NEUVIÈME DISCOURS
LA BOHTÎ XT LA BXAQTK UHT BGALSMXHT t'oBJST DK L^AHOUB.
ESSIEURS,
La bonté et la beauté sont deux sœurs qui sont toujours bien d'accord , et qui ne se séparent jamais ; et nous en faisons aujourd'hui deux rivales , et nous demandons laquelle des deux est le premier objet de rameur. La beauté dans Tordre du temps me paroit la première^ nous ne la connoissons pas assez, c'est une communication de la beauté de Dieu , qui est le Dieu des lumières. Saint Denis assure que tout ce riche éclat qui ravit nos yeux n'est qu'un rejaillissement de la gloire et une impression du premier rayon : Pulcritudiïds effectrices primi radii effusio* nés. Dieu est représenté comme un soleil qui répand ses rayons sur les belles choses ; il répand ses rayons dans le ciei , et on l'appelle le pays des beautés et des lumières; il applique un demi-rayon sur les corps, et nous appelons cela les beautés. Ce n'est pas ce soleil visible ; c'est lui qui peint nos fleurs, et nous les appelons les belles fleurs \ il fait rejaillir quelques rayons sur le soleil et sur les astres ; c'est un rejaillissement de sa gloire, et nous leur donnons le titre de beaux. Yoilà ce que nous aimons.
Les choses semblent avoir été belles avant que
d'être bonnes. Lorsque Dieu les forma dans ses idées, elles nMtoient pas encore dans Tordre des choses; et, comme elles n'ëtoient pas , elles ne pouvoient pas être bonnes. Aussi Dieu après^la création les appelle bonnes; c'ëtoit pourtant de beaux modèles, des formes éclatantes et proportionnées dans l'idée de leur auteur, des exemplaires enveloppés dans ses lumières , et des images des choses futures que lui-même aimoit déjà. Jugez si Ia~ beauté n'est pas le premier objet de l'amour. Quand je devrois même accorder que la bonté est le plus noble objet de l'amour, vous avouerez que la beauté en est le premier -, car vous savez, messieurs, qu'il y a une parfaite intelligence entre les sens , la raison et la volonté. Les sens s'empressent à représenter à l'esprit toutes les perfections qu'ils découvrent ; l'esprit, qui est une puissance juste et éclairée, ne refuse jamais son estime à ce qui est parfait , et la volonté s'oblige à aimer tout ce qui l'est. Selon cette règle, la perfection, que les sens découvrent la première et que l'esprit estime premièrement, doit être le premier objet de l'amour^ la bonté est une perfection-, la beauté est ce premier éclat, cette première perfection ou, pour mieux dire, cette première bonté qui se présente, brille dans les yeux et sur le visage pour être plus tôt aperçue. Elle a je ne sais quels rayons doux et agissans qui éblouissent la vue, qui gagnent l'estime, qui produisent l'amour, qui passent imperceptiblement des yeux à l'esprit , de l'esprit au cœur, et qui font deux ou trois effets en un instant. Je ne parle pas de cet amour profane qui
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a le bandeau deyant les yenx , parot qn'il ne voit pas ; qai est enfant, parce qu'il ne raisonne pas; et qui ne sanroit avoir après tout qu'un cœur d'entant. Je parle d'un amour solide qui a dçs yeux pour se conduire, de la raison pour juger des choses , et un cœur d'homme pour aimer raisonnablement. Nous sommes plus obligés à la bonté ; c'est elle qui a touché Dieu , et nous sommes les ouvrages de sa bonté. Que si vous prenez le terme de premier objet pour le plus- noble objet, je suis du parti de la bonté.
Ce philosophe avoit raison , qui disoit que , si Dieu vouloit se rendre visible anx yeux des hommes , il prendroit la vertu ou la bonté pour sou âme , et la lumière ou la beauté pour son corps \ il vouloit dire que ce senties deux qualités les plus éclatantes ^ mais il y mettoit cette dîBérence, que la beauté ^ comme plus grossière , n'auroit servi que de corps ; et que la bonté, comme plus noble, auroit été la forme et l'âme de ce rare composé. Platon même , le plus zélé défenseur de la beauté , n'a eu de l'stmiour et du respect pour elle que parce qu'elle appartient à la bonté ^ il a cru que la beauté des corps étoit un rayon de la beauté de Dieu , et une image de la beauté de l'esprit ; et , comme la bonne constitution intérieure est cause de la beauté du teint et du beau coloris du visage, il croyoit que cet éclat que nous admirons est an effet d'un tempérament vertueux , et disoit que les riches traits delà beauté étoient de belles fleurs et de belles feuilles qui tiroient leur vie de la bonté comme de leur racine.
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Mais aussi , messieurs , pour raisoniier en philoso-* phe, la volonté qui est la puissance de Tamour, et la plus noble faculté de Tâme , se porte avec plus d'inclination vers son objet plus noble et plus naturel. Comme nos yeux ont une passion naturelle pour la couleur, et notre entendement pour la vérité, ainsi notre cœur et notre volonté ke portent au bien nécessairement. Il y a une si étroite liaison entre le bien et la volonté , que cette volonté n'aime que le bien reconnu. Quelque difficile à trouver qu'il soit, elle le cherchera sans se rebuter-, que les vices mêmes se déguisent, elle les aimera s'ils ont le voile de la vertu ; elle aimera la laideur même, si elle y découvre quelque bonté. Mais elle n'aimera jamais un mal reconnu. Ainsi nous pouvons dire que son premier objet et le plus naturel est la bonté. 11 est vrai qu'à le bien prendre la bonté et la beauté sont une même chose. Je le prouve par une seule comparaison de l'un à l'autre. Il &ut trois choses pour faire une parfaite beauté, selon saint Thomas: l'intégrité des parties , la proportion et l'éclat. Le moindre défaut la détruit , la moindre inégalité la ruine , la moindre tache la diminue. Selon ces principes, il appelle le Verbe la beauté du père , parce qu'il a l'essence entière de son père , qu'il a une convenance admirable avec lui, et qu'il est la lumière de son intelligence. Ces trois qualités sont requises pour faire la bonté d'une action : il &ut qu'eUe soit entière dans ses circonstances , qu'elle soit proportionnée par les règles de la raison , et qu'elle ait quelque éclat aux yeux des
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hommes-, ce qui me fait croire que la bonté et la beauté sont une même ciiose«
Secondement, les philosophes n'ont trouvé qu'une même définition pour toutes les deux; ils ont appcM Fane et Tautre le désir de Tamour.
Saint Denis remaurque que la beauté attire toutes choses, et que les Grecs Tout appelée d'un nom qui signifie appeler, à cause qu'elle appelle toutes choses. Le bien est ce que toutes choses désirent comme une perfection ; la beauté est aussi le désir de toutes choses. Le même saint remarque que nous avons pour principe un Dieu qui est aussi beau qu'il est bon ; nous avons de l'indination pour la beauté aussi bien que pour la bonté ; les anges ne font qu'admirer l'une et l'autre dans le ciel. Il n'est rien dans la nature à qui Dieu n'ait communiqué quelque petite partie de lune et de l'autre, et ce saint conclut : 1 toque pul* chrum idem est quod bonum , quia pulchrum et honum quêtais de causa omnia expetunt.