‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 53 sur 292 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DE5 GENS DE BltH.

L'Apôtre n'avoit rien à se rtprocBerl 11 avoit employé pour la gloire de Dieu tout ce qu'il avoit de conuoissance ^ il avoit soijllbrt dans les fonctions de son ministère tout ce que Tân y pouvoit sdUfir ir , et cependant il n'osoit (fire qu'il étoit juste , et qu'il étoit en état de grâc^.

Après cet exemple , qui de nous peut avoir la présomption de s'estimer homme de bien , et qui peut déclarer que celui qui ïe paroît J*est en effet? Tout tîe que nous voyons faire de louable doit Yious faire croire que ceux qui le font craignent Dieu et qu'ils raiment, mais c'est une témérité de l'asstirer.

Un homme qui n'agit que dans 1^ vue de Dieu , et rien que pour lui, est certainement homme de bien; mais où est cet homme ? La lanterne de Diogène seroit inutilet pouf le chercher et le trouver. Quand prêt à faire une action de charité on a oublié le monde, on ne s'est pa(sr toujours oublié soi-même , et souvent un peu d'amour-propre ou de vanité se trouve en notre chemin , lorsque nous allons faire une bonne œuvre.

Il arrrive même assez ordinairement que celui qui a oublié le monde dans sa mémoire ne l'a pas oublié dans son cœur ; et, lorsqu'il croit en être absolument détaché , il reconnoit que le monde vit encore plus en lui qu'il ne vit dans le monde.

SDK LES CARACTÈRES DES HOMMES. ii^

Quand une action généreuse se fait avec^clat , elle perd pour Tordinaire beaucoup de son mérite, parce qu'il est presque impossible que la nature n'y trouve son compte , et que celui qui va faire cette action ne s'y sente pas un peu porté par la réputation qu'elle va lui donner ^ ce qui se fait dans le fond d'un désert , ou dans un lieu séparé de l'embarras du siècle , est bien plus agréable à Dieu. Une âme en cet état, vide de t'out ce qu'il y a dans le monde , ne se remplit que de son Créateur^ elle ne pense qii'à lui plaire et qu'à lui mar* quer son amour ; ou , pour mieux parler , cette âme n'agit plus , c'est Dieu qui agit en elle ; on n'a pas peine a juger de l'excellence , du mérite et de la sainteté de cette action , quand elle est faite de cette manière.

Celui qui dans une maison régulière a le moins de talent est peut-être celui qui est le plus homme de bien. Une sœur ^connerse a souvent plus de vertu qu'une religieuse du chœur, et même que la maîtresse des novices ; elle est plus humble , elle a moins d'oc* casions de s'applaudir sur ce qu'elle fait ; elle est re* gardée comme la dernière de la maison , et elle se regarde elle-même comme telle. C'est assez pour être la première aux yeux de Dieu. ,

Il ne suffit pas pour être vertueux que nous ne fassions pas de mal, il faut de plus que nous pratiquions le bien -, souvent nous ne faisons pas le mal , parce que nous ne sommes pas en état de le faire, ou que notre humeur et notre tempérament ne nous y portent pas; s'en abstenir ainsi n'est pas un grand effort , et il n'y a en cela ni mérite ni vertu.

338 BEFLEXiONS

Il ne faut qu'une mauvaise inclination pour rendre un homme vicieux, mais il en faut plusieurs bonnes pour le rendre vertueux ; c'est pour oda*qu*îl j a si peu de gens de bien , et qu'il y en a si ^rand nombre qui ne le sont pas.

Il est facile à un homme qui n'aime ni la crapnle , m le vin , de ne s'enivrer jamais ^ mais il n'est pas facile à un homme qui aime l'argent, de n'être pas avare. Il n'est pas de même facile à un homme élevé dans les plaisirs , d'y renoncer pour jamais.

Le mérite d'une action augmente souvent par les circonstances et par les motifs de celui qui la fait; c'est ce qui est cause que celui qui donne peu donne quelquefois plus que celai qui donne beaucoup.

Deux religieuses font toutes deux Toraison soir et matin ^ elles assistent toutes deux au service de l'Église y et la ferveur de l'une semble ne pas remporter sur celle de l'autre ^ cependant il y a quelquefois bien de la différence entre leur extérieur et ce qui se passe dans le fond de leurs cœurs. 11 en est ainsi de toutes les actions qui sont faites eu apparence de la même manière , et par des personnes de même caractère et de même perfection.

De deux ou trois ecclésiastiques qui parlent ensemble de la vertu , ce n'est pas toujours celui qui en parle le plus , ni même celui qui en parle le mieux, qui est eu eQèt le plus homme de bien ^ mais c'est celui des trois qui désire le plus de l'être , et qui travaille le plus a le devenir. On ne peut estimer la vertu sans l'aimer , et on ne peut l'aimer sans en avoir -,

c'est elle qui est cause qu'on raime , et que Ton a toujours peur de la perdre.

Une belle femme aime la beauté, non par Tamour qu'elle a pour la beauté , mais par Tamour qu'elle se porte ; c'est ce qui fait qu'elle n'aime pas la beauté dans les autres , et qu'elle est jalouse de celles qui lui ressemblent.

Cela ne se peut dire d'un homme dç bien ; il aime la vertu dans les attires , parce qu'il ne s'aime pas , et que c'est la vertu qu'il aime.

Un homme de probité se contente de faire le mieux qu'il peut ce qu'il doit faire ^ sans penser à ce i^ue l'on en dira -, les réflexions que les autres y pourront faire n'entrent jamais dans ses vues ; il fait le bien parce qu'il l'aime , et il l'aime parce qu'il est aimable , et qu'il le doit aimer.

Quand il se cache , il trouve Dieu ; quand il ne se cache pas ^ il ne voit que Dieu ; tout ce qui l'euid* rQniie est comme l'air , qui ne fait pojnt changer de posture ni d'action à celui qui agit ] et on peut dire pour lors que le monde est avec cet homme , mais que cet homme n'est pas avec le monde.

Il me souvient d'une belle parole de saint François de Sales sur ce sujet. Il avoit été en conférence pour une affîiire de piété avec une dam e de la cour. Quelqu'un lui demanda ensuite si cette dame étoit belle^ il répondit qu'il n'en savoit rien. Et ne l'avez -vous pas vue? repartit l'autre. Oui, dit le saint, je l'ai vue , mais je ne l'ai pas^regardëe.

Il en est 3e même de tous les gens de vertu , qui

34o REFLEXIONS

dans des assemblées publiques font quelque bonne action. Us sont avec le monde comme s^ils n'y et oient pas *y ils Yoient Je monde , et ils ne le regardent pas.

Un homme de bien , qui dans TÉglise est vu de toutes parts , n'eu ferme pas plus, les yeux , ou ne les ^lève pas plus au ciel ; il n en est pas aussi plus longtemps à genoux ; il se contente d'un extérieur modeste ^ en voilà assez pour ceux qui le voient. Mais dans le fond de son cœur il s'abandonne aux doux mouvemens de la grâce } il écoute Dieu et en adore ]a grandeur , la puissance et la bonté ^ tout ce qui se passe ainsi ne vient point à la connoissance de ceux qui le voient , et c'est ce qu'il souhaite.

L'homme de bien l'est en tout; s'il change sa manière de vivre , c'est pour s'accommoder aux lieux où il est et aux emplois dans lesquels il se • trouve engagé y il a toujours les mêmes vues j la même fin et les mêmes desseins ; il change seulement de route pour aller où il veut aller , et cherche de nouveaux moyens de servir Dieu et de procurer sa gloire.

Un hootme de bien qui parle de la vertu et qui instruit les autres ressemble à une mère qui se nourrit du pain et de la viande qu'elle mange, avant que d'en nourrir son enfant. Celui qui n'est homme de bien qu'en apparence ne laisse pas de parler Bissez souvent de la vertu; mais, pour suivre la pensée de saint Isidore, on peut dire que cet hypocrite ressemble au corbeau famélique qui apportoit à Élie du pain dont il ne se nourrissoij: pas lui-même.

Se proposer dans de certaines actions \iae fin hon-

néte , et n'en user pas de même dans les autres , c'est faire dans la morale ce que fout les faux-monnoyeur» dans le commerce, qui, pour donner cours à une pièce fausse, la couvrent d'une petite feuille d'or ou d'argent, et la marquent au coin du prince. ,

Un homme de bien est toujours d'acfcord avec luimême ; ce qu'il veut aujourd'hui , il le voudra toujours ; toutes ses actions se font à même fin ; il ne se cache et ne se montre pas plus dans les unes que dans les autres ] c'est toujours même zèle, même prudence , même modestie et même humilité. Celui qui n'est homme de bien qu'en apparence n'agit pas toujours par un même principe ; il ôte souvent à ses emplois et à ses exercices le mérite qu'ils pourroient avoir, parce qu'il n'est jamais tout entier ce qu'il devroit être ; c'est un homme qui se partage et qui se divise lui-même ; c'est un homme dans lequel tout se combat et tout se contredit; ses dehors démentent ce qu'il a dans le cœur , et il n'est rien moins que ce qu'il paroi t être.

Pour être homme de bien dans les bénéfices , il le faut être autrement que dans les charges du siècle et dans le mariage v ces différens états demandent de différentes manières d'agir. Tel seroit homme de bien s'il n étoit que laïque , qui n'en fait pas assez pour l'être dans sa profession , et tel laïque en fait plus qu'il ne doit *, ils ne sont ni l'un ni l'autre dans les voies où Dieu les appelle ; ou , s'ils y sont , l'un y marche trop lentement et l'autre trop vite ^ l'un s'^r-

réte et se détourne -, Tautre^ à force d'aller , va trop loin et s'égare.

Le malheur qu'il y a pour ceux qui veulent vivre ea gens de bien , c'est que personne ne s'ëtudie à l'être selon sa profession , et qu'il y a peu de directeurs qui bornent le zèle de ces nouveaux commençao , ou qui leur fasysent entendre qu'ils n'en ont pas asseE. On voit des gens retires ou des religieux , et on en fait le modèle de sa vie ; ce ^'^sl-pas là ce que Dieu demande d'un magistrat y d'un homme d'ëpée ou d'un marchand.

Les pratiques de dévotion des autres nous plaident ponr l'ordinaire , et celles que nous pourrions pratiquer dans l'état où nous sommes ne nous reviennent pas. Ainsi il y a peu de gens de bien , parce qu'il y en a peu qui fassent ce qu'ils doivent , et qui ne fassent que ce qu'ils doivent.

On s'entête des mortifications des autres et de leurs austérités , et on ne se souvient plus de ce que l'on est ; on mesure ses forces sur celles d'autrui , et on n'a aucun égard ni à son tempérament, ni à sa pro- ' fession \ un homme assis sur les fleurs de lis veut vivre en bénédictin , et cette bizarre conduite fait qu'il ne vit ni en bénédictin ni en magistrat , ei qu il n'est ni l'un ni l'autre.

. Le secret de la dévotion est de ne la jamais outrer, de ne se rendre jamais singulier, et de ne se faire jamais distinguer par des excès et par des extrémités remarquables.

Une vie unie et toujours égale marque un grand

fond de piété. 11 est bon de ne rien faire d'extraordinaire , mais il faut toujours tàcheF de faire extraordinaîrément bien tout ce que Ton fait.

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