‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 10 sur 292 · E8SIEURS · texte numérisé non relu

E8SIEURS

U y a trois choses qui modèrent nos passions , la raison , la philosophie , et le tempérament. La raison est un don du ciel , la philosophie est un avantage de

Fëtude , le tempérament est une faveur de la natu re. Il faut donc que le ciel , la nature et Tëtude travaillent à vaincre ces mouvemens rebelles , que la raison les règle, que la philosophie les combatte , jque le tempérament les modère . Selon ce principe , ceux qui ont la raison plus forte , la complexion plus généreuse , et les connoissances de la morale plus solides et plus étendues , ont aussi des passions moins violentes. Ces trois raisons me font conclure d'abord que les passions des hommes sont moins violentes que celles des femmes.

Je ne m'arrêterai pas à vous prouver que ce sexe est moins raisonnable que le nôtre *, rexpérience Fa &it connoitre à tous les siècles y et j'aurois tort de m'attacher à établir une vérité si connue. Je dirai seulement que les premières passions criminelles du monde ont été celles d'une femme. Elle fut la première séduite , parce qu'elle étoit la plus foible ; et, se laissant persuader aux flatteries du serpent qui la trompoit, elle perdit la première l'innocence de son état, et introduisit au monde les passions déréglées qui nous font la guerre. Aussi celles de son sexe ont toujours conservé cet air de foiblesse et de passion, qui fait qu'elles s'emportent aisément, qu'elles se rçpdentà leurs mouvemens passionnés sans beaucoup' de résistance, et qu'elles ont un cœur qui se porte ordinairement à des violences dangereuses.

Toutes les histoires tragiques sont des sujets funestes de leurs passions , et il n'est rien dont elles ne soient capables quand elles ont l'esprit prévenu. Faire

DB FLÉGHIER. ^'i

rouler un chariot sur le corps d'un père , et s établir sur le trône par un parricide , c'est la cruelle ambition dune reine de Rome. Déchirer les membres d'un frère innocent pour suivre plus sûrement un galant, c'est le désespoir d'une Médée. Allumer des guerres et désoler des royaumes florissans , c'est la passion d une Hélène* Trahir sa patrie pour des bagues et pour des joyaux, c'est la cupidité d'une vestale. Que si je veux entrer dans les histoires de l'Écriture , j'y troQYerai une reine qui veut détruire la religion , et qui fait mourir les prophètes ; une danseuse qui demande dans un festin la tête d'un saint qui lui reprochoit ses désordres , et mille autres passions qui sont dans la dernière violence. Si bien , messieurs, que la destruction des familles, la ruine des villes, la perte des provinces , la désolation des états, sont les effets ordinaires des passions des femmes.

U faut donc bien que les i'emmes soient violentes , puisqu'elles vont jusqu'aux dernières extrémités. On en a vu qui ont été abattues par la crainte ; la douleur ena fait mourir sur le sépulcre de leurs amans ] lajoie même, qui est une passion douce , et qui fait le plaisir d'une belle âme , en fait mourir en plusieurs rencontres. Les hommes ont-ils des passions si déréglées ?

Si la raison des femmes est moins forte , la philosaphie leur est moins connue. Les hommes sont instruits des maximes de la morale -, ils ont appris dans les livres ce qui peut servir à la conduite de leur vie et au règlement de leurs passions. C'est pour eux que Socrate a fait descendre la philosophie du ciel ; c'est

poar eux qu*Aristote a écrit ses ^ndes morales. Mais les femmes n'ont pas appris les préceptes de Socrate ; on ne leur a point expliqué les maximes de la morale *, on leur défend même d'entrer dans les écoles des philosophes ; on trouve bon qu'elles se promènent au cours , et on leur défend les promenades du lycée \ on veut qu'elles aient des miroirs pour composer leur visage, et on leur défend les études qui sont les miroirs de l'âme*, on abandonne leurs passions comme des maladies sans remède , au Meu de leur ouvrir toutes les portes de Tacadémie , et de les introduire dans toutes les promenades du lycée pour y fortifier leur raison. Je ne m'étonne pas après cela si leurs passions sont plus violentes que celles des hommes.

Pour leur complexion, comme elle est plus délicate, elle a moins de résistance. Mais je crois qu'il faut laisser cette partie à ceux qui prendront le parti de la médecine dans la conférence suivante , et conclure que les passions des femmes sont plus violentes que celles des hommes.

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