‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 38 sur 292 · DIALOGUE PREMIER · texte numérisé non relu

DIALOGUE PREMIER

SUK

LE QUIÉTISME

GLARICEy quiétUtû; FLAYIE, nowelimnent convertie.

CLARICE

Uir rayon de lumière a dessillé vos yeux ,

Et TOUS devez bénir ces momens précieux

Où Dieu , par sa bonté , fit briller dans votre âme

Les premières clartés de sa divine flamme.

De mille vains désirs votre cœur combattu ,

Madamei aura besoin de toute sa vertu.

n faut y pour affermir cette grâce naissante,

Dresser l'heureux projet d'une vie innocente,

Dire an monde imposteur un étemel adieu.

Et chercher les chemins qui nous mènent à Dieu.

Sa main toute-puissante a produit ce miracle ;

Je n'ai plus qu'à m'instruire , et je viens à l'oracle.

CLARICE

J'anrois tort de prétendre à ces noms éclatans; Mais je puis vous donner des avis importans.

' Maloteotirecompunctioneiii quàm scire ejus definitionem. Aut. iiho irnU.

a34 POESIES FftANÇOiSES

En désirs spécieux, en espérances vaines,

Dupe de mes plaisirs ainsi que de mes peines ,

J'ai perdu sans remords les plus beaux de mes jours :

En m'éloignant de Dieu je m'égarois toujours ;

Je faisois mon bonheur dé mes maOketfs extrêmes ,

Et tirois mon orgueil de mes foiblesses mêmes.

Les spectacles, les jeux, les conversations,

Qui sont des gens oiAb les occupations ;

Je ne sais quelle adresse et quelle complaisance,

Un peu d'honneur, de bien, d'esprit et d« naissance.

Certains airs d'enjoûment et de vivacité ,

Quelques traits prétendus d'une vaine beauté ,

Certaines passions dont le sexe se joue ,

Que le Seigneur condamne et que lë monde loue ,

Etoient les doux objets de mon enchantement.

Sur ces préventions j'errois aveuglément

De désirs en désirs, dans une nuit profonde ,

Plus instruite des lois et des modes du monde ,

De ses amusemens et de ses vanités ,

Que des ordres du ciel' et de ses vérités.

Mab , grâces au Seigneur, mon cœur se renouvelle ;

n est temps d'approcher de celui qui m'appelle.

Madame, sous ses lois je me range aujourd'hui,

Et je m'adresM à vous pour me conduire à lui.

CLARICE

J'aime cette candeur et cette confiance. Si j'ai quelque lumière et quelque expéiîence A connoltre les dons que Dieu répand sm* nous , Madame, j'ouvrirai tous mes trésors pour vous. Nous avons le secret d'allumer dans les âmes

DE FLÉGHIER. !235

Les feux les plus sacres et les plus puses flammes; Nous savonft ëlever rhomiue au-dessiB des sens y Faire eroitre Tamour et les d^rs aeissans, Fixer une inconstante et fragile nature , Et dans le sein de Dieu porter la créature.

FLATIB.

Je songe à m'assurer de ma conversion ,

Et je n'ose espérer tant de perfection.

Vous me voyez , madame , encor demi - mondaine ,

Et je ne viens, hélas ! que de rompre ma chaîne.

Mon péché m*inquiète , et me suit en tout lieu ,

Et je n'en suis encor qu'à la crainte de Dieu.

CLARICE

Dieu veut être servi sans peine et sans contrainte ;

Prenez l'amour, madame , et rejetez la crainte ;

Un si triste motif , un sentiment si bas ,

Ne vous fait point honneur, et ne lui convient pas.

Une correspondance, une union intime

Qui se forme avec lui dans l'oraison sublime. ..

TLAVIE.

Des actes si parfaits confondent ma raison ;

Je ne sais p^nt encor ce que c'est qu'oraison.

J'envisage de loin ces divines pratiques-

De vos dévotions nobles et magnifiques.

Et je rentre en moi-^mème, et me réduis pour moi

A des actes d'amour, d'espérance et de foi :

Si j'offensai le ciel, si j^ pus lui déplaire ,

Tous m^ vœux, tous mes soins vont à le satisfaire^

CLJiRICB.

n est juste, madame, et vous devez sentir

236 POÉSIES FRAIIÇÔISES

De vos ^areinens le triste repentir.

Baiser incessamment la main qui tous délivre,

Et mourir de douleur en Dieu qui vous fait vivre.

J'y consens. Voulez -vous que mon corps abattu Gémisse sous le poids d'une austère vertu , Et que , pour regagner ma première innocence , Par les lois d'une longue et dure pénitence, La haire sur le corps, la discipline en main , J'exerce sur mes sens un empire inhumain ? Faut-il que je me livre à de sombres pensées. Que je punisse en moi mes vanités passées, Et que je sacrifie au dedans , au dehors, Le plaisir de l'esprit à la peine du corps ?

CLA&ICE

Non , madame : une juste et sensible tendresse Me porte à ménager votre délicatesse ; Notre dévotion n'a rien de rigoureux.

Et ce n'est pas au corps, madame , que j'en veux. C'est le cœur, c'est l'esprit que le Seigneur demande ; C'est assez de souffrir autant qu'il le commande ; Il n'ôte pas aux siens la paix ni les plaisirs , Et tous ses serviteurs ne sont pas ses martyrs. Faites -lui de vous-même un humble sacrifice; Contentez- vous des croix qu'on trouve à son service ; Perdez le souvenir d'e vos péchés passés ; L'oraison , l'oraison , madame, et c'est assez.

Attentive à mes maux , j'en cherche le remède ; J'appelle tous les jours le Seigneur à mon aide ; Je pense à ses bontés , je médite sa loi :

DE PLÉCniER. ^ij

Ce genre d'oraison n*est-il pas bon pour moi?

Lire n^ligemment des formules antiques ,

De Pavid pénitent réciter les cantiques;

A l'honneur du Sauveur^ de la Vierge et des saints

Rouler entre vos doigts cinq douzaines de grains ;

Présenter au Seigneur d'imparfaites offrandes j

Et fatiguer le ciel d'inutiles demandes ,

Je sais bien que c'est là votre dévotion ;

Mais enfin il faut tendre à la perfection ^

Et courir à la gloire où le ciel nous appelle... •

Je ne suis pas encore assez spirituelle. Le chapelet, madame, a des attraits pour moi; En remuant ces grains je réveille ma foi ; L'oraison du Seigneur me console et me touche ; Mon cœur en la disant accompagne ma bouche. Jamais tant de sagesse en si peu de discours; J'y trouve mes besoins, j'y cherche mes secours ; Dans ses expressions j'admire et je révère L'autorité de maître et la bonté de père ; Et je sens que sa grftce* est prête à m' accorder Ce que sa vérité m'enseigne à denuinder. Enfin , elle est facile , efficace et parfaite , Et digne de l'esprit de celui qui l'a faite.

CLARICE

Je le crois ; mais pourquoi tant de soins superflus ? .Si vous possédez Dieu , que voulez«-vous de plus? Cessez de demander.

C'est lui qui le commande ;

938 POÉ91S6 FRAKÇOISES

Et in'accordera<-t41 , si je tie lui demande ?

CLAR1CE

Il conduit notre sort , il connott nos besoins , Et donne beaucoup plus à ^ui demande moins. Heureux qui met en lui toute sa conâance. Et qui, dans le repos et dans l'indifférence , Insensible à la gloire , insensible aux plaisirs , EtouÇe dans son cosur jusqu'aux moindres désirs ; Qui de son amôur-propre arracbe les racines , Qui s'abandonne au cours des volontés divines , Et qui y désabusé d'un bonheur apparent, Pour son propre salut devient indifférent !

TLAVIE.

Pour son propre salut? Ëh ! de grâce , madame , Laissez-moi désirer le salut de mon âme. Dieu se rend à nos vœux, et, sans l'importuner, On peut lui demander ce qu'il veut nous donner.

GLAEICB.

Soyez dans vos souhaits un peu plus gdaëreuse ; Désirez d'être sainte, et non pas d'être heuiieuse. Youlez-vous servir Dieu , Taimer par intéirêt , Et lui faire acheter les grâceA qu'il vous fait ? Faut-il , à chaque fois que le ciel vous appelle , Faire luire un raycMi de la gfeire étemelle ? Faut-il , pour réchauffer vos désirs refroidis , Vous faûre à tous momens le plan du paradis ? Ayons l'âme plus juste et moins intéressée»

Pour moi , je fais grand cas d'être récompensée. Peut-être c'est manquer de générosité;

DE FLéCHItfR. 23g

Mais chacun veut jouir de m fëlic^ité.

CLARICE

Quand vous déferez-vous de ces erreurs grossières ?

Nos mystiques , madame , ont bien d'autres lumières :

L'éclat du paradis ne peut les éblouir ;

Dieu fait tout lebonbeur dont ils veulent jouir;

L'aniour qu'ils ont pour lui n'a rien de mercenaire >

Leur unique plaisir est celui de lui plaire :

Les dons les plus parftdts ne touchent pas leur cœur ;

Ils laissent le bienfait , et vont au bienfaiteur.

Tout intérêt s'éteint et cesse en sa présence ;

Tout ce qu'ils font pour Dieu leur sert de récompetise ;

Ib se peràent en eu9L et se cherchent en lui ;

Ib l'aiment sans désir, sa»s détour, sans ennui ,

Comme l'objet d'une humble et sainte servitude ,

Non pas comme l'auteur de leur béatitude.

FLàVIE.

Quoiqu'il soit adorable et plein de majesté , Je ne renonce pas , madame , à sa bonté ; Je le sers , mais aussi j'attends qu^l me couronne ; J'adore ce qu'il est , et j'aime ce qu'il donne ; Dans mon empressem^it j'ai mon esprit soumis ; Je ne prétends de hn que ce qu'il m'a promis ; Et lorsque j'accomplis sa volonté suprême , . Le prix que j'en attends n'est autre que lui-même.

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