‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 47 sur 292 · DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

DE LA RELIGION

A PARLER sincèrement, on peuttlire qu'il y a peu de chrétiens qui sachent bien cô que c'est que leur religion, et en quoi elle consiste; on est ëlevë par des parens qui font profession du christianisme, oa en fait de même profession ; mais, si on est de famille noble et ancienne , on s'étudie bien plus pour l'ordinaire à vivre en homme de naissance et de qualité qu'en chrétien.

Il me souvient qu'étant à Venise j'eus la curiosité de me trouver une fois à l'assemblée du sénats qui se tient tous les dimanches au matin , sans avoir égard au jour. J'avois , à la vérité, ouï la messe avant que d'y entrer, dont bien me prit , parce que l'on n'en sortit qu'à midi; mais plusieurs nobles ne l'entendirent pas. J'avoue que je fus scandalisé que ce jour, qui doit être plus particulièrement employé au culte de Dieu , fût choisi pour les affaires de la république ; je ne pus m'en taire, et je dis à un noble que je voyois quelquefois au billard , que cela me faisoit beaucoup de peine. Il me répondit : Siamo Veneziani, epoi christiania qu'ils naissoient Vénitiens, et qu'ils éloient après faits chrétiens; que , quand ils avoient donné leurs soins«à ce qui regardoit TÉtat, ils pensoient après à s^acquitter de leurs dévoilas de

chrétiens : paroles les plus libertines et les plus impies que j'aie ouïes de ma vie. Si j'ayois suivi les moavemens de mon indignation « je lui aurois dit mille in* jures ; mais je parlois à un m)ble , et j'ëtois à Venise : il n'en falloit pas davantage pour me rendre sage. Je levai seulement les épaules , et lui fis connoitre que sa réponse me surprenoit et m'afHigeoit également ; il n'en fut pas plus touché : nous nous séparâmes , et nous ne nous vîmes plus.

Il y a bien des gens parmi nous qui ne parlent pas si librement qiie ce noble , mais qui ont les mêmes maximes et les mêmes sentimens; ils donnent tous les jours leurs premiers soins à leur établissement et à leur famille, et puis ce qui leur reste de temps est employé aux devoirs de leur conscience. Combien en voyons-nous , les fêtes et les dimanches , faire leur cour le matin , rendre et recevoir visite , solliciten leurs adaires, et enfin aller à la messe lorsqu'il est près de midi ?Ce n'est pas là parler, mais agir en Vénitien.

On ne peut être trop délicat sur le fait de la religion, ni trop zélé pour tout ce qui la regarde. Étant à Saint -Maur, il y a quelque temps, on me conta que monteur le Prince, père du dernier mort, n'y arrivoit jamais qu'il ne descendit d'abord k l'église. Ce culte extérieur marquoit un grand fonds de piété et de religion, capable d'édifier.

Loin de faire servir la religion à ses vues et à ses desseins , il ne faut considérer ses emplois , ses biens et sa naissance , que pour les faire servir à la religion, et les en faire dépendre.

agS RÉFLEXIONS

Le libertinage des hommes ne va pas à mëconnoitre qo'il y a une religion , mais à ne pas vivre selon les lois et les maximes de cette religion. On sait ce que Ton doit croire ; on sait de plus ce que Ton doit faire^ mais on en demeure là ; on se contente de croire , et on remet toujours à faire ce que Ton est obligé de faire.

La foi est le principe de toutes nos bonnes^ actions, mais les mauvaises l'obscurcissent et Tëtouffent. Plus on est dans la pratique des bonnes œuvres , plus la foi s'augmente : au contraire . quand on vit dans le dérèglement, peu à peu on cesse de craindre; et, quand on a cessé de craindre, on cesse de croire.

Le désordre mène toujours plus loin que Ton ne pense. C'est un feu qu'on ne peut éteindre quatid on le veut; c'est un torrent qu'on ne peut arrêter quand on Le souhaite. On se persuade qu'il n'ira qu'à la corruption des mœurs , et on ne prévoit pas que cette corruption se communique et qu'elle s'étend presque toujours jusque sur la créance. En effet, l'expérience fait connoitre que la foi ne peut guère demeurer saine avec tant de corruption.

Il faut s'attacher à la religion , et non pas aux personnes qui font profession de cette religion ; il faut s'attacher à notre créance , et non pas à ceux qui nous l'enseignent. La cabale fait souvent agir et parler ceux qui paraissent les plus zélés, et il est difficile de démêler ce zèle d'avec riutérét ; on le déguise si bien qu'on les confond, et qu'on les prend assez souvent l'un pour l'autre.

Il y a des gens qoi ne peuvent souffrir que Ton se mette de la congrégation d^ jésuites \ je ne suis pas de leur sentiment. Je n*en estime pas plus un homme pour en être , mais je ne Fen estime pas moins ; il n y a que la manière dont vit ce congréganiste qui me le fait louer ou blâmer. Peut-^tre n'^n seroit-il pas moins homme de bien , peut* être ne le seroit-il pas tant. Ainsi je regarde cette congrégation comme une chose extérieure , qui peut servir ou ne pas servir à sa perfection , selon Tusage qu'il en fait.

Ceux qui vivent dans la retraite ont sans doute pris le meilleur parti , s'ils sont véritablement détachés, si leur genre de vie ne leur donne pas une trop bonne opinion de leurs personnes , et si Torgueil et Tamour propre n'entrent pas dans toutes leurs actions , ou au moins s'ils ne marchent pas sur leurs pas.

Quoique toutes les vertus du christianisme forment et entretiennent un saint commerce entre Dieu et nous , il est néanmoins certain qu'il y a une vertu universelle , dont le propre effet est de lier la créa* ture raisonnable avec son Créateur, et de la lui sou*mettre par des marques authentiques de respect et d adoration; et cette vertu, c'est la religion.

Cette vertu nous donne une haute idée de la gran* deur de Dieu # de sa puissance , et nous porte sans cesse à le louer. Cette vertu fait que non-seulement nous lui consacrons notre cœur, et notre esprit , et notre mémoire, mais encore nos langues et nos plumes pour le bénir et lui rendre à toute heure mille actions de grâces.

3oo ' BÉFLEXIONS

Cette vertu est la première des vertas, el nous n en pouvons douter, soit que nous la considérions par rapport à son objet, soit par rapport à ses fonctions et à sa fin ; on peut même assurer qu'elle renferme par excellence toutes les autres vertus.

Noire religion est admirable dans ses maximes , et les vérités fondamentales qu'elle établit sont toutes divines. Dans les autres religions on donne quelque chose à la raison, beaucoup aux passions, et presque tout à la nature ; dans le christianisme, on combat ses passions, on détruit la nature et on soumet la raison.

De tout ce qui est arrivé depuis le comniencement du monde , dont nos pères nous ont laissé des monurocns , et de tout ce qui est arrivé en nos jours , il n'y a rien que la sainte Écriture n'ait remarqué , parce que tout cela a rapport à notre religion , et peut contribuer à mettre les hommes en état de la counoitre et de la suivre.

Plus les pécheurs font les esprits forts pour ne pas croire de religion, plus ils sont à plaindre j plus ils sont intrépides et assurés, plus ils font connottre la grandeur de leur mal ; pkis ils paroissent contens , plus ils sont en danger de se perdre: Ils ressemblent à ces malades à qui une fièvre chaude«donne de puissantes forces \ la mort approche de ces malades à mesure que leurs forces augmentent -, et, lorsqu'ils en montrent tant, on a lieu de croire qu'il n'y a presque plus rien à espérer pour eux. Que dis^e ? Ces impies , qui font gloire de leur libertinage et de la force d'es

SUR LES CARACTÈRES DES HOMMES. 3oi

prit qa'ils se donnent , sont dans un pire état que les frénétiqaes , puisque leur maladie sera bientôt saivie d'une mort étemelle.

Comme il n'y a qu'un Dieu , il ne peut y avoir aussi qu'une véritable religion. Quoique cette religion semble n'avoir été connue que du temps que les fidèles furent à Antioche appelés chrétiens , il est néanmoins certain qu'elle est aussi ancienne que le monde , et qu'elle s'est fait voir dans tous ceux qui ont saintement vécu selon la loi dé la nature , ou. ^lon la loi de Moïse. C'est ce qui a fait dire ^ Eusèbe , dans son histoire de l'Église, que la religion, dont <;es hommes pleins de probité faisoient profession, devoit passer pour ]a pcemik^e et pour la plus ancienne de toutes les religions.

La différence qui paroit entre les justes de l'ancienne, loi et ceux de la nopvelle ne regarde que le temps. Le fils de Dieu fait homme a été l'objet de la foi des uns et des autres: ceux-là croyoient qu'il viendroit au monde pour les racheter^ ceux-ci croient qu'il est venu et qu'il les a en effet rachetés. Cette différence des temps n'en a pas mis dans leur créance; ils doivent.donc les uns et les autres être reconnus pour chrétiens, et être appelés chrétiens.

Le mystère de l'Incarnation a été si puissant et si efficace qu'il n'a pas été moins utile à ceux qui l'ont cru, parce qu'il étoit promis, qu'à ceux qui le croient, parce qu'ils le voient heureusement accompli dans tontes les circonstances prédites par les prophètes.

J'avoue néanmoins que les saints de l'ancienne loi

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n*ont point été appelés chrétiens ] mais je soutiens qu'ils en menoieut la vie, et qu'ils en avoient la . créance ^ ils n'étoient pas chrétiens de nom, mais ils Tutoient en effet.

Ils ne vivoient pas dans la loi de grâce , mais ifs étoient en état de grâce \ la foi en notre Seigneur et sa grâce ont été de tous les temps , de manière que Ton peut assurer que ces saints étoient tout ensemble et de Tancien et du nouveau Testament, parce que , vivant dans la loi de la nature ou dans celle de Moïse , ils appartenaient à la loi de grâce.

Il est vrai qu'ils n'avoient pas le baptême et nos autres sacremens, mais ils n'en étoient pas moins chrétiens, parce que ce n'est pas dans la diversité des sacremens ou des sacrifices que consiste la diversité des religions.

Un homme qui le matin offre à Dieu des sacrifices d'une autre manière qu'il ne lui en offre le soir, ne change pas pour cela l'objet de son culte et de sa religion-, il règle seulement les marques de sa piété selon la différence des lieux et des temps.

Il s'ensuit que la religion chrétienne a été de tous les siècles, et que ce n'a pas été une nouveauté aux fidèles , après la venue du Messie , de vivre dans la crainte de Dieu , de le servir et de l'aimer.

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