‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 13 sur 292 · PRONONCEES EN DIVERSES OCCASIONS · texte numérisé non relu

PRONONCEES EN DIVERSES OCCASIONS

HARANGUE

FHOUORCBl DAKS l'aCADÉmIE FRARÇOISE , PAR M. PLECniBR^

LE 13 JAHVIER 1678.

Messieurs,

Si j'avois reçuThonneur que je reçois aujourd'hui, avant que le roi vous eût honorés de sa protection , j'aurois employé tout ce discours à 'vous faire connoître combien je m'estime heureux d'avoir une place parmi vous-, d'entrer dans un commerce que la vertu , l'amitié et le bon usage des lettres humaines rendent si précieux et si agréable ; de voir mon nom avec tant de noms illustres -, de partager avec vous cette réputation que vous avez toute acquise , et que je naurois jamais méritée ; de profiter dé vos lumières et de vos exemples , et d'apprendre de vous toutes les grâces du discours , toutes les règles delà politesse.

J'aurois rappelé dans votre .mémoire la naissance de cette illustre compagnie sous un roi " que la justice, la piété, les victoires, la grandeur des événemcns de son règne auroient pu rendre incomparables, s'il n'eût laissé un fils qui surpasse tous ceux qui l'ont

■ Louis XIII.

PIECES b'iëloquence D£ fléchibb. 53

précédé, et qui trouvera à peiiie à Tavenir des successeurs qui lui ressemblent. J'aurois parle de ce grand cardinal % qui crut que ce n'étoit pas assez d'à* voir employé tous ses soins et toutes ses veilles pour h grandeur de son maître , s'il ne lui consacroit encore les vôtres ^ et que les Alpes forcées , U mer captive sous ses digues , les torts de la rébellion abattus avec les rebelles pouvoient laisser une grande gloire, mais que vous seuls dans vos écrits pouviez en donner une immortelle.

J'aurois parlé de ce cbancelier* célèbre qm , après avoir rendu ses oracles dans les tribunaux suprêmes de la justice , venoit présider à ceux que vous rendez dans vos assemblées , et qui se croyoit chargé de la gloire et de Fayancement des belles lettres , comme il rétoit de la protection des biens et de la fortune des peuples. Après avoir ainsi mêlé vos louanges à celles de ,vos protecteurs , considérant ce que vous êtes et ce qae je suis , touché d'une juste reconnoissance et dune pudeur raisonnable, j'aurois cru m'étre acquitté de ce devoir en rougissant de mes défauts , et en me louant de la grâce que vous m'auriez Êiite.

Mais aujourd'hui , messieurs , que vous êtes sous la protection d'un roi si grand par l'excellence de son génie, par la gloire de sesexploits., par l'étendue de sa puissance, souffrez que. je ne' parle plus de vos prospérités passées, que j'oublie pour un peu de temps l'honneur même que vous me faites , pour peu-'

' Le cardinal de Richelieu.

' M, le chancelier Seguier.

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ser à celui qne vous avez reçu, et que, sans vous ennuyer par des sentimens d^une modestie importune , je vous félicite de votre gloire.

Quel heureux changement dans la fortune des gens de lettres ! Autrefois ils révëroient de loin la grandeur et la majesté des rois qu'ils ne connoissoient que sur la foi de la renommée. A peine le son de leur voix arrivoit-il jusqu'aux oreilles de ceux dont ils chantoient les victoires. Ils entroient quelquefois dans le cabinet de quelque Mécène , mais ils n'approchoient presque jamais des palais d'Auguste -, et , soit par un mépris généreux des vaines grandeurs , soit par une juste indignation contre l'ignorance de leur siècle , ils vivoient dans leurs solitudes enveloppés dans leur propre vertu, et s'éloignoient de la cour des rois où le faste l'emportoit sur la modestie, et où la fortune étoit presque toujours plus honorée que la

sagesse.

Il étoit réservé au plus grand des rois de rétablir l'honneur des lettres en votre faveur , de vous ouvrir son propre palais , de vous faire trouver dans le Louvre même toutes les douceurs de la retraite , de vous donner un noble repos à l'ombre de son trône , de se ùive , au milieu de cette cour superbe et tumultueuse , comme une cour paisible et mo(}es te où règne une honnête émulation , et où des âmes tranquilles et désintéressées travaillent à s'enrichir des biens de l'esprit, et cherchent une gloire plus pure que celle des âmes vulgaires.

Que si vous trouvez tant de gloire dans la grâce

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qu'il TOUS a fûte, vous n'en trouTerez pas làcins dans votre propre reconnoissance , puisqa'en louant votre auguste protecteur vous pouvez mériter vousmêmes des louanges immortelles. Il n'est rien de si commun que de faire Téloge des prinoes, mais il , n'est rien aussi de si difficile. Comme on ne trouve pas toujours en ce qu'ils font ce qu'ils doivent faire , on est souvent réduit à louer en eux , non pas ce qu'on y voit, mais ce qu'on y souhaite, et à laisser la vérité pour la bienséance. Il faut se jeter adroitement sur leur naissance et sur la gloire de leurs ancêtres; et, pour trouver quelque chose de grand, il faut souvent le chercher hors d'eux-^ménres.

Hais ici le prince est au-dessus de sa dignité. Sa vie fournit assez pour son éloge , sans s'arrêter à sa fortune. Comme sa naissance l'a rendu le plus grand des rois , ses sentimens et ses actions le rendent le plus grand des hommes. Ces provinces conquises ', ces désordres bannis , ces lois rétablies , ces arts florissans , ces lettres que vous cultivez avec tant de succès , honorées de ses soins et de son estime , ce courage si actif dans ses expéditions militaires, cette sagesse si éclairée dans ses conseils , cette vigilance si attentive dans la multitude des aûaires, ne sont -ce pas des matières qui peuvent combler de gloire ceux qui les traitent?

Je connois votre modestie, messieurs, et il me semble que vous me dites que la vertu héroïque étant au-dessus des lois et des maximes ordinaires , elle a certains excès glorieux qui relèvent au-dessus des

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paroles et des imaginations communes. U est vrai qu'il y a une grandeur naturelle où Tart ne sauroit atteindre; que Tëloquence ne peut exprimer tout ce que la valeur peut Êiire-, qu'elle trouve des actions plus nobles et plus hardies que ses figures; qu'elle a l'adresse de relever les petites choses , mais qu'elle a le malheur de succomber sons les grandes ; et que y pour travailler à la gloire d'un héros , l'orateur le plus éloquent s'expose souvent à perdre la sienne.

Mais je sais que, comme il y a des âmes élevées qui se portent aux grandes actions , il y a des esprits choi-* ' sis qui savent domier de grandes louanges , qui sont éclairés dans leurs jugemens , solides dans leurs raisons , agréables dans leurs discours , justes dans leurs expressions , qui sont enfin ce que vous êtes* Pour moi , qui me trouve aujourd'hui dans les mêmes engagemens , et qui n'ai pas reçu du ciel les mêmes secours , j'espère que la grandeur même du dessein suppléera à la foiblesse de mon génie. Dans les autres éloges les actions sont soutenues par l'éloquence ; dans celui-ci l'éloquence est soutenue par les actions; l'esprit sort en quelque façon de lui-même et s'élève avec son sujet; et, sans emprunter des couleurs et des beautés étrangères, une si grande matière est elle* même son ornement.

Que si la protection du prince vous est si glorieuse, j'ose dire, messieurs, qu'en vous protégeant il se fait honneur à lui-même , et que le soin qu'il prend de votre repos contribue à sa propre gloire. S'il sait l'art de régner et de conquérir, vous savez l'art

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d'écrire son règne , et de faire admirer ses conquêtes 3 et où peut-il trouver que dans vos ouvrages Timmortalilë que ses grandes actions lui ont méritée !

Les statues érigées dans les places publiques , les inscriptions gravées sur des colonnes, les trophées élevés sur un champ de bataille, les surnoms em-* prantés des villes ou des provinces conquises sont de glorieux monumens qui conservent la réputation et la mémoire des princes. Mais, outre que cène sont qnedes éloges muets, des titres vides, et desreprésentations imparfaites, ils ne peuvent être qu'en peu de lieaz , et ne durent que peu de siècles. Le temps consome les métaux les plus durs, efface les caractères les mieux gravés, et renverse, les plus beaux trophées.

Il n*7 a que les ouvrages de Fesprit qui puissent donner une véritable gloire. Ils tiennent de la nature et de Texcellence de leur principe, et sont presque aussi vifs et aussi immortels que Tesprit même qui les a produits \ ils recueillent tous les mouvemens du cœur et de r&me des héros ; ils en forment de vives images qui excitent partout Testime et Témulation ^ et, passant de mémoire en mémoire jusqu'à la dernière postérité, ils leur font comme un triomphe perpétuel par tous les climats et dans tous les siècles.

Aussi , lorsque le roi prêt à marcher à la tête de ses années se déclara votre protecteur , je comptai parmi ses prospérités la grâce qu'il vous avoit faite. Je crus dès lors que le ciel , qui le destinoit à punir l'orgueil et à rétablir les autels , vous avoit destinés à louer sa

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