ONZIÈME DISCOURS
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ESSIEUns,
J'ai tant d'estime pour l'éloquence et pour ceux qui la font paroitre dans les tribunes , que je crois
DE FLÉC1IIER. 4^
quils sont toujours raisonnables, même quand ils tremblent» Ce n'est pas une passion froide ou une timidité de tempérament qui les fait pâlir , quand ils s'exposent en public pour réciter une harangue ^ c'est plutôt une connoissance qu'ils ont des dangers et des diiEcultés de leur emploi. Pour moi, j'ai toujours cru que cette connoissance et cette crainte étoient le caractère d'un orateur judicieux qui craint les fiSi'cheux ëyénemens de sa cause , et les injustices de ses auditeurs.
En effet , messieurs , on se trompe quand on croit que l'éloquence est un art glorieux sans danger. 11 est yrai qu'elle a du pouvoir sur les cœurs , qu'elle règle les passions, et que ceux qui l'emploient adroitement se peuvent appeler les rois et les conquérans des esprits ; mais leur gloire n'est pas sans crainte quand ils parlent en public.
C'est s'exposer à la censure publique , et faire des essais de réputation qui ne sont pas toujours favorables. Je me figure un orateur dans la tribune comme un homme qu'on doit juger solennellement. Tous ses auditeurs s'àîgent en juges ; chacun prononce des arrêts , et se croit autoiiié pour condamner un homme qui parle. S'il harangue devant des orateurs conune loi, il a des rivaux ^ s'il parle auxsavans , il a^des censeurs habiles; s'il s'adresse au peuple, il a des juges ignorans. Qu'un pauvce orateur. est à plaindre ! On le juge sans l'exatniner, on ikit le procès à sa rë-r potation sur un mot impropre, sur un geste un peu dër^é, sur une période lui peu mal tournée. C'est
une injustice du siècle , il est vrai , mais c'est une injustice établie depuis plusieurs siècles. On a trouvé des taches dans les plus belles étoiles de Fëloquence. Ëschine trouvoit dans les harangues de Dëmosthène je ne sais quoi qui sentoit trople cabinet. Messala con* noissoit je ne sais quoi de lâche dans les oraisons de Cicéron, et la censure n'a pas épargné ces deux princes de Téloquence grecque et romaine* Jugez , messieurs, si la raison n'oblige pas un orateur à trembler , et s'il n'a presque pas autant de sujets de craindre que ces anciens rhéteurs, à qui Ton faisoit le procès dans Lyon , s'ils ne s'étoient pfts bien acquittés de leurs harangues :
Ut Lugilunensem rhetor dicturus ad aram.
Quand un orateur ne seroit pas dans ce danger , la cra inte de perdre sa cause et de parler inutilement est un juste sujet d'appréhension. L'éloquence, messieurs , est toujours belle , mais elle ne plak pas tou^ jours à tout le monde. Elle est forte , mais elle n'est pas toujours victorieuse; elle est adroite, mais on rcimpt bien souvent toutes ses mesures. Elle trouve nulle oppositions , disoit un ancien ; la faveur la cornisat , ropinion l'affoiblit , le peu d^attention la rend inutile. \oilà les obstacles. Gratia est opinio prœswnpta^ audientiujn mobiles anind^ et tôt malts obnoxià veritas. La raison et la vérité, qui doivent Are les deux conseillers de l'orateur , ne le rendent pas toujours souverain ; et on a vu les plus illustres génies descendre quelquefois de la tribune avec con-
fusion , et se plaindre ea vain de Tinjastice de )«ur siècle. Ne faut- il donc pas appréhender la honte , et ne devons -nous pas conclure que la crainte des orateurs, lorsqu'ils doivent parler en public, et lorsqu'ils y parlent effectivement , est un effet de leur raison , elnon pas de leur tempérament ?