‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 52 sur 292 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DE l'eSPKIT critique ET SâTIBIQUE.

hk àiSévence de nos sentimeiis sur ce qui sort de nos mains , et sur ce qui n'en sort pas , est une injustice que Ton ne peut excuser. Cette injustice est une fiUe qui ne^peut avoir pour père que Tamour-propre, et pour mère que la jalousie ; ainsi tout ce qui parott de cette manière est toujours blâmable et criminel.

Un homme de ma connoîssance me dit un jour qu'il n'aYoit qu'à jeter les yeui'sur un lierre , pour remarquer tout ce qui s'y trouvoit de fbible, de mal imaginé , de mal suivi et de mal exprimé. Je lui repartis qu'il ëtoit bien heureux d'avoir tant de lumière , mais qu'il n'étoit pas le seul qui en eût , et que ceux qui en avoient dëcidoient peut-être de ses ouvrages avec la même promptitude qu'il dëcidoit de ceux des autres.

' Il n'est pas imal àisë de trouver à redire à ce que les. autres font , mais on auroit souvent beaucckip de peine à faire mieux. Ceux qui censurent ainsi sont. des pères qui n'ont des yeux que pour leurs enfans ; c'est assez que le» autres ne soient pas à eux, pour les trouver laids et difformes.

C'est uno méchante maxime à un homme de faire le difficile sur toutes sortes d'écrits ; s^il croit montrer par cette conduite qu'il a le goût bon, «I se trompe;

33a RÉFLEXIOl^S

on prend souvent sa délicatesse poar un manque de jugement , et on se persuade qu'il n*en parle pas comme il le devroit , parca que ce qu il y a de beau et de relève passe la portée de son esprit.

Dès qu'on veut s'ériger en critique , et dès qu'on s'est mis en tête de trouver à redire à tout , on se fait bien des ennemis. Personne n'échappe k un homme de cet esprit : il ne pardonne rien ni' à ses parens , ni à ses amis ; il faut que tout le monde se ressente de sa bile et de sa mauvaise humeur ; s'il ne contredk, s'il n'offense quelqu'un , il n'est point content , et tout son plaisir est de n'en jamais faire.

On n'a pas de peine k croire qu'un homme de c^tte trempe ne se plaît -guère à vivre *aTec les autres; et comment y vivroit-il, puisqu'il ne peut vivre avec lui-même ?

Censurer le vice en général est une vertu ; mais le reprendre dans un particulier , c'est agir avec imprudence et contre la charité , c'est en vouloir moins au vice qu'à la personne .

Il faut haïr le crime et le détester, mais il faut épargner le criminel et l'aimer -, il faut condamner le mal et le fuir , mais il faut excuser cehii qui le commet , el tâcher de le gagner. '

Il y a des gens qui ont l'âme si belle et l'esprit si bien fait qu'ils expliquent tout k bien. Il y a au contraire des esprits si peu raisonnables qu'ils voient toujours d'un faux jour les actions des autres , et donnent toujours un mauvais tour k tout ce qu'ils disent et à tout ce qu'ils font.

Rien n'est plus aisé que de s'ériger en critique ^ on n'a qa à avoir bonne opinion de sa personne , qu'à vouloir se faire distinguer, et qu'à porter toujours deux balances , dans l'une desqi^Ues on. ne manque pas d'abaisser toutes sortes d'auteurs , et de s'élever dans l'autre.

Ce n'est point l'esprit qui rend les gens-satirique; c'est l'humei^r , c^esi l'envie, c'est la valeur, e'est le tempéram'ent. Un .homme, qui a fait quelque ouvrage qui n'a pas été si hxen reçu qu'il s'en étoit flatté , croit rendre justice aux autres qtiand il les traite .comme il en a été traité , et souvent |p>j ugement qa'il fait de leurs écrits en précède la lecture. li se fait un plaisir de les décrier ; si c'est avec raison , ce qu'il n'examine pas, cette discussion lui paroit inutile*, il se venge , c'est assez.

Si nous avions.de la droiture et de l'équité , ce que nous trouvons de naturel , de nouveau et de bon dans ce qui paroitrdes antres , nous en feroit excuser ce qui n'y est pas ai bien pensé , ni si justement exprimé. Qu'une perche dans un arpent ne soit pas de même nature que le reste , on ne laisse pas de dire que c'est une bonne terre , et celui à qui ella appartient a lieu de s'en louer \ qu'un parterre plein de fleurs ne brille pas tant de deux ou trois endroits que dans tous les autres , ce parterre ne laisse pas d'être agréable, d'être trouvé beau et de plaire.

La mélancolie et la bile d'un auteur ne doivent pas préjudiciel à la réputation d'un autre. Celui qui souffre avec impatience l'applaudissement que l'on donne

à un ouvrage qui n'est pas de lui doit voir avec la même peine des gçns plus nobles et plas riches <{ue lui, puisqu'il n'y a pas plus de raison de se chagriner de l'un que de l'autre.

La satire qui ne s'attache qu'au yjce en général , et qui ne tombe point sur les particulieiS) corrige agréablement les hommes de leurs foiblesses, de leurs erreurs et de leurs entétemens , et elle leur donne une haute idée de l'honnjêteté et des bonnes mœurs.

La satire, à bien parler, ne regarde que les esprits malfaits , les fripons et les libertins. Pour être bonne et bien reçue, il fautqu'eUe soit vive , morale , plai* santé et spirituellement tournée ; mais surtout qu'elle soit faite dans des termes qui ne puissent oflfenser les oreilles chastes ùés dames et des gens raisonnables.

Dans un portrait satirique, mais qui n'est que génétal , chacun s'y reconnoit ou méconnoit autant qu'il lui plaît ^ on se l'applique et on en profite si l'on veut. Si On ne se l'appliqua pas, au moins on^onçdit que ce portrait nest guère avantageux, et on fait après de plus en plus ce que l'on peQt pour ne lui pas ressembler.

MM. Despréaux et Molière ont poussé ce genre d'écrire au plus haut point qu'il pouvoit aller ; et M. de La Fontaine, dans ses fables , a insinué la même morale , mais d'une manière plus douce et plus facile.

On doit louer la satire qui est générale , en ce que sans ofifenser personne elle est utile et plaît à ceux qui la lisent, et qu'elle fait voir que l'esprit de l'homme est capable de tout.

Ceux qui ont ce talent peuvent s'en servir avec honneur , et l'estime qae Ton a pour leurs ouvrages est donnée à ju^e tkre-, on ne leB flatte pas quand on approuve en eux ce qui le mérite ; mais ce tour d'es^* prit est si particulier et si rare qu'il ne faut pas s'étonner si OR en f rolive peu qui réassîssent.

Je ne sais si ceux qui se m/ettont en possession de condamner tout ce qu'ils voient , ne sont pas leurs propres- censeisrs, et si leur satire ne tombe pas souvent suc eux-mêmes. *

On ne me fera pas croire que tout ce que Vx)n dit ^xmtre les particuliers sur le ton de «ritique, ne fait pas tan( de mal que 4'on pense-, que l'esprit y li plus de part que le coeur , et qu'on ne doit regarder ce qui se dit ou s'écrit de cçtte manière que comme des productions d'^un esprit vif, gai, et qui sait ce que c'est que le monde. «

Tant de gens s'intéressent et pensent être marqués dans les ouvrages de cette nature, qu'ils ne sont pas bien aises de divertir les autres , ou de les instruire a leurs «It^ens. Ils rendent l'auteur responsable de tout ce que l'on dit en conséquence de son ouvrage ; ils veuleat qu'il ait pensé tout ce que ses éorits ont fait penser , et le mènent ainsi malgré loi phis loiYi qu'il n'a voulu aller.

Pour moi , j'aimerai toujours mieux nos Virgiles et nos Horaces françois que nos Juvénals et nos Perses; Je génie honnête , libre et élové des premiers me plaira toujours plus que celui des autres , quoiqu'ils soient pleins de feu , d'agrément et de force.

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