pas de .lui, et hâtiz-vous; il s'agit de votre vie.

La place où avait eu lieu l'entrevue entre miss Temple et l'Indien était, comme nous l'avons dit, une terr.isse de rochers; elle était disposée en demi-cercle, et, aux deux points extrêmes où elle se réunissait à la montagne, la descente était moins rapide. C'était par l'une de ces extrémités qu'Olivier av.i-l alleint la |)lale-formc; il y conduisit, ou plutôt il y porta Eiisabelh. Tous deux crurent un moment qu'ils nrriveriient sans obstacle en lit u de sûreté ; mais niallieureusément iJu amas de feuilles et de branches leur barrait le passage, et, lorsqu'ils étaient sur le point d'atteindre le but de leur course rapide, un courant d'air poussa sur les broussailles un jet de flamme qui les changea en brasier, &t uue muraille de feu surgit tout à coup devant

eux. Ils reculèrent épouvantés, et essayèrent de trouver une issue sur d'autres points de la plate-forme ; mais, après l'avoir parcourue dam tous les sens, ils acquirent l'horrible con\iction que l'incendie les environnait complètement. Lorsque tout espoir de retraite leur fut enlevé, Elisabeth fut frappée de l'horreur de leur position comme si elle n'eût pas eu jusqu'alors l'idée du danger qu'elle courait.

— Cette montagne est destinée à m'ètre fatale, murmura-t-elle. Nous y trouverons notre tombeau.

— ^e parlez pas ainsi, miss Temple, nous ne sommes pas encore perdus , répliqua le jeune homme d'un ton qui était en contradiction avec ses paroles.

En disant ces mots , il examina de nouveau la face des rochers ; mais elle était unie , et on n'y apercevait pas la moindre entaille pour poser le pied.

Elisabeth le constata elle-même en s'avançant sur le bord du précipice , et s'écria avec des sanglots étouffés :

— Mon père , mon pauvre père !

— Le seul parti à prendre, miss Temple, reprit Edwards, c'est de vous descendre sur ce rocher, d'où vous pourrez gagner le vallon. Si Nathaniel était ici, ou si l'on pouvait tirer cet Indien de sa stupeur, nous trouverions bientôt un moyen de salut. Essayons du moins de celui-ci. Je vais demander à Mohican sa couverture; je veux tout tenter avant de vous abandonner à une pareille mort.

— Et que deviendrez vous? dit Elisaletli. Olivier ne l'entendit pas ; car il etiit déjà auprès de Mohican , qui ,

malgré sa situation critique, conservait une attitude inébranlable. U remit sans mot dire sa couverture à Olivier. On la déchira en lanières, qui furent attachées les unes aux autres ; on y joignit la veste de toile du jeune homme et le chàle d'Elisabeth. Mais cette corde , fabriquée à la hâte , n'avait pas la moitié de la longueur nécessaire.

— C'en est fait! s'écria Elisabeth. Plus d'espoir! La marche de la flamme est lente , mais elle est sûre.

Si les flammes s'étaient étendues sur ces rocs avec autant de rapidité qu'elles sautaient d'arbre en arbre dans les autres ])arties de la montagne, Elisabeth et son co i pagnon auraient été promptcment consumés; mais la terrasse n'avait d'autre verdure que des herbes fanées. La plupart des arbrisseaux qui avaient poussé dans les crevasses étaient morts depuis longtemps, et ceux qui conservaient encore une apparence de vie ne portaient que des feuilles rares, desséchées et flétries. Le sol était dénué de ces buissons touffus qui propageaient l'élément destructeur sur le reste de la colline. En outre, une source, descendant du haut du versant, éparpillait ses mille filets d'eau sur le roc, et, après en avoir humecté les parois en se dirigeant vers l'une des extrémités de la plate-forme, elle allait tomber dans le lac. En hiver, on la voyait sourdre le long des rochers, et même jaillir des secrets canaux qui la recelaient; mais pendant les ardeurs de l'été son cours n'était indiqué que par de la mousse et des fondrières. Quand l'incendie eut atteint cette barrière humide, il fut contraint de s'arrêter, jusju'à ce qu'il eût concentré ses forces pour la franchir, comme une armée qui attend, pour ouvrir la brèche, l'arrivée d'un train d'artillerie.

Le moment fatal semblait venu. Les eaux de la source s'échappaient en vapeur. Le tapis de mousse des rochers se recoquillait sous l'influence de la chaleur, et l'écorce des arbres abattus commençait à se ■ détacher avec de sinistres craquements. De sombres nuages de fumée I traversaient la petite terrasse et ajoutaient à la terreur de ceux qui ■ l'occupaient en leur étant la vue des objets environnants ; des langues de feu se jouaient autour des souches desséchées, et les échos répétaient le bruit de tonnerre que faisaient les grands pins en tombant. Des trois victimes condamnées, Olivier était le plus agité; Elisabeth avait renoncé à tout espoir de salut, et était parvenue à cet état de résignation que le sexe le plus faible oppose quelquefois à des malheurs inévitables. Mohican , qui était le plus exposé , restait immobile à sa place. De temps en temps il regardait d'un air de commisération le jeune couple que la mort allait frapper; mais bientôt ses yeux redevenaient fixes comme s'ils eussent déjà plongé dans le sein de l'Eternité. Sa voix gutturale murmurait en langue delaware une espèce d'hymne iunèbre.

— Dans un pareil moment, dit Elisabeth, toutes les distinctions ter- j restres disparaissent; persuadez à John de venir auprès de nous , nous 1 mourrons ensemble.

— 11 nebougera pas, répliqua le jeune homme; il a soixante-dix an» passés, depuis quelque temps il décline rapidement : il regarde ce moment comme le plus heureux de sa vie. Oh ! miss Temple, si quelque chose peut réconcilier un homme avec la mort, c'est de la subir avec vous I

— Ne parlez pas ainsi , Edwards, dit Elisabeth avec un céleste sou

rire, notre coeur doit être fermé» toutes les émotions humaines ; sou ■

mettons nous en chrétiens à la volonté de Dieu. %

— Elle ne peut vouloir votre perte, s'écria Olivier : non, vous ne mourrez pas ; vous ne devez pas mourir.

— Comment échapper? demanda Elisabeth. La flamme a déjà surmonté l'obstacle que lui présentait l'humidité du terrain. Voyez cet arbre, comme il brûle !

— Elle ne disait que trop vrai ; l'incendie consumait lentement U

LES PIONNIERS

mousse et décrivait une spirale autour d'un sapin qui croissait sur le rocher. Un bout du tronc d'arbre sur lequel Alohican était assis fut atteint par la colonne de feu ; mais le vieillard , quoiqu'à demi nu , supporta ses soufftances avec un courage héroïque , et continua à psalmodier son cliant de mort. Elisabeth détourna la tête pour ne pas voir ce triste spectacle, et à travers les interstices des tourbillons de fumée poussés par le vent elle aperçut au loin son père qui contemplait la montagne en feu sans se douter du danger d'une fille chérie.

— Mon père ! mon père ! dit-elle avec désespoir. Ah ! de grâce , Edwards, tentez encore un effort, vos habits résisteront au feu mieux que les miens. Abandonnei-moi , fuyez. Allez trouver mon père, diteslui tout ce que vous imaginerez pour apaiser sa douleur; ditcs-lui que je meurs heureuse et résignée ; que je suis allée rejoindre ma mère ; que les heures de celte vie ne sont rien quand on les pèse dans les balances de l'Eternité.

— Olivier écouta avec émotion ces touchantes paroles ; mais, au lieu de s'éloigner, il se jeta à genoux aux pieds de la jeune fille et rassembla les plis de sa robe flottante , comme pour la garantir des flammes.

— Est-ce à moi que vous commandez de vous quitter sur le bord de la tombe! dit-il avec l'accent de la tendresse. Le désespoir m'avait entraîné dans les bois , mais votre douce société a dompté mes mauvaises passions. Si je me suis soumis à une sorte de domesticité, c'est parce qu'tlle était embellie par votre présence. Si j'ai oublié mon nom et ma famille, c'est que je ne pouvais songer qu'à vous. Ma chère Elisabeth! je puis mourir avec vous, mais je ne vous abandonnerai jamais.

Elisabeth ne répondit point. Ses pensées étaient détachées de la terre; elle s'élevait au-dessus des faiblesses de son sexe. Cependant elle redevint femme en écoutant le jeune chasseur, et le monde avec tout ce qu'il a de séduisant lui apparut comme dans un rêve.

— Tout à coup les sons d'une voix humaine retentirent sur le penchant de la montagne.

— Ma fille , où êtes - vous ? répondez-moi ; réjouissez le cœur d'un vieillard si vous êtes encore vivante.

— Ecoutez , dit Elisabeth , c'est Bas-de-Cuir , il me cherche.

— Nous pouvons encore nous sauver! s'écria Edwards.

Au même instant une large clarté domina celle des arbres enflammés, et fut suivie d'une forte détonation.

— C'est la poire à poudre! s'écria la même voix, qui se rapprochait: cette chère enfant est perdue 1

Presque aussitôt Nathaniel se montra au milieu des vapeurs qui s'exhalaient de la source. 11 avait les cheveux brûlés; sa blouse était noire et crevassée, et sa figure d'un rouge de sang.

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