‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 5 sur 292 · CINQUIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

CINQUIÈME DISCOURS

L^BLÔQDBRCI a JÉTB LBS PBEMISaS FOniBMBIIS DE LA 80C1BTB CIVILB^

Messieurs,

On vous a déjà fait connoitre que c'est une entreprise assez hardie que celle de notre problème, et qu'il est impossible de séparer la prudence et Téloqnence, qui ont entre elles de si douces alliances et des habitudes si étroites. Mais , s'il faut en parler sans confondre Tune avec l'autre, et donner à lune des deux la gloire d'avoir assemblé les premiers citoyens, et d'avoir établi les premières sociétés , je prendrai d'abord le parti de l'éloquence.

En effet, messieurs, quand les anciens rhéteurs ont voulu définir l'art de bien dire , et lui donner son véritable nom , ils l'ont appelé l'art de persuader les peuples , la science civile , et la première cause des sociétés \ et je sais qu'un illustre Romain la nommoit autrefois la fondatrice des premières villes^ et la première reine des peuples. Ce n'est pas que la prudence n'ait eu part à ses premiers établissemens. Elle a donné les adresses nécessaires „ eUe a conçu le$ desseins d'assembler les hommes érrans, elle a même

la DISCOURS ACADÉMIQUES

trouve l'artifice de les unir par intérêt , de les réduire par raison , et de les mainlenir par des lois ^ mais la prudence n est après tout qu Une vertu muette et une puissance sans autorité , si elle ne se sert du discours et de Téloquence ; et , comme la Vénus des anciens poëtes , quelque beauté qu'elle eût , ne gagnoit des cœurs que par le secours de son Gupidon armé , ainsi la prudence ne sanroit être victorieuse si elle ne se sert des forces du discours \ elle a beau inspirer de beaux desseins , si le discours ne les prononce ^ elle a beau conseiller , si le discours ne fait exécuter ^ elle a beau se proposer de grandes choses, si le discours • n'agit pour elle. C'est ce qui a fait dire au lyrique latin que l'éloquence de Mercure avoit jeté les premiers fondemens de la vie civile.

Mercuri faeunde nepos Atlantis, Quiferos cultus hominum recentum yoceJormasiL

Vous me direz sans doute que l'éloquence n'étoit pas connue dans ces premiers siècles; que nos vieux ancêtres n'avoient du discours qu'autant qu'il en faut pour se Élire entendre -, qu'ils n'étoient pas plus délicats en expressions qu'en nourriture; et, comme ils ne vivoient que de glands et de viandes grossières, ils ne parloient aussi que grossièrement. Je l'avoue. Comment eussent-ils fait les orateurs , eux qui n'étoient pas encore bien Hommes? Comment eussent-il su bien discourir, eux qui ne savoient pas encore parler? Les figures et les couleurs n'étoient pas encore de ce premier monde; on n'avoit pas trouvé les artifices de

DE FIiKCBISB« a3

nos temps, et Ton étoît encore éloigné des siècles de la métaphore et de lliyperbole.

Mais il y avoit déjà une éloquence sincère qui par^ loit sans beaucoup de soin , qui savoit dire les grandes choses sans déguisement, qui étoit née avec Tesprit de Thomme , et qui pouvoit convaincre sans se servir de nos inventions persuasives. Ses naïvetés, >a simplicité valoient mieux que toutes nos adresses et tous nos artifices. Parce que leurs passions n^étoient pas si débauchées que les nôtres , ni leur esprit si raffiné, il étoit &cile de les réduire à la raison, et de leur persuader ce que leur intérêt méoie et leur corn** modité leur avoient déjà fait connoitre.

Telle fut Téloquence de ce sage Ménénius lorsqu'il rappela dans Rome le peuple mutiné contre le sénat. Agrées, messieurs, que je vous récite sa harangue, et permettez que je vous entretienne aujourd'hui de fables : Tous les membres du corps tinrent un jour conseil de guerre et une assemblée séditieuse. La main , qui se disoit la partie la plus officieuse et la plus agissante, se plaignoit de son travail continuel; les pieds , qui sont les plus chargés , menaçoient de secouer le joug et de ne plus porter ce ventre oisif et pesant; les yeux même, à ce qu'on dit, pleurèrent et faillirent à s'aveugler de dépit. 11 n'y eut pas jusqu'aux dents qui ne se plaignissent de leur occupation, et ne jurassent de ne manger plus. Voilà la conjuration établie : tout le corps se jeta dans une oisiveté si pernicieuse qu'il en devint tout languissant. Il fallut que tous ces membres mourans assemblassent un

autre conseil gëuëral ; ils consultèrent un peu mieux TafTaire; ils cassèrent leur premier arrêt ] ils passèrent accord, avec le ventre, de le laisser oiseux autant qu'il voudroit, etle prièrent de continuer à recevoir la nourriture qu'il recevoit et qu'il distribuoit. « Mënënius appliqua cette fable à Tëtat dès choses alors présentes , et ce discours grossier toucha ce peuple que toute Tëloquence d'un Cicëron n auroit peut - être . pas ubranlë. Voilà comme Tëloquence naissante s'expri- \ moit. Si j'ai parle avec un peu de tëmëritë , et si j'ai

pris un sentiment différent de ces hommes éclairés qui ont discouru avant moi, je vous prie de considérer qu'il m'étoit permis d'être un peu imprudent en parlant contre la prudence *, et , si je n'ai pas dit mes petits sentimens avec éloquence , je vous prie de considérer que je parlois de cette éloquence grossière des premiers temps , qui ne &isoit que commencer à s'exprimer, et qui ne connoissoit pas encore les grâces ni la galanterie des beaux siècles.

Page 1