‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 45 sur 292 · DE L ENVIE · texte numérisé non relu

DE L ENVIE

Lj'vMvm est de tous les vices celui que Ton pardonne le moins ^ il marque une foiblesse d'esprit et une lâcheté de cœur qu'on ne peut e!SLCiiser.

Ce vice , tout honteux qu'il est , ne laisse pas d'être souvent le vice des plus grands hommes ; un Alexandre pleure quand il apprend les victoires de son père , et il croit que c'est lui ôter une partie de sa gloire que de la partager arec lui.

Un Saiil ne peut soufiiir que son peuple donne k David plus de louanges qu*il ne lui en avoit dpnnë , et ie rang qu'il tient ne le peut satisfaire , quand il voit an de ses sujets plus estimé que lui*

Une d^Hfud de qualité demanda un jour au prince Maurice de Nassau , qui il jugeoit être le premier capitaine de son siècle. Le prince lui répondit qu'il croyoit quç le marquis de Spinola étoit le secotfd. Cette réponse étoit assurément spirituelle et adroite 'y

mais étoit-elle une preuve de son envie ou de sa modestie , ou étoit-elJe uue preuve* de Tune et de l'autre tout ensemble ? 11 ne voulut pas dire qu'il étoit le premier, il aima mieux donner lieu à le penser ; mais il n hésita pas à nommer Spinola pour le second, afin de ne se pas compromettre avec lui, et qu'on lui fitjusbce sur cette prëftîrence.

M. le Prince j cest assez de le nommer pour en faire tout Tëloge quUl mérite , avoit coutume d'appeler le comte d'Harcourt , le cadet la Perle. Il est vrai que ce comte eii portoit toujours une à Toreille , et qu'il étoit cadet du duc d*Elbeuf ; mais je crois que ses belles actions , et surtout ce quil avoit fait à Turin , ne contribuèrent pas ^uÀ Je faire ainsi appeler. Notre héros a*étoit pas fâché de cacher sous un nom ée plaisanterie le nom d'un homme qui marchoit sur ses pas , quoiqu'il ne le suivît que de loin.

Il me souvient que ce comte, dans une rencontre en Guyenne, ayant eu un avantage. considérable sur les troupes que commandoit en personne monsieur le Prince , un officier qui étoit dans la confid^nGe de son altesse et de ses plaisirs lui dit en riant que le cadet la Perle avoit fait des merveilles , et que monsieur le Prince lui répondit avec cette présence , cette Justesse et cette vivacité d'esprit qj|^il conservott toujours , qu'il ne falloit plus l'appeler le cadet la Perle, mais la Perle des cadets.

Il en est des grands, capitaines à l'égard de la gloire , comme il en est des femmes bien faites à

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regard de la beauté. Deux belles femmes sont peu amies , et s'acoordent peu sur Jeurs prdtentions ; cfeacufte croit âtre en droit de se préférer , et cha* cuoe i%iillaiK}àe*de9 défauts da<is sa rivale ^ qui ne sont point venus à la'connoissance de celles qui ne sont point intéi^QS^es dons leur querelle.

•DeuT* grands* capitaines s'étudient toajourssur leîip cofhduilè ; et , quelque bonne ei louable qu'elle paroisse aux yeux des autres , ils y trouvent sàn» cesse 11 redire , et ne lasauroient approuver. Tantôt on devoit churger Tennemi ,* et tantôt on devoitmieux di^uter le terrain ; tantôt xon n'a pas su profiter d'un avantage, et tantôt éï\ s est trop exposé; voulant en profiter ; tantôt la 'bravoure l'a emporté sur lapnÉ^Moe, et l'on a oublié- que l'on étèit capitaine pour £iiré.le métier âe soldât ; tantôl: on- a manqué une beUe occasien' par trop de sagesse et trop de circonspefction.

Aiitei deux grands capiitaines ne sont jamais parr faitement contensl'un de l'autre; et la raison y -c'est qu'ils sent tous deux gpands capitaines, et qu'ils savent tous deux qu'ils le sont •, l'un nuit à l'autre ^ et ils se font tous«<deux une idée de' ce qu'ils sont toute à leur avantage.

A entendre parler des gens de guerre , ils ne sont point envieux les uns des autres ^ mais chacun x:r oit avoir plus d'à tt achètent à sa profession , aimer |)lus la gloire et mieux payer de sa personne que pas un autre.

Qu'un officiier d'un régiment soit détaché pour, une

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occasion , et qa^il y fasse au - delà de lout ce que Ton en pooToil attendre , on voit peu ies autres l'en louer ; ils se contentent de dire qu it a tait ce qu'il a dû y et qu'ils en auroient tods .fait autant 4 s'ils avoient été commandés.

Il est étrange qu^mie l>eile aetîoiî Mj^t regandée avec des yeux si difiérens; les généraux approuvent hautement l'action de cet. oiBcicr , parce qu'ils le voient beaucoup au - desaoos d'eux , et qu'iU ne pearent porter envie à sa fortune ) $6s ^mbfables ne la louent pas et ne la publient p9s,^ parce qu'ik craignent que le mérite de cet homme b6 le fasse élever au«<lessus d'eux.

Il y a une sorte d'envie qui est bonae et raîseuoable ^ et c'est ce que l'on appelle tmalation. On voit dans un séminaire trois ou ^uati;^ pevsonnjBa qui se distinguent .par leur travail , • par lewrs bdles inclinations et par leur vertu ; en a envie de lea imiter , rien n'est si louable. Un gentiJjiemmi^ est à l'Académie , et tout le monde jelte les yeux sur lui, parce qu'il est extrêmement adroit et fort porté au. bien ; on a envie d'^n faire lé môdèlç^de.'sa conduite^ œtte enne est bonnéle et mérita d'être approuvé^ de toute la terre ] mais ce qu'on appelle proprem^nt ewie est toujours pris en rnauvaisia part..

Un homme envieux ne peut avoir* d'amis,, parce qu'il n'est pas d'bAmeur à en supporter les défauts , et qu'il n'en peut ivoir l'heureux réti^blisseinent sans chagrin. Rien ne satisfait un homme de cet esprit ^ il ne faut paroJtre ni heureux , ni roallàeureux, avec

Itii; il mëpiise leiBalhcureux , al Theiireox lui fait {maser de fâeheux momens.-

n n'est pas surprênnat quud homme qui n'a point ite naissanca et qaî a peu- de bien poiie en^ aax nobles et aun riches; mâift que les noMes et les riches portent quelquefois en fie à un bourgeois, c'est ce ipie i'on aurcfit peine k croire , si rexpérience ne BOUS le faîsoit pas oonnoltre.

Nouft nous mettons toujoai*s Je bonheur des autres devant les yeux , et nous ne regardons le n6tre qu'à travers. Nous sommes si accoolnmc^s à notre bonne fortune que nous ny sommes pUts sensibles; et celle que nous reconnoissons depuis peu dans un particulier remporte sur la n6tre , quoique nous en ayons presque toujours jour.

Comme notre vie est bornée à quelques arni^ , noire esprit est de même borné à quelques connoissances; tout ce qui est au «-delà n'est p^ à son point de vue , et c'est pour loi comme s^l n'étoit point*. Pourquoi donc enviée à ceax qui ont plus de lumières que noos celles que nous n'avons pas ?

Chacun a son talent , no«s devons Fen laisser jouir paisiblement , comme il nous laisse jouir du nôtre ; notre bonheur ne dépend pas de crfui des autres , mais de nous , et c^ést assez pour âlre hevreuï que d^élre contens de ce que nous sommes.

Il est tAiit de charges dans le monde, tant de sortes de grandeurs , tant de biens , pourquoi envier ce que M.... en possède ^ Pourquoi nous acharnonsnous sur cet homme? Â-t-il tous les biens de la terre

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et t^s les emplois du siècle? Laissous-luî oe qu'il a , et songeons à ce que nous pouvons avoir.' N'exaiQinoQs pas^eonHnent il est devenu ce.qu^il eat , mais pensons sërieusemeat qu'il ne tient qu'à nous d'être plus que nous ne sommes ; la vertu tient lieu de tout à un esprit Lien fait, ^ on homme raisonnable ^ à un ehnëtien.

Les richesses , le& emplois , restimç , ou la vertu seront toujours les heureuses suites de notre tray^l et de nos bonnes actions : Tun est récompensé d'une manière, et l'autre de l'autre -, mais c'est toujours récompense^ et celui qui pajroît quelquefois si bien partait n'est pas toujours en effet cehii qui est le mieux.

Si l'on me demande d'où vient que l'envie règne partout, et qu'3 y a peu des gens, de quelque qua* lité et de quelque profession qu'ils soient ^ que l'on ne voie. sujets à ce vice, je dirai deux choses :'La première est que personne ne se fait jiBtice à soimême ni aux autres^ la seconde, que chaeun s'estime et s'aime plus qu'il ne doit , et n'estime et n'aime pas assez les autres.

Si nou$ nou» en croyons., c'est notre esprit , noire science, notre éloquence, en un mot, c'est notre mérite qui nous a poassés et élevés , et c'est la- fortune seulement qui a élevé les antres.

Pourquoi faisons-nous cette distinction ? C'est qu'il est plus agréable et plus louable de ne devoir qu'à soi-même ce que l'on est , que de- le devoii* à une aveugle et à une capricieuse ^ c'est que notre amourpropre trouve son compte quand nous décidons

SUR LES CARACTSaES DES HOMMES. aSg

ainsi sur notre mérite ^c est que'parj^^te distinction nous croyons faire i^onnoUre oe ipie. nous valons.

Tout ie monde u est pas de mon senUment em Tenyie , et je n y trouva ppjnt à redire;,. |lil.,.s<)n tient que l'envie est nécessairie au public , et que , si .oq I4 condamne dans quelques . particuliers ^ pn ^ doit approuyér dans le commerce du monde^

I) me disoit , il y a quelques jours , ^ue sans uU peu d envie nous vivrions tous dans une trpp grande tranquillité d'esprit, et dans uu geor^ de vie trop unie ; il ajoutent que, comme un peu de poiyfe <>u do moutarde relève une sauce, un peu d'envie a.nime nos.actions, et leur dpiuie qn goût piquant qui uouii les rend plus agréables ^t plus faciles ; mais je pense qu'il nommoit em^ie ce que j'appelle érmUalion. Quoi qu'il ^n soit , quand cette envie ne passe pas les bornes de rhonnêteté et de la charité , elle peut (Stre reçue partout , et même dans les cloilres et dans les séminaires, sans qu'on pense à faire le procès à ceux qui lui en donnent Tentrée.

Ne soyons point envieux du bonheur apparent xlo ceux que l'on croit si bien établis dans le monde ^ leur grandeur et leur félicité dureront peu ^ ils ont beau s'éleyer , ils tomberont bientôt ^ leur disgrâce ou leur mort suivra de près leur établissement, et leur .élévation. Que sont devenus ces hommes doiH les emplois et les richesse^ ont fajt tant de jaloux ? Considérons leurs tombeaux , et voyons ce qui leur reste de leur magnifi(Cence et de leur grandeur.

Ces princes et ces généraux d'armées , que l'ambi-

îigo ' RÉFLEXIOTfS

lion et ie côomiatidettieiit ont tant distingués ^ ces grands cspitaities autant estimes par leur conduite que par leur courage ; ce^ hoâames voluptueux et efféminés, qui se sont rendus si remarquables par leur dépéilse et par leur vie toute criminelle, ont fait bruit l'espace dé vingt-cinq bu trente ans , et puis ils sont morts comme tes autres qui n'ont pas été dans ces e<nplois honorables, du dans ces honteux emportémcns.

Il est'sa'h^ doute que Fhohneur fait la satisfaction de rhom'aié! par rapport à la société civile 5 que le repb^ fait sa consolation par rapport à sa personne, et que )a è*^Sce fait son bohhéùt' par rapport â la sainteté dre là religion^ mais Tenvie seule le dépouille de tous èe^ glorieux avantages, puisqu'elle lui ôte rhoiirtèur à l'égard du monde , le repoà à son égard, et la grâce à l'égard de Dieu et de la religion. En un mot, un énvienx est un malheur'eui ijui vit sans honneur et sans repos , et presque sans espérance de conversion.

Un homme d'honneur et dé probité ne veut jamais de niai à celui qu'il sait être eiivifeux et jaloux dé sa fortune: en voitci un bel exemple. Quelqu'un ayant un jour dit au fameux poëte iuiieu le Ta^se qu'il avoituhe occasion favorable de se vevigeir d'un homme qui par eiivie 'et par jalousie lui àvoit rendu mille mauvais services , il répondit : Ce n'est pas le bien , la Vie ou l'honneur que je désiré ôter à cet eîiVieox ^ c'est seulement sa mauvaise volonté. On tie pou'^oit parler plus juste et avec plus de modération .

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