TROISIÈME DISCOURS
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JKLessieurs,
Quelque sévère que soit Topinion de celui qui vient de parler , et quelques menaces qu'il nous ait faites , je prends le parti de la valeur et de Tinnocence. La raison m'oblige à défendre un général d'armée devant ses accusateurs et devant ses juges. On l'accuse , messieurs , et peut-être ne savez-vous pas son cr^me. C'est un crime d'état. Ne jugez-vous pas qu'il a ému les peuples , qu'il a tenté la fidélité des soldats , qu'il a eu des intelligences criminelles ? Non, messieurs, il vient de sauver l'état , et d'en combattre un enne-
mi ; voilà son crime. C'est un crime de lèse-majesté. Est-il convaincu de trahison ? A-t-on découvert quelque conjuration ? Cette épée qu'il tient encore toute
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sanglante a-t^-elle entrepris contre son prince? Non, messieurs , elle vient de défaire un ennemi de son prince. Voilà son crime. Est-ce donc un crime de guerre? A-t-il négligé les droits de la discipline? Â-t-ilfait des entreprises dangereuses etimprudentes? Je ne sais, messieurs^ mais je sais qu il a vaincu Tennemi, sauvé Tëtat, servi son prince et dompté le chef de ses ennemis \ sont-ce des conduites et des actions criminelles ?
J'avoue , messieurs , que je n'ai pas juatifîé dans ' mes premières pensées ce généreux capitaine. Quand je me figurois un général d'armée dans les événemens dangereux d'un duel , je craignois pour l'état ; quand je me représentois que c'étoit sans l'ordre du souverain, je craignois pour lui^ mais, quand j'ai pris garde qu'il étoit assuré de la victoire , j'ai vu l'intérêt pu-, blic à couvert. Quand j'ai considéré qu'il étoit général d'armée, et qu'il avoit tous les droits du prince, ayant la conduite de ses armées , j'ai cru qu'il étoit à couvert des reproches et des poursuites du souverain. Je vois bien, messieurs , que vous demandez des raisons plus fortes et plus convaincantes.
Vous le savez , il y a trois causes qui rendent la guerre criminelle : le défaut d'autorité , l'injustice de la cause , et la mauvaise intention. Entreprendre sans l'autorité du souverain , c'est manquer aux premières règles de l'ordre -, soutenir des injustices à force d'armes, c'est offenser le droit public ^ faire des guerres par cruauté ou par convoitise , ce sont des intentions criminelles et lyranniques. J'applique ces lois gêné-
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raies à un combat particuliet et an duel de notre problême* Il est juste dans sa cause , puisqu^il se fait contre un ennemi ; il est droit dans son intention , puisque c'est pour le bien de l'état. Vous n'en doutez pas, messieurs : il reste donc à examiner s'il choque les lois de Tordre, et s'il offense l'autorité du souverain.
Je pourrois dire , messieurs j ce que disoit un déclamateur romain dans une pareille rencontre ; ces occasions sont pressantes; et, dans l'état où elles réduisent un bon cœur , elles ne l'obligent qu'aux lois du temps ^ ces généreux et ces innocens criminels sont contre les lois , mais c'est pour défendre les lois mêmes : Nécessitas est lex temporis et quidquid fit non légitimé pro legibus melius est. On n'a pas toujours le loisir de consulter un souverain éloigné. Mais il faut que j'accorde beaucoup de choses; il avoit tout le temps et tout le loisir de le consulter. Je dis qu'il n'avoit pas besoin des ordres du prince ; n'en étoit-il pas assuré? Le prince Ta mis à la tête de ses troupes -, il l'a établi chef de ses armées ; il l'a mis sur les frontières pour les défendre; il lui a donné un ordre général de combattre les ennemis , de ménager ses soldats et de donner des combats. En effet, notre généreux capitaine sait Fart d'abréger les batailles , de gagner des victoires à peu de fixais , de défaire une armée d'une seule main ; il s'attaque au chef ennemi ; il perce le cœur de tous les soldats ennemis en perçant celui de leur capitaine ; il possède l'art de triompher seul et de n'exposer qu'une tête. Je vous prie,
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messieurs , faut-il un commandement nouveau toutes les fois qu'il s'agit de vaincre ? Faut -il consulter le prince toutes les fois qu'il faut le servir ? Et voudiiezr vous accuser un cœur si généreus et si fidèle ? 11 est vrai, dites-vous, il est généreux, mais il n'est pas imiocent \ il a servi l'état glorieusement , mais par un crime. Je n'avois pas encore appris , messieurs , qu'il y eût des crimes gloâeux et des vertus criminelles ; je ne savois pas qu^il fallût des supplices pour les vainqueurs. Mais non, messieurs , qu'on le juge, que le conseil d'état , que le conseil particulier du prince, qoe le conseil de guerre s'assemble, qu'on prépare des arrêts , qu'on commence les procédures. Que veuton? L'interroger. Son crime est trop glorieux pour ne l'avouer pas. Faut-il Her ses mains? les voilà toutes teintes du sang ennemi. Veul-on ce cœur? le voilà comme il vient de l'exposer. Veut-on un fer vengeur pour le punir ? voilà cette épée qui vient de vaincre* Pailez, sénateurs, quVt-il fait? il a vaincu. Parlez, soldats ? il a vaincu. Prince , parlez ? il a vaincu. Parlez vous-même, infortuné capitaine, et dites comme ce généreux , chez Senèque , qui se trouvoit dans les mêmes peines : Quem optem nescio hujus judicii et^entum , cum crimen meum sit "vicisse. 11 n'a pas besoin de raisons pour défendre Sion droit et son innocence*, et sa victoire le justifie mieux que nos discours et que nos raisonnemens inutiles. Concluons donc qu'un général d'armée , sans les ordres du souverain , peut se battre en duel pour le bien de l'état, étant assuré de la victoire.
[6 DISGOUBS AOADKIIIQUES