CI.1RICE
Oh ! si dans votre oetur le ciel imprime un jour
Le sentiment du pur et du parfait amour,
Vous verres sans trembler l'enfer qui vous menace ,
Le paradis ouvert saot y chereher de place ;
Le funeste tr^paa ^ Vaffireuae éternité ,
a4o POÉSIES FRÀNÇOISES
Rien ne pourra troubler votre tranquillité.
Fondue et concentrée en la divine essence ,
Entièrement remise en Tétat d'innocence ,
Dans le saint abandon où votre esprit sera ,
Ni bonheur, ni salut , rien ne vous touchera.
Soit que Dieu vous console , ou soit qu'il vous éprouve ,
Soit qu'il vous glorifie , ou soit qu'il vous réprouve ,
Avec soumission , repos et gaieté ,
Tous verrez accomplir sa sainte volonté.
Que cette indifférence est injuste et cruelle! Quoi ! je consentirois à ma perte éternelle ! Et , mettant en Dieu seul ma force et mon appui , Je pourrois me résoudre à me priver de lui ? Non , je dois espérer, ainsi que*je dois croire ; C'est ma félicité , mais c'est aussi sa gloire ; Sa nature le porte à me faire du bien , Et c'est son intérêt de même que le mien.
J'accepte comme vous les grâces qu'il m'accorde , Et je sais m'en remettre à sa miséricorde ; Cet heureux et parfait désintéressement Est de notre oraison le premier fondement.
J'ai peine à vous comprendre , et je commence à craindre
Ces élévations où je ne puis atteindre.
Je me présente à Dieu dans mes saintes ardeurs ;
J'apprends à méditer ses diverses grandeurs.
Dans ce vaste univers qu'a produit sa puissance ,
J'admire sa sagesse et sa magnificence ;
Sa charité me touche , et j'aime sa douceur,
fc^ .
DE FLÉCHIER» 1à/^i
Et sa miséricorde à T^ard du pécheur.
Quand sa divine loi m'instruit et me console ,
Je sens la vérité naitre de sa parçle ;
Je vois dans ses élus briller sa sainteté,
Je m'abîme et me perds dans son éternité ;
Dans tous les châtimens qu'exerce sa justice ,
Je plains ceux- qu'il punit , et crains qu'il me punisse:
Ce sont là les objets qui me frappent le plus^
Tous en êtes encor, madame, aux attributs;
Pour moi , je vais tout droit à la divine essence ;
Je m'arrête k Dieu seul , non pas à sa puissance ^
A sa miséricorde , à son éternité ;
Je sais me recueillir toute en son unité ;
Dans l'oraison sublime où le pur amour entre , •
Les lignes ne sont rien , il faut aller au centre ,
Et ne point mettre en Dieu de ces divisions.
C'est lui que je révère en ces perfections. M'est-il pas tout puissant, tout juste, tout aimable <
clariCe«
Ces attributs n'ont rien qui ne soit vénérable , Mais il faut à Dieu seul se fixer aujourd'hui.
Ses attributs sontr-ils autre chose que lui ?
CLARICE
Ce sont d'autres objets dont l'âme s'embarrasse. ^
En priant ; sans cela je suis toute de glace. Je me tiens à l'état qui peut me convenir.
!l42 POÉSIES FEANÇOISES
CLABICE.
Qui sait monUur plus haMt ne doit pas s'y tenir.
Le mystique en Dieu s0ul, qu'il adore et qu'il atuie ^
Ne s'accommode pas de la Trinité même ;
Et , fixant en un point rainoiir qu'il peut avoir,
N'a qu'un acte à produire et qu'un objet à Toir.
Tous pféchez là , madame , une étrange doctiine ;
Les attributs divins , la Trinité divine
Ne sont-ils que des noms inutiles che£ vous?
GLARICE.
Quand votls Serez un jour mystique comme nous ^ Si la grâce du ciel vous touche et vous éclaire , Vous trouverez en Dieu l'unique nécessaire.
Je pourrai donc alors dans nia dévotion Penser à Jésus-*Christ.
CLARICE
Autre imperfection.
Dans l'oraison , sa croix de son sang empourprée , Mi son humanité , quoique sainte et sacrée , Ne peuvent dignement occuper notre esprit.
Voulez -vous m'interdire encore Jésus -Christ? Non , j'aime à profiter de ses divins oracles , A méditer sa loi , ses œuvres , ses miracles ; %in exemple est là règle et l'objet de ma foi ; Tout ce qu'il a souffert, où qu^il a fait pour moi , Nourrit ma piété ^ soutient ma patiente , Entretient ma ferveur et ma réconnoîssance »
DB FLÉOHIlgR. a43
Et laisse dans i^Qocofiir ^ pour rempUr mes soutiaîts , Une source d'amour, dedoQ«ear et de paix.
CLARICE
Ce sont des sentimens dignes d'un cœui' fidèle ,
Et pour cet Homme-DieuJ'cppFfmre votre zèle.
Unissez-* TOUS à lui par votre charité ,
Imitez sa justice et son humilité ;
Ik sa rédemption connoissez Tefiicace ,
Cherchez dans vos dangers le secours de sa grâce;
De vos .maux dans aon sang trouves la guérison ;
Hais dans le doux tooimml de la'saiiite oraison ,
Où la perfection de l'âme se consomme ,
Il faut passer à Dieu sans s'arrêter à l'homnie ;
Le voir, non comme père et comime rëdemp^ur,
Mais comme souverain et «omme cvëateur ;
Et , dans les doux transports ipie la charité éomie ,
S'unir à son essence > et nto*âr sa pensoime.
Ces raisonnemens*là sont bien spéculatifs Il n'est donc pas permis à vos contemplatif D'admirer Jésus-Christ et ses sacrés mystères?
CLAEIGE.
Madame, ce sont là des oraisons vulgaires. .
YLAVIE.
L'ouvrage du talui n'est-ii pas tout divin ?
CLARICE
Dieu n'est-il pas de tout le principe et la fin ?
Quoi ! lorsqu'en Jé&us-^CIin^ saintement recueillie Je médite sa mort , je médite sa Yit ,
Que sur chaque soufrance et sur chaque action
Attachant mou esprit et ma réflexion ,
Je l'admire au Thabor, je le pleure au Calvaire..*
CLA&ICE
Madame , encore un coup c'est l'oraison vulgaire.
FLAVÏE.
Je mettoîs en ce point la parfaite oraison.
CLARICE
l^>urquoi multiplier les actes sans raison ? Pourquoi ne pas monter au trône de la gloire? Un dévot imparfait se contente de croire , Et , dans les mouvemens d'une sainte ferveur^ Repasse ce qu'a dit , ce qu'a fait le Sauveur ; Grave les traits grossiers de sa tragique histoire ^ Tantôt dans son esprit , càntèt dans sa mrémoire ^ S'agite , s'attendrit , compatit à ses maux , Le suit en ses tourmens, le suit en ses travaux , Et tr^ne vainement de mystère en mystère Les actes fatigans d'une foi passagère.
Vous n'approuvez donc pas ces méditations?
CLARtCE.
Ce ne sont proprement que des distractions Que se donnent pour Dieu des âmes empressées*
Pouvez-vous leur fournir de plus saintes pensées?
CLARICE
Le mystique appuyé des dons qu'il a reçus Laisse là Jésus-Christ et passe par^dessus f
DE FLÉCHIEB. !l45
Porte y sans 8'arrét0r i de fofties images , A IMea son créateur ses uniques hommages i S'ëlève comme un aigle , et , d'un vol généreux , Va fixer au soleil son regard amoureux.
Quel sublime voilà !
CLARICE
C'est là notre méthode.
Mais dans la piété rien ne vous accommode ,
Vous laisses Jésus-Christ fait homme et mort pour nous j^
Et quelle çspèce enfin de chrétiens étes-vous?
CLARICE
Vous connoltrez un jour, madame ^ qui nous sommes. Quand le ciel pour instruire çt réformer les hommes... Mais il ne convient pas de m'expliquer ici.
J'honore mon Sauveur.
CLARICE
Nous Phonorons aussi.
J'aime à lui consacrer un amour pur et tendre.
CLARICE
Ne pas monter à Bieu^'^madame, c'est descendre,
Je n'ai pas tant de gloire et tant d'ambition , Et je n'ai pas acquis y par ma conversion ,
Le droit de m'éloigner des routes ordinaires , ,
De sauter Jésus-Christ , de franchir ses mystères,
t246 POÉSIES FâiVÇOtSfiS
D'arriver à la fin sani prendte le miliea ,
Et d'aller d'un plein vol {ii9i(ii'att tréoe de Dteu.
Ne désapprouTezpas, madame, cet usage, n faut songer au terme et non pas au passage. La raison ne veut pas qu'on s'arrête en chemin , Et qu'on aille aux moyens quand on est à la fin.
FLAYIE.
Ces grandes vérités dont vous m'avez instruite Pourront servir un jonr à régler ma conduite. Puissé-je m'élever à ces grands sentimens. Et recueillir le fruit de vos enseignemens.
glâhice.
Le ciel fera pour vous ce qu'il a fait pour d'autres.
riiÀViE.
Heureuse si j'avois un cœur coanne les vôtres.
Vous tenez à vos pieds les vices abattus ,
Vous portez jusqu'au ciel vos brillantes vertus;
Dans le sein de la paix vous possédez vos âmes.
Pour moi., je vis, bêlas! comme les autres femmes.
Vous étouffez en vous vos inclinations ,
Moi je suis foible encore et j*ai mes passions;
Vous triomphez du vite , et je lui fais la guerre ;
Vous volez dans les airs, moi je vais terre à terre;
Yous jouissez en Dieu de sa félicité,
Moi je le crains , et l'aime avec simplicité.
CLARICE
Ces humbles senttmens, ces pieuses pratiques Yous conduisent, madame, aux vérités mystiques.
Dfi FLiCHlER. 247
Dans un autre entretien je vous roiidrai raison De notre quiétude et de noire oraison.
Vous yerrec ce qu'on doit au moparque suprême , Comment Tâme s'élève au-dessus d'elle-inêinç, Comment, indépendante et du temps et du lieu, Elle se purifie et se transforme en Dieu. Nous TOUS révélerons toute notre doctrine , Et nous vous unirons à l'essence divine.
Je ne puis vous marquer ce que mon cœur ressent , Qu'en le rendant docile, humble et reconnoissant. Quelque indigne qu'on soit d'entrer dans vos mystères , J'écouterai toujours vos conseils salutaires, Et viendrai prendre ici , quand tous l'ot^domierez , La seconde leçon que vous me préparez.