FI.AVIE
Il est vrai qu'on voit peu die mAgnwiines cieûrs ,
Que Dieu n'a presque plus de Trais adorateurs ,
Que la foi des dév^t^ est fod>le en cette vie ,
Et que la charité partout est refroidie.
Mais , grâces au S^igpeur tout puissant et tout saint,
Yous venez rallumer le flambeau qui s'éteint,
248 POÉSIES FIlARÇOiSfiS
Dissiper des mortels l'ignorance profonde , Et jeter la lumière et le feu dans le monde.
CLARICE
Dieu Teuille nous conduire et bénir nos desseins ! Mais il faut que ce soit l'ouvrage de ses mains. De mille objets mondains les âmes posse'dees N'osent plus concevoir de si nobles idées. On prend pour son salut des sentiers écartés. On a perdu le goût des grandes vérités. On se repait de crainte ou d'espérances vaines. Nul ne veut s'affranchir des foiblesses humaines. Nul ne cherche à monter avec affection Au sommet lumineux de la sainte Sion.
On prend pour piété des prières stériles, Des vœux intéressés , des discoursin utiles ; L'esprit le plus réglé ne connoît tout au plus Que l'usage commun des petites vertus.
Vous peignez bien , madame , ici mon caractère.
CLARICE
La contemplation n'est plus qu'une chimère ; Le monde la regardé avec étonnement Gomme une illusion , conune un égarement , Où tombent depuis peu des âmes inquiètes ; Et même dans le sein de ces sombres retraites, Où l'esprit d'oraison doit être répandu, Par le malheur du temps, l'usage en est pecdu. 11 semble que le ciel trompe nos espérances , Qu'il détourne de nous ses saintes influences , Qu'il veuille nous tenir ses mystères cachés , Et qu'un astre malin, pour punir nos' péchés,
Ait verse tristement, dans le siècle où nous sommes, Un poison froid et lent dans la masse des hommes.
FLAVÎE.
Dans votre pur amour et dans votre oraison , N'a-t-on pas le remède et le contre-poison ?
CLARIGE.
Le monde n'aime point la piété solide ;
La contemplation lui paroît insipide*;
Cette manne du ciel lui cause de Tennui ,
Et les ognons d'Egypte ont plus de goût pour lui.
Madame , sauvez-vous de ces erreurs funestes ,
Pour jouir avec nous des délices célestes.
Faites-moi donc goûter de ces mets savoureux.
CLARICE
Oh ! que c'est un état aimable et bienheureux ! Lorsqu'au parfait amour une âme abandonnée D'un cercle de rayons se trouve couronnée , Et va dans une douce et sainte oisiveté, Se perdre danis le sein de la Divinité.. . .
Il me semble la voir cette âme bienheureuse Se tracer dans les airs sa route lumineuse, Et, comme une étincelle , imperceptiblement Disparoltre au milieu des feux du firmament.
CLARICE
C'est alors qu'on jouit même dans cette vie , Quoiqu'on soit en exil , des droits de la patrie ; Que toute passion semble s'éteindre en nous ,
a5o POÉSIES FRANÇOISES
Que Dieu verse eu nos cœurs ce qu'il a de plus doux ,
Que sa grâce puissante étouffe la nature y
Et qu'on s'unit à lui d'une ardeur toute pure.
On ne voit hors de lui rien qu'on puisse chérir,
Rien qu'on craigne de perdre ou qu'on veuille acquérir ;
On demeure immobile et mort en sa présence ,
Madame , et tout cela se fait sans qu'on y pense.
Mais enfin , pour jouir de cet unique bien , Que faut-il que je pense ou que je Fasse ?
GLARICE.
Rien.
Cette pratique-là , madame , est bien aisée , Et votre loi mystique est bientôt exposée.^
CLARIGE.
Nous ne demandons rien d'empressé ni de vif,
Et notre état , madame , est un état passif
Où l'homme , entre les mains du Seigneur qui l'éclairc ,
Prend ses impressîotts et n'a plus rien à faire.
Tout travail est banni de cet heureux état ?
Vous voulez triompher sans peine et sans combat ,
Et vous mettez «nfin toute votre sagesse
Dans cette nonchalante et dévote paresse ?
Le ciel , où vous tenez votre esprit attaché ,
Vous donne ses faveurs , madame , à bon marché.
GLARICE.
Respectez ce repos et cette quiétude
Qui fait tout notre honneur et toute notre étude.
Quand le contemplatif, sans chercher de miUeu ,
DE FLÉGIUER. ïSl
Par un acte direct peut s'élever à Dieu , Raisonnemens y discours, réflexious finissent, Espérances, amours, désirs s'e'vanouissent, Le cœur anéanti n*a plus de tnouvemens , Et rame se refuse à tous ses sentiuiens. Dans ce calme profond , devant l'objet qu'on aime , On né parle , on n'agit , on ne pense pas même ; Les sens sont interdits , la raison se suspend , Un mystique sommeil dans l'homme se répand ; Bu prisent , du passé les confuses images Semblent s'envelopper dans de sombres nuages ; Dans cet oubli de tout , où Fon ne se sent point , L'homme , le ramassaAl tout entier en un point ; Demeure devant Dieu dans un profond aîlence, Désoccupé de tout , hormis de sa présence. Yoilà notre oraison,
Il n'est rien de si^rand.
Mais pour rendre un esprit tout-à-fait indolent , Pour éteindre en un cceur toute sorte de flamme , Pour lier d'un seul nœud les puissances de l'âme , Pour éloigner des yeux tant d'objets décevans , Et pour fixer en nous tant de ressorts mouvans , On s'immole soi-même , on se met à la géue , Et pour être tranquille on a bieû de la peine.
CLARICE
Vous aimez un peu trop , madame , à raisonner. t
n faudroit quelquefois savoir s'abandonner ; Nous avons la raison, la foi , l'expérience.
Pardonnez si je dis ainsi ce que je pease.
iS^ POÉSIES FRAKÇOISES
Pour moi je suis mystique , et je sais ce que c'est;
Je suis , grâces au ciel , dans un éut parfait.
Je remets à ses soins tout ce qui me concerne ,
C'est lui qui me conduit , c'est lui qui me gouverne *
J'ai renoncé sans peine avec sincérité
A tous mes droits d'usage et de propriété ;
Soit bonheur, soit malheur, je demeure immobile ;
Dans ma passiveté tout me paroît facile*
Permettez-moi ce mot , madame.
FLAVI^
Je l'apprends , Heureuse si je puis m'en servir dans son temps. Mais quand pourrài-je avoir cette ^alité d'âme ? Quand pourrai-je brûler du feu qui nous enflamme ? J'y prétends ; mais je crains que mes vivacités Ne s'accommodent pas de vos passivetés.
CLARIGE.
Approchez du Seigneur avecque confiance.
Voici le nœud fatal de la sainte science ; Le mystère secret de la dévotion Est le plus court chemin à la perfection. Par un acte éminent, perpétuel , sincère, Qu'un saint et pur amour vous oblige de faire , Consacrez^vous , madame , à votre Créateur, Mettez entre ses mains votre âme , votre cœur, Tout ce que vous pensez , et tout ce que vous faites , Tout ce que vous serez , et tout ce que vous êtes ; Cela fait , demeurez tranquille comme nous , Vous serez tout en Dieu , Dieu sera tout en vous.
IIB FLéCHIER. 253
FLAYIE.
Que ce projet est beau ! mais sera*t-il durable ?
CLARICE
Ne le ferez-vous pas, madame , irrévocable?
FLAYIE.
Je donnerai mon cœur, comme il est ordonné ; Mais si je le reprends après l'avoiç donné ? Le monde nous entraîne ,
CLARICE
Et le ciel nous assiste.
FLAYIE.
Je change bien souvent ;
Mais votre acte subsiste.
FLAYIE.
Quoi ! même en abusant de notre liberté?
CLARICE
Dieu n'est-il pas saisi de votre volonté? Lorsque nous lui donnons notre amour sans réserve , C'est lui qui le reçoit, c'est lui qui le conserve; Et , jusqu'à ce qu'on vienne à rompre ce traité, Quoi qu'on fasse , il demeure à perpétuité.
FLAYIE.
Dieu pourra-t-il compter sur ma persévérance ? Croira-t-il que je l'aime encor quand je l'offense ? Souffrira-t-il en moi des sentimens humains.
CLARICE
Hé! ne vous a-t-il pas, madame, entre ses mains?
Les dissipations 9 les foiblesses humaines, Ce qu'on sent ici-bas de douceurs et de peines , Peuvent-ils le troubler dans sa possession ? Voilà ce que produit la contemplation, C'est la base et le fond de la vie unitive.
FLAVÏE.
L'heureux ëtat que c'est d'être contemplative ! Vous possédez cet art, madame, excellemment
Il faut vous l'expliquer encor plus nettement. Lorsqu'une fois l'esprit de céleste origine S'est plongé dans le fond de l'essence divine. Et demeure absorbé dans le souverain bien, Tout ce que le corps fait ne se compte pour rien. Ce corps n'est qu'une aveuglé et sensible matière , Qu'un amas agité de boue et de poussière,', Dont tous les mouvemens , que la cupidité Produit sans la raison et sans la volonté , Sont actes sans aveu , sans malice , sans blâme , Et ne peuvent salir la pureté de l'âme Qui y jouissant au ciel de solides plaisirs , Laisse vivre le corps au gré de ses désirs.
Ah ! que vous nous donnez une belle ouverture Pour accorder la grâce avecque la nature ! Quel secret de morale et de dévotion ! Quoi î^si quelque indii«crète et folle passion AUumoit dans mon c€eur une secrète flamme ?
, CLAVIGE.
C'est la faute du corps , non pas celle de l'âme ,
DE FLÉGHIER. a55
Qui ne peut avoir part à ce dërègleineiit.
FtAVIE.
Je pourroi» danc pécher, madame, innoeemmeiitjv
Me satisfaire eu tout, et vivre sans contrainte ;
Et , pour pouvoir faillir sans remords et sans crainte y
Et rendre devant Dieu mes crimes innocens ,
Renvoyer mon esprit et retenir mes sens.
Cette religion paroîtra bien commode,
Et croyez-moi, bientôt vous serez à la mode.
CLARICE
On pourrait abuser de ces enseignemens , Il est vrai ; mais je sais queb sont vos sentimens ; Un fond de piété soutient votre sagesse^ Ramenez donc au ciel toute votre tendresse, Et tenez votre esprit au Sdgneur attaché ; Madame, après cela, moquez- vous du péché.
Eicusez sur ce point ina répugnance extrême. Puis- je me séparer moi-* même de moi-m^me? Faire de mon amour un partage fatal , Une partie au bien, une partie au mal? L'esprit qni dans le ciel s'élève et se resserre ! Le corps qui se corrompt et rampe sur la terre ! Vivant chacun à part et chacun sous sa loi I Madame, ce sont là des énigmes pour moi.
CLARICE
L'interprétation n'en est pas difficile; L'esprit est fort , madame , et la chair est fragile ; L'homme animal s'échappe , et peut tout hasarder; Mais l'homme intérieur a son âme à garder,
256 POÉSIES FAANÇOISES
Et doit; entretenir sa pureté céleste.
flavi'e.
J'aurai soin de la mienne, et Dieu fera le reste; Mais je suis foible encore , il faut me supporter, Et c'est assez pour moi que de vous écouter.
CLARICE
Quand la vérité parle, et qu'une âme est docile,
Tout s'aplanit , madame, et tout devient facile.
Priez le Tout-Puissant qu^il répande à propos
Dans votre foible cœur son bienheureux repos ;
Faites-vous devant lui comme un rien de vous-même j
Reconnoissez en lui sa majesté suprême.
Remettez en ses mains avec humilité
Le précieux dépôt de votre liberté ;
De tous désirs mondains purifiez votre âme';
Ne veuillez rien...
FLAYIE.
Oh ! non , je veux vouloir, madame ; Qui perd sa liberté ne peut être content ; Je n^aime pas ce rien que vous estimez tant. En tout ce que je fais, ou que je me propose , Permettez que j'y sois du moins pour quelque chose ; Que mon esprit soumis agisse autant qu'il peut. Que je puisse vouloir du moins ce que Dieu veut ; Et que sur ce que j'aime , ou ce que je désire, Me réservant encor quelque reste d'empire , Pour aider le Seigneur à me bien gouverner, Je me retienne un cœur que je veux lui donner.
CLARICE
Vous voulez donc , madame , entrer en concurrence ,
BE PLÉCHIER. 267
Et partager Tèmpire avec la Providence ? Le ciel pour nous conduire a-t*>il besoin de nous ? Vous voulez être libre et dépendre de vous , Et vous associer vous-même à ses mystères ; Croyez-vous que vos soins lui soient si nécessaires , Et que Dieu , déployant sa force et ses bontés , Ne puisse vous sauver, si vous ne l'assistez ? Heureux qui verse en lui son âme tout entière , Qui n'a les yeux ouverts que pour voir sa lumière ; Qui n'a rien à prétendre, et ne veut rien savoir; Qui n'appréhende rien, et ne veut rien prévoir ; Qui , sur sa destinée et sur toute autre chose , Laisse agir la vertu de la première cause ; Qui sur sa sainte loi règle ses sentimens, Et voit ses volontés dans les événemens !
Je sais que le salut , que la grâce consomme , Est l'ouvrage de Dieu , non pas celui de l'homme ; Mais il veut par justice , autant que par honneur ,' Que l'homme contribue à son propre bonheur. Nous sommes des sujets libres dans son empire; On peut faire le bien, mais c'est lui qui l'inspire; Nous usons de ses dons sans nous en prévaloir ; Nous voulons , il est vrai , mais il nous fait vouloir.
CLARICE
Veuillez donc , puisqu'ainsi votre coeur le souhaite.
Mais quoi ! renoncez- vous à devenir parfaite ?
Pur amour, abandon , n'ont plus d'attrait pour vous;
Renoncez-vous , madame-, aux noces de l'époux ?
Cette sainte union, ce chaste mariage,
Entre notre âme et Dieu n'ont rien qui vous engage. .
^58 POÉSIE» FKàlIÇOiSES
Gherchez'vous d'autre bien , cherchez-^vous d'aatre appui ? Et ne voules-vous pas vous transformer en loi?
Ces divines ardeurs d^une âme transformée ,
Cette possession d'aimer et d'être aimée ;
Ces passives langueurs , ces transports hors de soi ,
Tous ces raffinemens ne sont pas faits pour moi.
n me faut une loi plus simple et plus facile ;
Mon maître est Je'sus-€liristy ma règle est l'Evangile ;
Sous les pieux conseils d'un sage directe ur^
A qui j'ai confié les secrets de mon cœur,
Je pratique sans faste, et selon l'occurence,
Tantôt l'humilité, tantôt la patience. *
De mes soins, de mon bien j'assiste le prochain.
Je voudrois être utile à tout le genre humain ;
Je donne sans relâche un frein à la nature,
Je me sens disposée à remettre une injure ;
Je remplis les devoirs de la société;
Et, de peur de blesser la sainte charité,
Je fuis les entretiens des personnes frivoles ,
Et je fais, eu parlant, le choix de mes paroles;
J'adore le' Seigneur, je l'invoque en tout temps ,
Au pied de ses autels je porte mon encens ;
Je descends au détail de mes soins domestiques :
Madame , ce sont là mes petites pratiques.
Vous voulez me souffrir, hélas! par amitié,
Mais je reconnois bien que je vous fais pitié.
O vous, contemplatifs de céleste origine.
Et qui participe! k la grandeur divine ,
Qui, par vos actes purs, simples et solennels,
Vous mettes au-dessus du reste des mortels ,
DE FLÉcniER. ^Sc)
TravailleE un peu moins à devenir tranquilles , Soyez moins glorieux , et soyez plus utiles ; Pour porter le secours et l'exemple en tout lieu. Descendez quelquefois de l'essence de Dieu Avec des actions qui ressemblent aux nôtres, Et Tenez ici-bas faire comme les autres ! Pour moi , votre oraison a de grands embarras , Et mon esprit grossier nç s'accpmmode pasi De la subtilité de vos allégories , Les Marthes quelquefois valent bien les Maries.
CLAKICe.
Madame , c'est donc vous qui faites la leçom , Vous nous avez dépeints d'ime étrange façon ; Hé bien, nous vous laissons vos vertus en partage. Priez Dieu, parlez peu, réglez votre ménage.
Je ne vais ni plus haut, ni plus bas que cela,
Et je m'en tiens encore à ces pratiques- là :
C'est à faire, madame, à vos âmes sublimes
De produire en priant des actes magnanimes.
Vous avez le secret d'aller toujours au but,
De renoncer â tout, jusqu'à votre salut;
De vous guider au ciel par de nouvelles roules ;
De vous faire un néant où vous vous plongez toutes ;
De trouver la solide et juste piété
Dans votre vénérable et sainte oisiveté ;
D'éteindre en vos esprits les plus vives pensées
Des choses à venir çt dès choses passées,
Et de pouvoir çnfin, par de secrets ressorts.
Séparer eu vivant l'âme d'avec le cprp9*
a6o POÉSIES FRANÇOISES