‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 12 sur 292 · SO.'V MARI · texte numérisé non relu

SO.'V MARI

JVL|e8SI£URS,

Le problème de ce jour me jette d'abord dans des idées funestes. Je me figure cette femme malheureuse en tontes manières. Elle voit son père et son mari monrans, si elle n'assiste l'un ou l'autre. Elle entend U voix de l'un qui lui dit : « Rends-moi la vie que je l'ai donnée : » et celle de l'autre qui lui dit pitoyablement : (( Garde-moi la foi que tu m'as promise. » Elle vent sauver son père, mais elle ne sauroit se résoudre à perdre son mari. Son cœur se partage insensiblement. Je suis fille , dit-elle , et d'abord elle tend les bras à son père : mais Tamour lui représente qu'elle est femme , et au même temps elle les porte vers son mari. Que fera-t-elle? Elle partage ses devoirs 5 elle pleure sur^l^nn et l'autre , elle tend ses bras à tous les deax^inntilement. Nature, dit-elle, puisque tum'impos(HS deux devoirs^ que ne me donnois-tu deux se-

cours à rendre ? Que ne fais - tu deux personnes de moi? Que ne sépares -tu en moi la fille et l'épouse ? Au moins explique- toi pour Tun ou pour l'autre. Mais la nature ne parle point. Le danger presse , et , ce qui est plus cruel , on n'en peut secourir qu'un. Laisser mourir son père, c'est un parricide; abandonner son mari , c'est une infidélité sans exemple \ secourir l'un, c'est détruire l'autre. Quelle rigueur du destin ! Elle ne sauroit être charitable sans être cruelle; elle fait en même temps un acte de piété et un parricide -, elle est pitoyable et meurtrière 5 et, dans l'état de sa peine , elle peut dire comme celte misérable personne dans le tragique.

IVil possMim piè, Pietate sahdffaoere.

Pour résoudre cette malheureuse, il faut savoir qu'on doit plus d'amour et d'assistance à un père \ car, s'il faut payer l'amour à proportion par l'amour même, les pères ont plus témoigné d'amour solide et véritable que les maris. Leur amour est aussi ancien que nous ^ et ils n'ont jamais cessé de nous aimer depuis que nous avons commencé d'être , au lieu que celui d'un mari a commencé long-temps après, et ne s'affermit que par les affections qui surviennent. L'amour des pères est désintéressé \ ils nous aiment comme une partie d'eux-mêmes , comme leur ouvrage et leur production \ ils ne regardent en nous que nousmêmes , au lieu qu'un mari aime bien souvent ou par convoitise, ou par intérêt, ou par aveuglement. En-

fin Tamour des pères est nécessaire. La nature leur impose cette douce loi 5 leur premier titre, est celui de leur amour ; et une certaine loi qui est dans leur cœur leur a gravé je ne sais quels caractères d'amour ineffaçables. Mais quY a-t-il quelquefois de plus dissimulé , de plus volage , et de moins assuré qu'un mari ? son cœur est souvent ouvert à plusieurs amours^ il sait donner des paroles à Tune , et le cœur à Tautre ; il efface quand il veut son inclination.

Mais je veux qu une femme ait plus d'amour pour ^son mari que pour son père. Je sais qu'ils ne font qu'une chair, aux termes de l'Écriture \ je sais que leurs flammes sont fortes et violentes. L'honnêteté les allume, la charité les entretient, l'Église les bénit, la grâce du sacrement les consacre ^ mais vous m'a* vouerez qu'elle doit plus de respect et d^assistance à son père.

Je vous prie de remarquer , selon saint Tliomas , qu'il y a deux motifs de l'amour : le bien et l'union qu'on a avec la personne aimée , et qu'ainsi l'amour qu'on doit à un époux est plus grand , parce que Tu* uioQ est plus étroite. Mais celui qu'on doit au père est plus juste , parce que le père est quelque chose de |4us ëminent. Son mari est une partie d'elle-même, mais son père est son principe ; le mari est son amant, le père est son bienfaiteur *, elle reçoit la fidélité de Tuu, mais elle reçut l'être de l'autre. Qu'elle aime donc plus son mari , mais qu'elle s'estime plus obligée à son père ^ et qu'elle l'assiste préférablement , puisqu'elle lui doit beaucoup plu^* Je veux , messieurs , 9- 4

qu'elle ait des yeux pour pleurer son mari, mais qu'elle tende les mains à son père 5 qu'elle ait tout son cœur , si vous voulez , pour l'un , mais qu'elle garde son secours pour l'autre; qu'elle plaigne son mari , mais qu'elle sauve son père ; et , puisqu'elle a reçu de lui ce qu'elle est, qu'elle lui rende ce qu'elle peut.

Si vous doutez encore de la vérité de ma proposition , je vous prie de considérer encore que, si la femme est dépendante de son mari, son mari dépend aussi d'elle en quelque manière; ils se donnent l'un à l'autre par une nouvelle alliance , mais le père a son droit entier, il ne doit rien à sa fille. •

Pour le texte de l'Écriture qu'on nous oppose ^ je n'y trouve point de difficulté , puisque les pères de l'Église l'expliquent en notre fiaveur. Dieu l'a commandé , dit-on : Relinquet homo patrem et matrem, et adkœrebit uxori suœ. Mais il faut entendre le sens de ces paroles. Pensez -vous que ce Dieu qui s'appelle père lorsqu'il veut attirer nos amours; que ce Dieu qui est le Dieu de l'union et de la charité ; que ce Dieu qui communique à nos pères les droits de son autorité, et qui nous attache à eux par les liens du devoir , du respect et de la charité 5 pensezvous, dis-je, que ce Dieu prétende ordonner une séparation de corps et d'esprit , qu'il nous dispense des droits les plus justes et les plus naturels , et qu'il brise tous les liens sacrés qui nous unissent avec nos pères? Non , messieurs , il commande aux mariés de Quitter la maison de leur père , mais non pas de quitter les

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sentimens de tendresse et d'amour pour eux. Il iait une séparation de famille sans faire celle des cœurs. Les nouyelles alliances ne détruisent pas les anciennes; et Dieu, qui les oblige aux soins domestiques et aux devoirs des mariés , ne les dispense pas du de- Yoir des enfans envers leur père. Il me semble , messieurs, qu^ cette personne affligée se rend à mes raisons , qu'elle court au secours de son père , et que , puisque son malheur Foblige à commettre un crime, elle veut commettre le moindre , et sauVer son père plutôt que. son mari.

HARANGUES

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