CHAPITRE IV
SATOU LE MOÎIDE.
Il faut savoir le moDde pour y vivre , et pour n'y vivre pas ; mais bienheureux ceux qui prennent le dernier parti ! Rien ne porte plus h le prendre que la connoissance parfaite de la manière dont on a coutume^ d'y vivre , et du danger dans lequel on est de s'y perdre.
Mais puisque Dieu ne nous njqpelle pas tous dans la retraite , quàiid nous avons rempli nos devoirs à son égard , il est bon que nous pensions à régler notre conduite sur ce que le monde demande de nous, afin de vivre doucement avec ceux qui y vivent comme nous , et c'est ce qu'on appelle sawir le monde.
La première, la plus générale, la meilleure et la plus importante maxime que Ton puisse donner sur celte matière, c'est de ne désobliger jamais personne^ de ne parler mal de qui que ce soit , de soufirir avec bonté les défauts des autres , de donner des louanges à ceux qui en méritent , et d'avoir de la civilité pour tous ceux avec qui on est en commerce.
Il ne iaut jamais se vanter, ni se distinguer mal à propos. Parier de sa naissance devant ceux qui n'en ont point, c'est les insulter; en parler. devant ceu^ qui en ont, c'est se compromettre. Parler d'étude et de lettres devant des artisans, c'est s'en moquier^ ^n
3o4 RÉFLBXIOHS
parler devant des gens d'ëpée y c'est souvent imprudence et s'exposer à contre-temps.
Celui qui se donne de ces airs ëlevës et de distinction , de ces airs qui se font si aisément remarquer, passe toujours pour j^une et pour vain. .
Il ne faut jamais s*ëcouter parler, et ne faire jamais trop valoir ce que Ton dit. Interrompre quand les autres parlent, c'est indiscrétion ^ parler toujours, c'est imprudence ; mais donner aux autres occasion de parler, et parler à son tour, c'est savoir le monde, et c'est le moyen de rendre une conversation douce, utile et agréable.
Il vaut mieux relever la pensée de notre ami que la nôtre. Quand ou eu use ainsi , on fait connoitre que Ton est capable des bonnes choses, qu'elle^ sont de notre goût, que nous leur donnons le prix qu'elles méritent ; que nous ne sommes point incommodes ni amateurs de nos sentimens, et que nous ne sommes pas entêtés mal à propos de tout ce que nous disons.
Un ecclésiastique, un prêtre, un religieux doit toujours paroître sage et retenu dans les compagnies, et on peut dire qu'il ne sait pas le monde, quand il parle, rit, badine et raille autant que les autres. Son caractère et son habit doivent lui imposer une modestie que l'on ue demande pas de ceux qui ne sont point de sa profession. Le moins qu'il se trouve dans les compagnies de femmes et de la jeunesse, c'est toujours le mieux ; s'il n'y est appelé pour aflàirc ou pbur quelque œuvre de charité, il y fait toujours une méchante figure. ^
SUR LES CARACTÈRES DES HOMMES. 3o5
Un honnête homme trouve tonjoars bien plos son compte dans les compagnies des gens de qualité que dans celles des marchands ou du menu peuple. Le respect est Tâmedes unes, et la familiarité celle des autres. Ainsi , tout ce qui se dit chez les uns , ne passant jamais les bornes que la bienséance et la civilité prescrivent, est bien plus de son goût que ce qui se dit chez les autres avec une familiarité bourgeoise , qui pour l'ordinaire est trop libre et n'engendre que du mépris.
H ne faut point aller à la cour pour apprendre le monde ; il ne faut être que prudent et sage ^ il ne faut que se souvenir de son nom, de sa famille, de ce que Ton est, des lieux où Ton est, et de ceux ou de celles avec qui Ton est.
Les leçons que Ton se donne sur ce sujet sont aisées et naturelles ^ on n'a qu'à faire un bon usage de sa nourriture et de son éducation ; on n'a qu'à voir souvent des gens d'honneur et de qualité ; on en sait toujours assez quand on se fait une agréable habitude de vivre avec eux.
Savoir le monde, c'est vivre autrement avec un homme de cour ou un magistrat, qu'avec un bourgeois ou un religieux; c'est recevoir leurs visites, leur en rendre de différentes manières ; il ne faut pas s'étudier là-dessus ; le bon sens et l'expérience nous en apprennent assez.
Savoir le monde , c'est ne se faire jamais d'afiaire avec personne ; c'est porter le respect à qui on le doit; c'est être familier et honnête à ses sembla-
io6 RÉFLEXIONS
Mes; c'est être iudolgent et charitable à ses inférieurs.
Savoir le inonde , c'est parler de pitStë a?ec ceux qui en font profession; de charges et d'emplois avec ceux qui en ont; de nouvelles à ceux qui en sont curieux et qui les aiment; de peinture, de sculpture, d'architecture , de géographie et d'astronomie, à ceux qui en font leur passion.
Savoir le monde , c'est s'accommoder sans peine à l'humenr, h l'esprit et aux désirs de nos parens, de nos voisins, de nos amis, et- généralement de tous ceux avec qui nous vivons , et avec qui nous avons affaire.
Ce n'est souvent ni la bonne mine , ni les belles dictions, ni l'enjouement de l'humeur, ni la vivacité de l'esprit qui plaisent dans un homme, mais un certain air et un je ne sais quoi d'honnête et d^engageant , qui fait qu'il est bien venu partout. Il y a des gens qui sont mieux faits que lui , et qui ont en effet plus de mérite , qui ne sont pas néanmoins si bien reçus, et pour lesquels on ne marque pas la même joie quand on les voit.
Vous avez beau avoir de la naissance , du bien , de la jeunesse et des bonnes qualités , si vons n'avez le don de plaire, vous n'en êtes pas plus aimé; et, si vous ne savez pas vivre agréablement avec le monde, le monde n'en vit pas plus agréablement avec vous.
Savoir le monde, c'est être toujours égal, toujours sage et toujours bienfaisant ; c'est ne brusquer et ne chagriner jamais personne; c'est être complaisant eu tous temps et en tous lieux, et toujours prêt à sous-
SUR LES GÂRÀCTÂRES DES HOMMES. 'icj
crire aux volontés de ses amis ; c est ne soutenir jamais ses opinions avec chaleur, déférer beaucoup à cdles des autres -^ c'est n'aroir jamais de contre-temps.
Savoir le monde , c'est faire bon visage a tous ceux que Ton voit; c'est en ménager en toutes occasions les bameurs et les esprits ^ c'est en approuver, on au moins en excuser toujonrs la conduite ; c'est donner Jien à tout le mooide d être content de nous.
Enfin savoir le monde , c'est n'être à cliarge à per^^ sonne, c'est vivre sans contrainte , c'est n^étre jamais incommode par trop de circonspectiqn et trop de cérémonie , ce n'est pas outrer l'honnêteté que Ton se doit les uns ^ux autreis.
En un iqot, savoir le monde , c'est vivre dans une cerlaioe liberté qui n'est ni trop respectueuse , hi trop familière*, dans une certaine liberté que ceux qui ont le plw de politesse ont établie parmi eux, qi^e Tuftagc et la coutume ont autorisée, et qui est bien reçue partout.