‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 46 sur 292 · DE CEUX QUI IMITENT LES AUTRES · texte numérisé non relu

DE CEUX QUI IMITENT LES AUTRES

On ne doit pas louer un homme prëcîsëment parce qu'il en imite un autre ^ on ne doit pas aussi le blâmer parce qu'il ne Timite pas. C'est une vertu d'imiter un homme de probîtë , c*est un vice d'imiter celui qui vit dans le dérèglement; ainsi , quand on veut se faire un modèle pour sa conduite , il faut jle bien choisir.

Il seroit aussi extraordinaire aux bourgeois de vouloir imiter les gens de cour dans leurs manières , qu'il le seroit aux gens de cour de vouloir imiter les bourgeois. Leur naissance et leurs emplois mettent une différence entre eux qui doit paroître en toutes choses : dès que les uns tiennent des autres , on les méconnolt , et ils ne passent plus pour ce qu'ils

sont.

L'esprit d'un bourgeois et d'un gentilhomme dans une même personne gâte tout, et fait que l'on cherche le bourgeois dans le gentilhomme sans le trouver. L'esprit d'un gentilhomme et d'un bourgeois dans un m^e homme cause un si bizarre mélange , que l'on n'y reconnoît ni l'un ni Tautre.

Un gentilhomme qui s'abaisse jusqu'à prendre l'air et les manières d'un bourgeois , et un bourgeois qui s'élève jusqu'à prendre les manières et l'air d'un gen-

29^ REFLEXIOKS

tilhomme sont deux masques qui font rire tout le monde et qui le divertissent.

Il ne faut pas nous mettre sur un pied à vouloir faire tout ce que noua voyons 'faire aux autres, sous prétexte que nous sommes de même profession^ nous n'avons pas tous les mêmes talens et le même génie. Qa voit des gens savans écrire avec beaucoup d'esprit et de politesse, qui n'ont pas le don de prêcher et de parlei* en public. On voit^au contraire des gens prêcher avec une facilité et une éloquence incroyable , qui dans le fond n'ont pas grande étude m grand, esprit.

Chacun doit se connoitre et n'entreprendre que les choses dans lesquelles il peut réussir. Outrer ses talens et son génie et les porter plus loin qu'ils ne peuvent aller, c'est manquer de conduite et de jugement \ c'est vouloir se mettre en possession d'un héritage qui ne lui appartient pas , et sur lequel il n'a aucun droit.

Nous avons un beau jardin plein de fleurs et de fruits \ jouissons-en paisiblement , et laissons la vigne de Naboth à celui qui en piend le soin et qui la cultive soir et matin. Ne faisons pas le métier de capitaine quand le prince nous a établis popr rendre justice à ses sujets.

On peut réussir dans toutes sortes de professions , mais il faut s'y donner tout entier -, dès que l'on se partage , et que l'on en embrasse plus d'une , on quitte le solide pour l'apparent. Pour se faire honneur on se perd , et pour devenir riche on se ruine.

SUR LES CARACTÈRES DES HOMMES. I^i

, Un homme qui se distingue dans ses gestes , dans son marcher , dans son écpiipage , dans ses meubles, dans ses actions ; en un mot , un liomme qui est singulier n'a pas Tesprit bien fait , et on peut assurer» s'il n'imite pas les autres , que les autres le doivent encore moins imiter. €e qui paroit de singulier en lui fait croire que ce qui ne paroît pas Test encore plus , et tout ce ((u'il fait donne une fâcheuse idée de ce qu^il dit, de ce qu'il pense et de ee qu'il est.

11 arrive assez souvent, quand on veut imiler quelqu'un qui a du mérite et de la répulatioa , qu^oQ l'imite dans des choses qui ne sont pas ce qui le mettent au - (lessus des autres ^ on s'attache à ce qui accompagne son mérite, et non pas à ^on mérite -, on prend J'ombre pour le corps : ainsi on a beau marcher sur ses pas , on ne va pas où il va^ on a beau se cor pier sur hif , on ne lui ressemble jamais.

Il faut être habile peintre pour faire une bonne copie d'un bon original. De même , pour bien imiter tm homme que tout le monde estime et que le mérite fait distinguer, il faut avoir presque autant de mérite et n'être guère moins estimé que lui.

Henreux celui qui est parvenu à ce point de per^ fection qu'on ne sait si c'est lui qui rmite , ou si c'est lui qui est imité ! On dit de Philon le juif et de Platon qu'on ne pouvoit décider si Philon avoit imité Platon, ou si Platon avoit imité Philon;

Il y a des gens à la cour qui mènent une vie exemplaire , et il y en a qui , sans faire parottre tant dé piété , en ont en effet beaucoup -, mais les uns et les

autres ne sont pas ceux qai ont le plus de sectateurs. Qu^UD homme s'habille biea, et qu'il soit biea k cheval , il se fait en un jour plus de disciples et plus d'imitateurs que les autres n'en ont en dix ans.

Qu'une femme paroisse à la cour avec une coiffure modeste ,/mais riche, et qui ne donne pas un air ai jeune que celle des autres , elle marche seule dans «on chemin / personne ne la suit , sa coiffure sera toujours à bon compte , et les marchands, du Palais n'en augmenteront jamais le prix. Qu'une femme trp^ye une nouvelle manière de se coiffer et de se bien mettre , toutes les autres s'ëtudient à se mettre et il se coiffer de même.

Quand on veu< imiter quelqu'un , il faut voir si on le doit et si on le peut , c'est-à *dire, si le tempérament , les emplois , l'humeur , l'esprit et la profession dout on est permettent de l'imiter. Tout ce qui est bon en général peut être imité de tout le monde , mais ce qui n'est bon qu'à des particuliers et dans de certaines circonstances n'est pas bon à toutes sortes de personnes e.t en tout temps ; ainsi c'est indiscrétion de vouloir imiter ce qui ne convient pas à notre état et à nos inclinations. JNous ne sommes pas toujours à nous , nous nous devons souvent au public., pt c'est lui faire unç injustice que de nous dérober à lui pour vivre en particulier et selon notre caprice. La prudence et l'expérience sont deux grandes maîtresses sur ce point; leurs leçons sont toujours bonnes en quelque âge que l'onâoit, et elles sont toujours d'un prompt secours contre le faux zèle.

SUR LES GAItlGTBRBS DES HOMMES. . agS

Il n'y a poin(^ d'homme qui ne puisse imiter et être Imité. A force d'imiter les autres on se perfectionne , et on est imité \ de cett^ manière nous recevons des leçons sans en prendre, et on en reçoit de nous sans en donner.

Ce qui entre par les yeux fait pour Tordinaire plus d'impression que ce qiii entre par les oreilles; ; et c'est la raison pour laquelle une bonne action ou un bon exemple en fait plus que vingt prédications \ les instructions qui se font de cette manière ne frappent point l'air en vain, elles vont droit au cœur.

Vouloir être imité dans ce que l'on fait c'est s'applaudir et faire son éloge , c'est avoir de soi une opinion que tout le monde plus éclairé que nous n'a pas ; mais vouloir imiter les autres , c'est commencer à se connoître, et donner des preuves que Ton veut valoir quelque chose.

U faut tâcher de n'être jamais content de soi \ il faut regarder ceux qui marchent devant nous , et ne point jeter la vue sur ceux qui nous suivent 5 cela fait que nous ne nous arrêtons pas , mais que nous avançons toujours dans le chemin que nous avons pris , et que nous arrivons plus sûrement et plus tôt où nous voulons aller.

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