‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 41 sur 292 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LE QUIÉTISME

CLARIGE, quiétiste; FLAVIË^ nouvelle convertie,

CLARICE

Vous n^aspirez donc plus, à la perfection ,

Et vous abandonnez la contemplation ?

Que de grâces du ciel , que de douceurs perdues !

f LAVIE.

Chacun suit son attrait , et chacun a ses vues ;

Votre oraison me passe, et je ne sais pourquoi

Les cieux ouverts pour vous ne s'ouvrent pas pour moi,

Le mystique repos me trouve un peu trop vive ,

Et je n'ai pas enfin l'âme contemplative.

Aux sentimens divins j'en veux joindre d'humains.

CLARICE

Je ne vous blâme pas , madame , je vous plains. Vous êtes peu sensible à nos grandes fortunes j Et vous vous rabattez sur des vertus communes. Le Seigneur vous appelle , et vous vous amusez ; 11 ouvre ses trésors, et vous les refusez.

C'est à sa sainte loi qu'il veut que je m'applique ; n ne m'a point laissé d'évangile mystique. Dans mes devoirs communs j'examine , et je voi €e que je fais pour Dieu ^ ce que Dieu fait pour moi.

DE FLiCHIER. tSi

Dans les biens qu'il m'a faits , grande reconnoissance -p En ce qu'il me prescrit ^ exacte obéissance ; Lorsqu'il veut m'aSiger, humble soumission; M'attacher aux vertus de ma profession, Sentir quand il lui platt les douceurs de sa grâce y Yoilà ce qu'il estime et ce qu'il veut qu'on fasse.

GLARtCE.

Il aime encore mieux qu'on s'élève pins haut. La médiocrité, madame, est un défaut.

VLAVIE.

Vous )etes dans mon cœur d'inutiles amorees^ Je ne m'élève pas au-dessus de mes forces. Je vous l'ai dît, madame , et je vous le redis , Je ne veux occuper qu'un coin du paradis Parmi les petits saints inconnus dans l'histoire ,. De là vous voir briller au sommet de la gloire.

CLARICE

Le ciel, qiù distribue à chacun ses talens>

Fait valoir les petits , et couronne les grands.

Vous pouvez demeurer dans l'état où vous êtes,

Tous dévots ne sont pas ou docteurs ou prophètes ^

Tous ne sont pas admis à la sainte union.

Nous avons le repos, vous avez l'action.

Dieu caresse, les uns et protège le reste ;

On voit dans la maison de ce Père céleste

Différence d'emplois, diversité de rangs,

Des serviteurs mêlés avecque les enfâns;

Les uns ont le travail et la peine en partage.

Les autres, plus heureux, ont Dieu pour héritage;

Les uns cherchent un bien qu'ils n'ont pas éprouvé^

Les autres sont contens^ suis de l'avoir ti^ouvé;

!x6a POÉSIES FRA2IÇOISES

Ceux-là commencent l'œuvre, et ceux-ci la finissent; Jjes uns courent au prit, les autres en jouissent; Et, selon les secours et les grâces qu'ils ont , Les uns sont dans le ciel, et les autres y vont.

Pour moi je suis au rang de ces âmes traîueuses Qui, suivant du Seigneur les routes lumineuses, Et jetant vers 1^ ciel parfois quelque regard, Marchent languissamment et n'arrivent que tard. Dans la dévotion que j'ai dessein de suivre , Je n'ai d'autre secret que celui de bien vivîre. Quiétude, abandon, spiritualités, Uaffinemeus d'amour que vous nous del)itez, Sont pour moi jusqui'ci doctrines inconnues ; Mon âme ne sait pas s*élancer dans les nues. L'extatique sommeil n^est pas selon mon cœur. Et l'amour endormi répugne à mon humeur ; Je ne sais point pousser vos immenses tendresses, Ni , pouE mettre à couvert mes petites foiblessses En vertu d'un traité dont on est convenu, Prolonger comme vous un acte continu.

Je ne sais pas mourir, ni me perdre en moi-même. Et puis me retrouver dans l'essence suprême ; Et, confondant en Dieu mon être avec le sien. Me plonger dans le tout, me plonger dans le rien. Je ne me pique pas d^avoir au ciel ma place , Ni de voir comme vous le Seigneur face à face ; Ni d'aller dans son sein vivre tranquillement, Et régner avec lui familièrement.

D'ailleurs je n'oserois nfie croire destinée A m' unir avec lui par le saint liyménée.

DB FLtCHIBII. ^3

Indigne de pa«er, dans des liens si doux ,

Des jours dëbcieux avec un tel époux.

Cette doctrine donc étant peu praticable ,

Et ne sachant que trop de quoi je suis capable y

Yu le peu de vertu que vous me connoissez.

Je m'en dépars , madame » et vcfus m'en dispensez.

CLABICJB.

Je vous plains , et voilà tout ce qu'on peut vous dire.

Vous me plaignes, madame, et moi je vous admire. Mais ces grands sentimens que vous nous proposez , Je ne les trouve pas assez autorisés.

CLA&ICE

Autorisés? 6 Dieu! les conciles , les pères, * Les docteurs les plus doux, comme les plus sévères, Qui savoieiït mieux que nous juger des oraisons , En ont dit autrefois ce que nous en disons.

FLAVJE.

Jusqu'au point du salut porter l'îndiflTérence ,

Aimer Dieu sans désir, sans soin, sans espérance^

N'avoir qu'un acte seul pour toute piété ,

Madame, tout cela sent bien la nouveauté.

Je ne sais ce qu'ont dit les pères , les conciles ^

Mais je crob...

CLJkaicx.

Laissons là ces discours inutiles.

Il ne vous convient pas de décider ici. Est-ce votre curé qui vous l'a dit ainsi ? Notre doctrine est pure , ancienne , fidelle , Mais la pratique , hélas I en est toujours nouvelle. Le monde se relÂehe , et nous le réfernions ,

.:^64 POÉJSIM F.tikVÇOiSES

Le pur amour s'éteint , et nous le raUumoo^; Et, pour mieux établir notre oraison tranquille^ Nous allons la puiser jusque dans l'Évangile; Jésus-Christ pour prier s'y retire à l'écart , Et Marie y fait choix de la meilleure part.

Pour Jésus-Christ, madame, il est inimitable;

Pour le choix de Marie il étoit admirable.

Cette sainte captive alloit porter son cœur

Et ses chastes désirs aux pieds de son vainqueur;

Mais, laissant engager Marthe à la vie active,

La bonne fille crut être contemplative ;

Et , moins sage que vp«is, elle n'eut pas l'esprit

De s'attacher à Dieu , non pas à Jésus-Christ.

CLARICE

Ce que vous dites là, madame , pourroit être ;

Mais elle étoit aux pieds de Jésus-Christ son mattre,

Qui pouvoit lui donner de sublimes leçons,

Et lui faire penser tout ce que nous pensons.

Quoi qu'il en soit, des lois saintes comme les nôtres

Sont des traditions qui coulent des apôtres ;

Et nous avons pour nous toute l'autorité

Que donne la pî^tise et sage antiquité.

Vous VOUS donnez en vain ces grandes origines ,

Vous venez des begards , madame , et des béguines ,

Qui prêchoient comme vous la pure charité ,

Se disoient citoyens de la sainte cité ,

Rejetoient les désirs même les plus louables ,

Tout pécheurs qu'ils étoient se croyoient impeccables ,

Sous le voile sacré de la sainte oraison

DE FI.i«HfBB. a65

Supprimoîcnt le^ rertus , suspendoieni la raison , Et vivant sans -^iici , sans honneur , sans étude , Entêtés d'une triste et morne quiétude , Et pleins de passions qu'ils ne pouvoient cacher, Commençoient par l'esprit , finissoient par la chair ; Ne vous offensez pas de cette descendance.

CLARICE

Ces gens-là ne sont pas de notre connoissance ,

Madame , s'ils ont eu de l'indiscrétion ,

Et s'ils ont abusé de la dévotion,

S'ils ont abandoimé la vérité chrétienne ,

Nous nous en rapportons au concile de Tienne.

Nous renonçons de même aux dogmes erronés

Des faux spirituels y des faux illuminés.

Nous avons pour docteurs des pères vénérables »

Dévots 9 judicieux , savana , irréprochables ;

Rusbrock, le grand Rusbrock y tient le premier lieu.

Rusbrock ! que dites->voiis ?

Ce grand homme de Dieu , i

Rusbrock , encore un coup , dont la science exquise.. . .

De quel pays étoit ce père de l'Eglise ?

CLARICE

Vous ne connoissez pas Rusbrock, madame?

Non.

CLARICE

Rusbrock ! que de douceurs sous ce barbare nom!

a66 P0ÉAIZ6 FAAVÇOISBS

Harphios vient après ; quels mystiques, madame ? Ib ont si bien écrit sur les ncM^es de l'âme, . Qu'ils méritent l'honneur de votre souvenir.

FLAVII.

Donnez-leur donc des noms qu'on puisse retenir.

CLAaiGE.

Bu moins vous connoissez Taulère , notre maître? Ce saint....

FLAVtE.

Permettez-nioi de ne le pas connottre.

Je me pique d'agir et d'accomplir la loi; Mais leur état passif est au-dessus de moi. Leur doctrine n'a rien d'humain ni de sensible , Et leur jargon dévot est inintelligible.

OLA&JCB.

A vous , qui né^^igez la contemplation ,

Et qui n'avez nul goût pour la perfection.

Ces docteurs cependant par raison , par pratique •

Ont établi les lois de l'oraison mystique ,

Nous ont laissé le soin de nous purifier,

Et nous ont appris l'art de nous déifier.

Une foule de saints, que leurs vertus sublimes

Font briller dans le ciel , ont suivi ces maximes.

Tels sont Jean do La Croix , Balthasar Alvarez •

A qui Dieu révéla nos mystères sacrés ;

Thérèse qui , brûlant d'une divine flamme ^

Alloit se perdre en Dieu dans le château de l'âme;

De Sales , mis au rang des prélats immorteb

A qui toute l'Eglise élève des autels ,

N'a-t-il pas dépouillé la sainte indiffjérence

DB FLÉCRIfitt. 267

De tout empressement de lèle ou d'espérance ? Et quel de nos auteurs , rempli de charité' , Porta le pur amour plus haut qu'il l'a porté ?

Vous avez tos docteurs , vous avez vos apôtres ,

Mais on ne convient pas que ces saints soient des vôtres.

Tout le Carniel ému de vous voir sans raison

De son illustre fille adopter Voràison,

Prêts à rendre en publie à l'Église sa plainte j

Murmure contre vous et réclame sa tainie . . '

De Sales , yainem^t ici par vous cité f .

Dans ses pieux excès doit être interprété $

Et, pour justifier aa science profonde»

La mère de Chantai viendroit de L'autre monde*

Ces saints , toudiés de Dieu dâas leurs affections ,

Ont donné qt^quelbis dans vos èxprêssioa^ 9 .

Pour tracer leur amour ont mis tout en usage y

Sans prendre votre sens ont pris votre langage,

Et , dans leur amoureux et doux ravissement ,

Us parlolent comme vous et pensoient autremeat.

Tous avez vos raisons , et nous avons les nôtres ; Falconi , Malaval , De Combes et tant <Paatre8 En jugeront , je crois , plus sainement que vous.

Vous ne me citez point Molinos.

• CLAKICE.

Parmi notis , Madame , par respect qu'on a pour le saint Père , Nous savons qu'en penser, mais nous n'en parlons guère.

^66 POÉSIES FaAUÇOISES

FLAYIE.

Cétoit un séducteur.

CLARICE

Ce discours est outré ; Mais la savante Prisque est-elle à votre gré ?

FLÂTIE.

Je la connois, je sais qu'elle est votre héroïne.

CLARICE

Elle ne sort jamais de l'essence divine ; Ni craihtes , ni faveurs , n'affoiblissent jamais De son tranquille cœur l'imperturbable paix ; La sublime oraison semble faite pour elle; Et la gloire du monde ou la gloire étemelle , Où les hommes ont mis les faux ou vrais plaisirs , N'ont pu surprendre en elle un seul de ses désirs. Nous n'avons qu'à la voir, l'écouter et la suivre , Elle a sur l'oraison fait un excellent livre ; Tout ce que le cantique a de tendre et de doux , Ce que Tépouse sent , et ce que sent l'époux , Elle l'expérimente, et le ressent de même , Et l'explique avec art du seul objet qu'elle aime.

Quoiqu'avec quelque honte et quelque déplaisir Elle n'eût pas l'honneur de briller à Saint-Gyr, On ne peut toutefois douter de son mérite ; Il n'est point de talent dont elle ne profite ; Elle joint la souplesse à la dévotion , Et porte dans le cœur la persuasion.

Mais je n'approuve pas qu'une femme s'empresse , Qu'elle veuille partout faire la prophétesse ; Que , tantôt à la ville et tantôt à la cour,

DE rtÉGHIER. 1k6g

Elle aille sourdement prêcher le pur amour;

Qu'elle cherche à régner dans l'empire mystique ,

Et veuille devenir l'épouse du cantique ;

Que, se mettant au rang des célèbres auteurs.

Elle ose disputer avecque les docteurs ;

Que sur un char de feu , par soins ou par adresses,

EUe conduise au ciel marquises et duchesses... .

CLABICE.

A Totre ayis, madame, il faut donc l'éloigner.

Vous savez que saint Paul nous défend d'enseigner. Le monde n'est pas fait pour suivre nos caprices , n veut des directeurs et non des directrices; Nous devons pratiquer ce que nous connoissons. Et laisser aux docteurs à faire des leçons.

CLABICE.

Souffrez qu'avec saint Paul aussi je vous réponde , Que les spirituels sont les juges du monde. Le grand Tertullien , d'antres Pères savans Forent admirateurs des Prisque de leur temps. Voulez-vous nous priver des grâces que Dieu donne Sans nulle acception de sexe ou de personne ? L'homme a plus de savoir et de force que nous , Mais nous avons l'esprit et plus vif et plus doux ; La raison est en lui beaucoup plas fastueuse , Mais la nôtre est plus tendre et plus affectueuse. Notre âme , déchargée et d'étude et de soins Pour s'élever au ciel nous pèse beaucoup moins ; Et , cherchant son repos toujours hors d'elle-même , D'un lien plus étroit ^'attache à ce qu'elle atme. Nous avons avec Dieu plus de relations ;

270 POÉSIES fAauçoises

Les extases , les goûts , les révélations ,

Et des objets divins les images empreintes ,

Ont été de tout temps le partage des sainlcss.

VLAVfB.

Je le crois ; mais en nous cette sublimité. N'est souvent que foiblesse, erreur, ou vanité.

CLARICE

^ez pour votre sexe un peu plus d'indulgence ,

L'illustre Fénelon en a pris la défense ;

Ce prélat qui , sans faste et sans ambition ,

Soutient par sa vertu sa réputation ,

Et, joignant au savoir l'art et la politesse,

Donne aux enfans des rois des leçons de sagesse.

L'aimable piété , la paix et la douceur

Brillent sur son visage et régnent dans son cœur.

Au milieu de la cour , comme en la solitude ,

Dans les cœurs les plus vifs portant la quiétude ,

Il redresse le siècle et dirige aujourd'hui

Le courtisan tranquille et dévot comme lui.

Il sait jusqu'à quel point croit la divine flamme ,

Jusqu'où l'on peut monter tous les ressorts de l'âme ,

Quelles sont les vertus et quels sont les défauts,

Et discerne toujours le vrai d'avec le faux.

FLàVIE.

Mais Bossuet , jaloux de la gloire divine ,

Se plaint de sa conduite et blâme sa doctrine ;

Des règles de l'Eglise exact observateur.

Prédicateur habile , et célèbre docteur ,

Il l'accuse, dit-on, avecque vraisemblance

De vouloir abolir la vertu d'espérance.

Je ne sais point , pour moi , quels sont ces différens ,

DB FLéCHIEB.

Mais enCn cet évèque est l'oracle du temps ; Des sens les plus otecurs il dissipe les onibres , Il perce de l'erreur les voiles les plus sombres ; Et y quelque autorité , quelque adresse qu^elle ait , On voit fuir rhërësie au nom de Bosstket. Plein d'érudition, de zèle, de science...

GLARICE.

Un peu moins de savoir, et plus d'expérience ^

Madame, moins d'étude, et plus de sentiment;

€hacun parle , chacun pense différemment. ,

Yotre évêque sans doute en sait autant qu'un autre ,

Mais en fait d'oraison il doit céder au nôtre.

A ses raisonnemens d'ordinaire attentif

Le tkéologien n'est pas contemplatif;

Son esprit , accablé du poids de ses pensées,

Nourri de question vainement ramassées ,

De mille objets divers occupant sa raison ,

Sous un tas de doctrine étouffe l'oraison.

La science distrait, et l'étude dissipe ;

Il ne faut qu'on objet, il ne faut qu'un principe,

La multiplicité fait la confusion ,

La curiosité dessèche l'onction :

Mais dans sa quiétude , un bienheureux mystique ,

Humble par connoissance , et savant par pratique,

N'ayant que Dieu pour livre, et s'anéantissant,

Apprend ses vérités, parce qu'il les ressent.

Nous laissons ces docteurs avec leurs âmes fières.

Qui semblent s'aveugler à force de lumières;

Nous respectons leur rang et leurs doctes travaux ,

Mais nous en appelons à d'autres tribunaux.

FLAttE.

Cependant on ne voit que lettres pastorales, Que dissertations mystiques et morales ; Chaque prélat s'émeut pour illustrer son nom , Depuis Meaui et Paris jusques à Sistéron.

CLARIQE.

L'un suit son inte'rét, l'autre sa fantaisie, L'un son ambition , Vautre ça jalousie ; Chacun se fait de fête, et chacun sait pourquoi; Mais le pape est arbitre et juge de la foi.

Je laisse donc à Rome à régler vos affaires , Et je ne prétends pas entrer dans vos mystères ; Jouissez du repos que vous vous proposez , Jour et nuit devant Dieu soyez les bras croisés. Plongez-vous dans le sein de la divine essence ; Pour moi , dans une simple et pieuse ignorance , Je veux , sans m'avilir, sans me trop élever, Pratiquer la vertu , madame , et me sauver.

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