‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 49 sur 292 · DES RAPPORTS · texte numérisé non relu

DES RAPPORTS

Ufr homme qui sait vivre, un hodnéte homme ne fait jamais de rapports, parce qu'il en prévoit les dangerewes conséquences-, il sait que les rapports font toujours des afikires -, qu'ils brouillent les parens et les amis , et qu'ils fMt naître des soupçons on des querelles qui ont de fâclieuses suites.

3o8 RÉFLEXIONS

' Les rapports nuisent toujours à celui qui les fait , et à celui à qui on les fait, et à celui on à celle de qui on les fait. Ce sont des coups de lance qui en tuent ou blessent trois tout à la fois.

Il y a peu de rapports qui se fassent sans exagération^ ce sont des pelotes de neige qui grossissent à mesure qu'elles passent par diÛf'érentes mains.

Celui qui fait un rapport ne peut avoir que deux vues : ou d'obliger celui à qui il le fait, ou de se satisfaire en le faisant. Il n'entre jamais dans les intérêts de la personne de qui il le fait , et c'est toujours à ses dépens qu il le fait.

Loin d'obliger celui à qui on fait un rapport , on lui cause mille sujets de chagrin et de jalousie , et cette jalousie donne souvent lieu à une prompte colère et à une vengeance précipitée. Dans cet état on n'écoute plus sa raison , ni les conseils des ses parens ou de ses amis^ on s'abandonne tout à sa passion, et on pousse les choses à l'extrémité.

Voilà le plaisir et le service que rend celui qui a l'indiscrétion de faire de semblables rapports. Il a beau s'en repentir, il n'en est plus temps ; il a allumé un feu qu'il ne peut éteindre \ il a mis un poignard dans le sein de cet homme jaloux, il ne l'en peut retirer, sa plaie est mortelle , et il n'y a plus pour lui aucun remède.

Celui qui fait un rapport ne peut aussi y trouver son compte , puisque d'une part il se fait un ennemi de la personne de laquelle il parle , et que de l'autre il doit se faire un honteux reproche d'avoir par sou

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imprudence troublé la paix de son ami , et de Tavoir conduit sur le bord du précipice où il est prêt à se jeter.

Un ami doit toujours mettre un voile sur le visage de son ami pour Tempécher de voir ce qui peut lui donner de la peine \ il doit à son égard' s'imposer un silence perpétuel sur les choses qui peuvent le cha* griner ; il n'y a point de prétexte , quelque spécieux qu'il paroisse, qui l'autorise à parler dans ces rencontres.

Une des premières lois de l'amitié et de la société civile est d'en bannir pour jamais toutes sortes* de rapports. Il y a mille choses qui regardent notre famille qui ne sont point du ressort de l'amitié ; c'est l'outrer que de lui faire prendre des soins qni ne sont point de sa portée et de sa connoissance.

Un ami doit être délicat sur ce qui regarde son ami , et il ne doit jamais lui apprendre ce qui peut lui déplaire-, ime méchante nouvelle passée par la bouche d'un ami en est plus sensible à celui qui la reçoit.

n y a de la malhonnêteté à nous de rapporter ce qu'un autre a dit par imprudence. Pourquoi désobKgeons-nous cet homme, qui ne nous en a jamais donné sujet , et qui peut-être dit mille biens de nous dans le temps que nous l'outrageons ? Il y a toujours de la lâcheté à attaquer les gens quand ils ne sont point en état de se défendre.

Si les rapports que l'on nous fait de nous sont à notre avantage , nous ne les aimons pas ^ la raison est

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que noas souflfrons avee peitie que les choses que nous avons cachées par Terta soient connues , que notre modestie en est offensée , et que les louanges qu'elles nous attirent ne sent pas de notre goût.

Si ces rapports sont contre nous , on nous pouvoit épargner les chagrins qu'ils vont nous causer. Ainsi tous les faiseurs de rapports sont toujours regardés d'un mauvais œil , et ils ne doivent partout passer que pour des flatteure et des imprudens.

Il est impossible que celui qui fait le honteux mé* tier de rapporteur ne donne beavconp de prise sur loi f c'est ce cjui fait qu'on lui rend souvent ce qu'il a prêté y et qu'on le lui rend avec plaisir et avec usure; rien ne tombe par terre de ce qu'il dit et de ce qu'il fait, et l'on prend grand soin de le faire connoltre en tous temps et en tous lieux pour ce qu'il esL

Un homme me vint mi jour trouver pour me £slire la confidenoe que M... avoit mal parlé de moi en bonne compagnie; je lui dis que je m'étob fait un calus sur les rapports, que je n'y étois pas sensible, et que ce que l'on m'apprenoit par cette voie m'en*^ troit par une oreille et sortoit par l'antre. J'ajoutai que tout ce que l'on dit des absens est pour l'ordi* naire suspect , et que les blessures que je ne recevois que de loin ne me faisoient jamais de mal ; qu'au reste o'étoit à ceux, en présence de qui on avoit parlé de moi , de prendre mon parti ou de se déclarer con«^^ tre , puisque c'étoit seulement pour eux qu'on avoit parlé*

Quand on parle dans une compagnie d'un homme

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absent, tous ceux qui coaiposeiit celte compagnie doivent être garam de ce que Ton en dit , puisque la justice les oblige k né pas souflrir que Ton oondamne ceux qui ne sont point ap][^lës potar se défendre ; s'ils permettent cette injustice, Hs autorisent par 9p^ probalion ou par leur silence tont ce que Ton dira d'eux quand ils sei^ont sortis.

Si ou ne parloit jamais des absens, il n'y auroit plus de rapports , et celui qui se mettroit sur le pied d'en vouloir faire passèrent pour un ennemi de la société civile, pour un homme à être cbàssé de toutes les compagnies , et pour on fourbe sans honneur et sans probité.

M... vint une fois dire à M... qu'on ne l'avoit pas épargné dans un lien où il s'étoit trouvé , et qu'on avoit dit de lui mille choses qui lui auroient donné du déplaisir, s'il les avott ouïes. Cet homme plein d'esprit, et je puis ajouler, plein d'une Téritable probité , reçut ce Rapport d'une manière à surprendre celui qui le lui avoit fait. Il lui dit : Si on me connoissoit bien, monsieur, on en pourroit dire beaucoup plus sans que je ftisse en droit de me fâcher ; je suis extrémeiiient obligé à ceux qui parlent ainsi de moi en mon absence -, s'ils en parloient en ma prë« sence comme ils le pourroient , je rougirois de honte et de confusion*, je vous prie de leur en marquer ma reconnoissance. Jamais donneur d'avis ne fut plus déconcerté. Je pense qu'il n'aura plus l'entêtement d'en faire de sa vie.

M. . . avoit raison de prendre ainsi les choses ; il n'y

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a qae les vërités qui offensent ; et, comme il n'avoit rien à se reprocher snr ce qai avoit donné occasion à ce rapport , il étoit assuré que tout ce que Ton avoit dit à son désavantage étoit faux et controuvé. Ce froid et cette présence d'esprit à recevoir de pareils rapports justifient celui à qui on les fait , condamnent celui qui les fait , et encore plus ceux qui sont cause qu'on les fait.

11 n'y a point d'homme de bien , tel qu'il soit , de qui on ne puisse rendre les intentions suspectes , et de qui les actions ne puissent paroître intéressées ; mais il va son train ordinaire , il ne change en rien sa conduite , il ne fait remarquer en lui ni inconstance ni foiblesse y il ne veut que sa conscience pour garante de son genre de vie , et que Dieu pour témoin de ce qui se passe dans son cœur. Toutes les médisances que l'on en peut faire sont autant de coups de canon tirés en l'air, qui font du bruit , mais qui ne peuvent faire de brèche à sa réputation , ni à sa vertu.

Un homme sage n'écoute jamais les rapports, et par ce moyen il ferme la bouche à celui qui lui en veut faire. On s'épargne bien de fâcheux momens quand on se déclare contre les rapports, et on en procure de bons à ceux qui étoient d'humeur à en faire , et que l'on guérit de cette passion.

On ne doit jamais avoir de langue ni d'oreille pour les rapports , et je ne sais lequel est plus coupable de celui qui les écoute ou de celui qui les fait ; mais je sais bien que rien n'entretient davantage un homme

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dans la honteuse habitude d'en faire , que Taudience facile qu'on lui donne , et la joie qu'on lui témoigne de les entendre.

Il n'y a ni bien ni honneur à faire des rapports ; et , s'il ëtoit permis de mal juger des gens , dès qu'un homme me feroit un rapport , je le croirois sujet à toutes sortes de vices , puisqu'il n'y en a point que l'on puisse éviter plus facilement. Oui , un seul rapport qu'un homme m'auroit fait seroit capable de me donner une idée de son génie et de son humeur, dont je ne reviendrois jamais.

Nous ne devons point nous flatter sur notre conduite *, on y peut toujours donner quelque atteinte ^ mais nous excusons bien plus volontiers ceux qui en parlent à notre insu, que ceux qui nous viennent dire eux - mêmes que l'on en parle. Les uns gardent avec nous quelques mesures , puisqu'ils n'en parlent qu'en notre absence ; et les autres ne nous ménagent en aucune manière, puisqu'ils nous disent à nousmêmes ce que nous serions bien aises de ne savoir pas. Chacun connolt ses défauts , mais il est fâché que les autres les connoissent, et encore plus qu'on lui vienne dire qu'ils les connoissent ', c'^est mettre un homme à la dernière épreuve , et pousser sa patience k bout.

C'est une imprudence de rapporter ce que l'on ne sait que par quelque particulier qui peut mentir ou exagérer, et c'est une injustice de crt)ire ce que l'on nous dit de cette manière. Cependant, c'est une injustice que Ton ne commet que trop souvent, parce

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qu'on esi peu eu garde de ce côtë-là , et que r<m se laisse d'autant plus aîsëment aller à la commettre qu'il semble que Ton n'y a point de part , et qu'elle ne regarde que celai qui a fait le rappoit , de la vérité duquel on le fait garant.

L'infidélité d'un ami qui a trahi notre secret ne nous met point en droit d'en user de même à «m égard *, notre devoir ne dépend pas du sien ; sa mauvaise conduite n'autorise point la nôtre. Il a vioftë le secret que je lui avois confié , c'est une fante qui n'est pas excusable, mais il a élé mon ami, il mérite que je le considère , non pour ce qu'il m'est à présent , mais pour ce qu'il m'a été ; le secret que je lui dois est une vieille dette, elle subsiste toujours, et je ne lai dois pas moins ce secret maintenant, que je lui devrais Targent qu'il m'auroit prêté quand nous étions amis.

Un rapport d'une bagatelle fait par un ami ne nous donne pas lieu de rompre avec lui-, il faut soafiîrir cette petite indiscrétion , nous la rendre utile , et tâchei^d'en profiter; elle nou»doit apprendre à nous ménager davantage , et à ne nons pas communiquer si facilement, surtout dans les choses qui sont de conséquence.

Il me souvient encore d'une belle parole d'un homme de ma connoissance. Un de ses amis, aussi imprudent qu'il vouloit paroître fidèle et affectionné, lui vint dire quW l'avoit mis en jeu dans une compagnie , et que ses manières d'agir en de certaines rencontres avoient été fort relevées et condamnées.

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Il répondit qu'il étoit fort obligé à ceux qui prenoient le soin de remarquer ses défauts , ef qu'il tâcheroit de s'en corriger. Il ajouta qu'il n'étoit pas du senti* ment de Platoa» qui croyoit ne devoir jamais parler de ceux qui blâmoient ses actions v qu il estimoit au contraire en devoir parler et s'en souvenir^ afin de leur faire du bien , ou du moins de leur en souhaiter.

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