QUATRIÈME DISCOURS
IL BST BSPBDIERT D^'aVOIR DBS EITirBMIS , BT LA VBRTU TIBB PLUS ,
d'bclàt db la calommb qub db la louange.
M.ESSIEURS,
Quand je considère le destin de la verta, je ne sais s'il faut Tadmirer ou s'il faut la plaindre. Elle a deTéclat, mais cet éclat éblouit les foibles. Elle mérite tout notre amour et tous nos respects , mais elle fait naître innocemment des jalousies criminelles. Elleadebonnés et de mauvaises suites \ et, comme elle ne paroît jamais sans avoir des approbations et des louanges, elle n'éclate aussi presque jamais sans encourir des censures et des calomnies. Je ne sais si c'est son mauvais destin ou quelque providence qui lui suscite ces bonnes et ces mauvaises fortunes \ mais je sais bien qu'elle n'est jamais plus à plaindre que quand on la'loue, et qu'elle n'est jamais plus glorieuse que lorsqu'on la persécute parce qu'elle est obligée de se faire voir dans tout son éclat.
En effet, messieurs, les louanges sont les doux supplices de la vertu \ ce sont des embûches innocentes qu'on lui dresse, des présens dangereux qu'ojx lui fait, et des récompenses qui lui sont bien souvent pernicieuses. Car, comme on a donné du poison à des princes dans des parfums et des gants musqués, ainsi a-t-on bien souvent empoisonné des vertus par les
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douceurs de la flatterie et de la complaisance. Aussi il n'est rien de plus surpris qn'une vertu qu'on loue ^ plus oa relève, plus elle s'abaisse; elle se couvre delà pudeur qui, selon Platon, est sa couleur naturelle \ elle se cache quand on veut la faire briller aux yeux du monde \ elle cherche des défauts en elle* même pour se confondre quand on publie ses perfections; et, de peur de devenir orgueilleuse , elle paroit modeste et confuse, et. croit qu'il vaut mieux être accusée d'un peu de lâcheté que de trop de tendresse et de complaisance.
Que si la vertu se cache quand on la loue , «lie se montre tout entière quand on la persécute; et« si cUe est humble quand on l'estime, elle est généreuse quand on l'attaque; elle cherche jusqu'à des apparences de défauts pour éviter ia présomption , mais eUe étale toutes ses perfections quand elle craint d'être opprimée. Àristote dit qu'elle peut découvrir les faussetés qu'on lui impose , confondre ses persécuteurs, et défendre son innocence à force ouverte; et nous apprenons du philosophe moral qu'il lui est permis de faire elle-môme son éloge , et de se donner de justes louanges quand on la blâme injustement. Ainsi cette vertu timide et foible, qu'un peu de complaisance faisoit cacher , devient une vertu glorieuse, et se rend publique par nécessité quand on la veut obscurcir avec injustice. Mais je ne veux pas m'arréter , et je prétends vous faire voir que la vertu , bien loin d'éclater sans ennemis , ne sauroit subsister
sans eux.
ig DISCOURS ACADÉMIQUES
Je pourrois ajouter, messieurs, que la vertu ne sauroit paroître sans opposition , et quelle est à peu près comme la monnoie , qu'on n estime bonne qu'après les épreuves* Lorsqu'elle est en repos et qu'on la loue , on a droit de la soupçonner ; on peut la prendre ou pour un vice déguise qu'on flatte , ou pour un lantôme de vertu qu'on chérit , ou pour un instinct naturel et un effet du tempérament qu'on esrtime , ou du moins pour une .vertu lâche et délicate qui ressemble à ces fleurs naissantes que la moindre pluie et le moindre vent abattent. Je pourrois dire avec le poëte :
Imperia dura toUe, quid virius eril?
Je pourrois alléguer la maxime des contraires , dont la philosophie faittai|| de bruit, et faire éclater la vertu par l'opposition des ombres et des obscurités de la calomnie \ mais j'ai une raison plus pressante , et je ne veux pas abuser de l'honneur de votre audience.
La louange , messieurs , n'est qu'une suite et une récompense assez foible de la vertu; elle-même est son prix et sa gloire : Ipsa sibi pretium virius... nil indigna laudis , dit un de nos poètes» Mais la force et la générosité sont de l'essence de la vertu même. C'est ce qui a fait dire à saint Denis que le vice étoit naturellement infirme, et qu'il n'appartenoit qu'à la vertu d'être forte. C'est ce qui oblige saint Ambroise d'assurer que la force est une vertu générale , ou, pour le moins, une condition nécessaire à toutcis
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les vertus , comme parle saint Thomas dans sa théologie morale. Si bien qu'une vertu , bien loin d'éclater, ne sauroit même subsister sans force, et par conséquent sans ennemis. Aussi la providence du Créateur , pour lui donner de Fexercice , Tenvironne ti'enneims; nos mouvemens déréglés lui font la gnerre comme des ennemis domestiques ; les passions d'autnri Tattaquent comme des ennemis étrangers ; Tenvie et la calomnie lassiégent continuellement; notre complaisance et nos louanges la persécutent. Je conclus donc que, pour faire une vertu véritable^ il faut prétendre à quelque perfection^ que, pour ar* river à quelque perfection, il faut de la force 5 que, pour exciter cette force , il faut de la résistance ; que la résistance nous vient des ennemis \ qu'ainsi , pour être vertueux , il faut avoir ded ennemis.
Tous les philosophes n'ont pas connu cette vérité : les uns nous oufL représenté la vertu comme une beauté délicate qui ne se nourrit que de louanges , et qui ne se couronne que de roses \ ils lui ont donné des grâces et des attraits comme aux plus lâches dé leurs déesses ; ils en ont fait une nymphe sensible qui ne sauroit souffrir la moindre douleur ; et, croyant nous Élire le tableau de la vertu , ils ont fait sans y penser le portrait de leur Vénus ou de leur Hélène.
Les autres en ont fait une autre idée ; et, comme ils £ii$oient profession d'une austérité insensible, ils nous ont habillé la vertu à leur mode -, ils l'ont peinte conme une reine pacifique qui ne veut point d'en«nerois, qui veut régner sans peine et vivre oiseuse^
et qui , n'ayant plus de passions à combattre , n*a qu'à se reposer et à dormir en suretë sur son trône , à peu ])rès semblable à ces nymphes endormies qu'on nous décrit chez nos poëtes.
Ce n'est pas l'image de la vëritable vertu. Les plus raisonnables en ont fait une beauté généreuse ; ils en ont parlé comme des Pallas qui naissent armées , comme des Sémiramis et des Thalestris qui sont toujours dans l'exercice de la guerre*, et nous pouvons dire avec eux que les vertus sont parmi les qualités ce qu'étoient les Amazones parmi les femmes; je veux dire des qualités guerrières et des habitudes conquérantes.
J'achève donc, messieurs, et je crois que je ne saurois mieux prouver que la vertu combattue est plus glorieuse que la vertu louée.
Les vertus dans le repos ne paroissent que séparées et solitaires, elles ont leur droit à part. Faut-il pardonner ? c'est la seule clémence qui s'en mêle. Fautil punir? c'est l'exercice de la justice. Faut-il déterminer ? c'est laffaire de la prudence. Mais , lorsque quelque vertu est persécutée , toutes viennent au secours, et font comme un escadron de défense. La prudence conseille , la patience résout, la force agit, la clémence pardonne, la justice punit. Le beau mélange ! l'agréable assemblage ! le doux accord ! qu'il fait beau de voir cette vertu affligée ! Elle s'estime sans présomption , elle s'élève sans orgueil, elle s'afflige sans inquiétude, elle se justifie sans empressement, elle combat sans inimitié, elle méprise ses
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ennemis sans dédain -, et , par un agréable accord , une vertu en ces occasions fait le personnage de toutes : d'où il s'ensuit qu'elle est beaucoup plus éclatante parmi les calomnies que parmi les louanges.